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Full text of "Parerga et paralipomena: Aphorismes sur la sagesse dans la vie"

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APHORISMES 



SCR LA. 



SAGESSE DANS LA VIE 



LIBRAIRIE GERMER BAILLIÉRE ET O' 



AUTRES OUVRAGES DE SGHOPENHAUER 

TRADUITS EN FRANÇAIS 

Essai sur le libre arbitre. 1 vol. in- 18. 2 fr. 50 

Le fondement de la morale, traduit par M. Burdeau. 1 vol. iii-18, 

2 fr. 50 

Pensées, maximes et aphorlsmes (ramour, les femmes, le ma- 
riage, etc.), traduit et précédé d'une vie de Schopenhauer, par 
M. J. BOURDEAU. i vol. in-iS. 2 fr. 50 

Le monde comme Tolonté et représentation, traduit par M. BuR- 
DEAU. 2 vol. in-8 {sous presse). 



TH. RIBOT. La philosophie de Schopenhauer. 1 vol. in-iS. 

2 fr. 50 



Goulommien. — Typographie Paul BRODAHD. 



PARERGA ET PARALIPOMENA 



APHORISMES 



SUR LÀ 



SAGESSE DANS LA VIE 

PAR 

ARTHUR SCHOPENHAUER 

TRADUIT BN FRANÇAIS POUR LA PREMIÈRE FOIS 

Par J.-A. CANTACUZËNE 



« Le bonheur n'est pas chose aisée : il est 
(( très difficile de le trouver en nous, et im- 
« possible de le trouver ailleurs. » 

Champort. 



* ■* » 



PARIS 

LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE ET G'^ 

108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108 *7T^^^ 

Ab Mil de la me laiitefeQill« 

1880 

Tous droits réservés. 



V^-Vai «v.x».— «.\ 




INTRODUCTION 



Je prends ici la notion de la sagesse dans la vie dans 
son acception immanente, c'est-à-dire que j'entends 
par là l'art de rendre la vie aussi agréable et aussi heu- 
reuse que possible. Cette étude pourrait s'appeler éga- 
lement l'Eudémonologie ; ce serait donc un traité de la 
vie heureuse. Celle-ci pourrait à son tour être définie 
une existence qui, considérée au point de vue purement 
extérieur ou plutôt (comme il s'agit ici d'une apprécia- 
tion subjective) qui, après froide et mûre réflexion, est 
préférable à la non-existence. La vie heureuse, ainsi 
définie, nous attacherait à elle par elle-même et pas 
seulement par la crainte de la mort ; il en résulterait en 
outre que nous désirerions la voir durer indéfiniment. 
Si la vie humaine correspond pu peut seulement cor- 
respondre à la notion d'une pareille existence, c'est là 



429160 



VI INTRODUCTION 

une question à laquelle on sait que j'ai répondu par la 
négative dans ma Philosophie; Teudémonologie , au 
contraire, présuppose une réponse affirmative. Celle-ci, 
en effet, repose sur cette erreur innée que j'ai combattue 
au commencement du chapitre xlix, vol. II , de mon 
grand ouvrage ^ Par conséquent, pour pouvoir néan- 
moins traiter la question, j'ai dû m' éloigner entièrement 
du point de vue élevé , métaphysique et moral auquel 
conduit ma véritable philosophie. Tous les développe- 
ments qui vont suivre sont donc fondés, dans une cer- 
taine mesure, sur un accommodement, en ce sens qu'ils 
se placent au point de vue habituel, empirique et eu 
conservent l'erreur. Leur valeur aussi ne peut être 
que conditionnelle, du moment que le mot d'eudémo- 
nologie n'est lui-même qu'un euphémisme. Ils n'ont 
en outre aucune prétention à être complets, soit parce 
que le thème est inépuisable, soit parce que j'aurais 
dû répéter ce que d'autres ont déjà dit. 

Je ne me rappelle que le livre de Cardan : De 
utilitate ex adversis capienda^ ouvrage digne 
d'être lu, qui traite de la même matière que les pré- 
sents aphorismes ; il pourra servir à compléter ce que 

1. Schopenhauer entend par. son grand ouvrage son traité intitulé: 
Die Welt als Wille und Vorstellung [Le monde comme volonté et repre^ 
tentation). 



INTRODUCTION VII 

j'offre ici. Aristote, il est vrai, a intercalé une courte 
eudémonologie dans le chapitre V du livre I de sa Rhé- 
torique; mais il n'a produit qu'une œuvre bien maigre. 
Je n'ai pas eu recours à ces devanciers; compiler n'est 
pas mon fait ; d'autant moins l'ai-je fait que l'on perd 
par là cette unité de vue qui est l'âme des œuvres de 
€ette espèce. En somme, certainement les sages de 
tous les temps ont toujours dit la même chose, et les 
sots, c'est-à-dire l'incommensurable majorité de tous 
les temps, ont toujours fait la même chose, savoir le 
contraire, et il en sera toujours ainsi. Aussi Voltaire 
dit-il : Nous laisserons ce monde-ci aussi sot et 
aussi méchant que nous l'avons trouvé en y 
avHvant, 



APHORISMES 



SUR 



LA SAGESSE DANS LA VIE 



CHAPITRE PREMIER 



DIVISION FONDAMENTALE 



Aristote [Morale à î^icomaqae, I, 8) a divisé les biens 
de la vie humaine en trois classes, les biens exté- 
rieurs, ceux de rame et ceux du corps. Ne conservant 
que la division en trois, je dis que ce qui différencie le 
sort des mortels peut être ramené à trois conditions fon- 
damentales. Ce sont : 

« 

1® Ce qu'on est : donc la personnalité, dans son sens le 
plus étendu. Par conséquent, on comprend ici la santé,' 
la force, la beauté, le tempérament^ le caractère moral, 
l'intelligence et son développement. 

2» Ce qu'on a : donc propriété et avoir de toute nature. 

3** Ce qu'on représente : on sait que par cette expres- 
sion l'on entend la manière dont les autres se représentent 
un individu, par conséquent ce qu'il est dans leur repré- 
sentation. Cela consiste donc dans leur opinion à son 
égard et se divise en honneur, rang et gloire. 

ScHOPENHAUER. — Sasçesse dans la vie. \ 



â DIVISION FONDAMENTALE 

Les différences de la première catégorie dont nous 
avons à nous occuper sont celles que la nature elle-même 
a établies entre les hommes ; d'où Ton peut déjà inférer 
que leur influence sur le bonheur ou le malheur sera 
plus essentielle et plus pénétrante que celle des diffé- 
rences provenant des règles humaines et que nous 
avons mentionnées sous les deux rubriques suivantes. 
Les vrais avantages personnels^ tels qu'un grand esprit 
ou un grand cœur, sont par rapport à tous les avan- 
tages du rang, de la naissance, même royale, de la 
richesse et autres, ce que les rois véritables sont aux 
rois de théâtre. Déjà Métrodore, le premier élève d'Epi- 
cure , avait intitulé un chapitre : llepc tou {xeti;ova etvai ty^v 

wap' r,jxa; aettav icpoç euSatjjioviav ttjç ex tùuv TtpayjAotTWv {L6S 

causes qui viennent de nous contribuent plus au 
bonheur que celles qui naissent des cfioses, — Cf. Clé- 
ment d'Alex., Strom., II, 21, p. 362 dans l'édition de 
Wurtzbourg des Opp, poleni.) 

Et, sans contredit, pour le bien-être de l'individu, 
même pour toute sa manière d'être, le principal est évi- 
demment ce qui se trouve ou se produit en lui. C'est là, 
en effet, que réside immédiatement son bien-être ou son 
malaise; c'est sous cette forme, en définitive, que se ma- 
nifeste tout d'abord le résultat de sa sensibilité, de sa 
volonté et de sa pensée ; tout ce qui se trouve en dehors 
n'a qu'une influence indirecte. Aussi les mêmes circons- 
tances, les mêmes événements extérieurs, affectent-ils 
chaque individu tout différemment, et, quoique placés 
dans un même milieu, chacun vit dans un monde diffé- 



CE OUS L'Olv EST 3 

rent. Car il n'a directement affaire que de ses propres pert 
ceptions, de ses pix)pres sensations et des mouvements 
de sa propre volonté : les choses extérieures n'ont d'in«* 
fluence sur lui qu'en tant qu'elles déterminent ces phéno- 
mènes intérieurs. Le monde dans lequel chacun vit dépend 
de la façon de le concevoir, laquelle diffère pour chaque 
tête ; selon la nature des intelligences, il paraîtra pauvre^ 
insipide et plat, ou riche, intéressant et important. Pen^ 
dant que tel, par exemple, porte envie à tel autre pour les 
aventures intéressantes qui lui sont arrivées pendant sa 
vie, il devrait plutôt lui envier le don de conception qui a 
prêté à ces événements l'importance qu'ils ont dans sa 
description, car le même événement qui se présente d'une 
façon si intéressante dans la tête d'un homme d'esprit, 
n'offrirait plus , conçu par un cerveau plat et banal , 
qu'une scène insipide de la vie de tous les jours. Ceci 
se manifeste au plus haut degré dans plusieurs poésies 
de Goethe et de Byron, dont le fond repose évidem- 
ment sur une donnée réelle ; un sol, en les lisant, est ca- 
pable d'envier au poète l'agréable aventure, au lieu de 
lui envier la puissante imagination qui, d'un événement 
passablement ordinaire, a su faire quelque chose d'aussi 
grand et d'aussi beau. Pareillement , le mélancolique 
verra une scène de tragédie là où le sanguin ne voit 
qu'un conflit intéressant , et le flegmatique un fait insi« 
gnifiant. 

Tout cela vient de ce que toute réalité, c'est-à-dire toute 
« actualité remplie » se compose de deux moitiés, le 
sujet et l'objet, mais aussi nécessairement et aussi étroi- 



4 DIVISION FONDAMENTALE 

lemenl unies que 1 oxygène et Thydrogène dans leau. A 
moitié objective identique, la subjective étant différente, 
ou réciproquement, la réalité actuelle sera tout autre ; la 
plus belle et la meilleure moitié objective, quand la subjec- 
tive est obtuse, de mauvaise qualité, ne fournira jamais 
qu'une méchante réalité et actualité , semblable à une 
belle contrée vue par un mauvais temps ou réfléchie par 
une mauvaise chambre obscure. Pour parler plus vulgai- 
rement, chacun est fourré dans sa conscience comme dans 
sa peau et ne vit immédiatement qu'en elle; aussi y a-t-il 
peu de secours à lui apporter du dehors. A la scène, tel 
joue les princes, tel les conseillers, tel autre les laquais, 
ou les soldats ou les généraux, et ainsi de suite. Mais 
ces différences n'existent qu'à l'extérieur; à Fintérieur, 
comme nojau du personnage, le même être est fourré 
chez tous, savoir un pauvre comédien avec ses misèi'es el 
ses soucis. 

Dans la vie, il en est de même. Les différences de rang 
et de richesses donnent à chacun son rôle à jouer, auquel 
ne correspond nullement une différence intérieure de bon- 
heur et de bien-être ; ici aussi est logé dans chacun le 
même pauvre hère, avec ses soucis et ses misères, qui peu- 
vent différer chez chacun pour ce qui est du fond, mais qui, 
pour ce qui est de la forme, c'est-à-dire par rapport à l'être 
propre, sont à peu près les mêmes chez tous ; il y a certes 
des différences de degré, mais elles ne dépendent pas du 
tout de la condition ou de la richesse, c'est-à-dire du 
rôle. 

Gomme tout ce qui se passe, tout ce qui existe pour 



IMPORTANCE DE LA PERSONNALITÉ 5 

l'homme ne se passe et n'existe immédiatement que dans 
sa conscience; c'est évidemment la qualité de la conscience 
qui sera le prochainement essentiel, et dans la plupart 
des cas tout dépendra de celle-là bien plus que des images 
qui s'y représentent. Toute splendeur, toutes jouissances 
sont pauvres, réfléchies dans la conscience terne d'un 
l>enêt, en regard de la conscience d'un Cervantes, lors- 
que, dans une prison incommode, il écrivait son Don 
Quijote. 

La moitié objective de l'actualité et de la réalité est 
<»ntre les mains du sort et, par suite, changeante ; la moitié 
subjective, c'est nous-même, elle est par conséquent im- 
muable dans sa partie essentielle. Aussi, malgré tous les 
changements extérieurs, la vie de chaque homme porte-t- 
elle d'un bout à l'autre le même caractère; on peut la 
«•^emparer à une suite de variations sur un même thème. 
Personne ne peut sortir de son individualité. Il en est de 
rhomme comme de l'animal ; celui-ci, quelles que soient 
les conditions dans lesquelles on le place, demeure confiné 
flans le cercle étroit que la nature a irrévocablement tracé 
autour de son être, ce qui explique pourquoi, par exemple, 
tons nos efforts pour faire le bonheur d'un animal que nous 
aimons doivent se maintenir forcément dans des limites 
très restreintes, précisément à cause de ces bornes de son 
être et de sa conscience ; pareillement , l'individualité 
de l'homme a fixé par avance la mesure de son bonheur 
possible. Ce sont spécialement les limites de ses forces 
intellectuelles qui ont déterminé une fois pour toutes son 
aptitude aux jouissances élevées. Si elles sont étroites^ 



6 DIVISION FONDAMENTALE 

tous les efforts extérieurs, tout ce que les hommes ou la 
fortune feront pour lui, tout cela sera impuissant à le 
transporter par delà la mesure du bonheur et du bien-être 
humain ordinaire, à demi animal : il devra se contenter 
des jouissances sensuelles, d'une vie intime et gaie dans 
sa famille, d'une société de bas aloi ou de passe-temps vul- 
gaires. L'instruction même, quoiqu'elle ait une certaine 
action, ne saurait en somme élargir de beaucoup ce cercle, 
car les jouissances les plus élevées, les plus variées et les 
plus durables sont celles de l'esprit, quelque fausse que 
puisse être pendant la jeunesse notre opinion à cet égard ; 
et ces jouissances dépendent surtout de la force intel- 
lectuelle. Il est donc facile de voir clairement combien 
notre bonheur dépend de ce que nous sommes^ de notre 
individualité, tandis qu'on ne tient compte le plus souvent 
que de ce que nous nvons ou de ce que nous représentons. 
Mais le sort peut s'améliorer; en outre, celui qui possède 
la richesse intérieure ne lui demandera pas grand'chose ; 
mais un benêt restera benêt, un lourdaud restera lour- 
daud, jusqu'à sa fin, fût-il en paradis et entouré de houri?-). 
Gœthe dit : 

Volk uucl Kuecht und Ueberwiiidcr, 
Sie gestehn, zu jeder Zeit, 
Hôcbstes Gluck der Erdenkinder 
Sei nurdie Personlichkeil. 

(Peuple et laquais et conquérant, — en tout temps reconnaissent — 
que le suprême bien des flls de la terre — est seulement la person- 
nalité. (Gœthe, Divan Or. Occ, Zilecka). 

Que le mhjectif soit incomparablement plus essentiel 
à notre bonheur et à nos jouissances que Xobjectif^ cela 



IMPORTANCE DE LÀ PERSONNALITÉ 7 

se confirme en tout, par la faim, qui est le meilleur cui- 
sinier, jusqu'au vieillard regardant avec indifférence la 
déesse que le jeune homme idolâtre, et tout au sommet, 
nous trouvons la vie de l'homme de génie et du saint. La 
santé par-dessus tout l'emporte tellement sur les biens 
extérieurs qu'en vérité un mendiant bien portant est plus 
heureux qu'un roi malade. Un tempérament calme et 
enjoué, provenant d'une santé parfaite et d'une heureuse 
organisation, une raison lucide, vive, pénétrante et con- 
cevant juste, une volonté modérée et douce, et comme 
résultat une bonne conscience, voilà des avantages que 
nul rang, nulle richesse ne sauraient remplacer. Ce qu'un 
homme est en soi-même, ce qui l'accompagne dans la 
solitude et ce que nul ne saurait lui donner ni lui pren- 
dre, est évidemment plus essentiel pour lui que tout ce 
qu'il peut posséder ou ce qu'il peut être aux yeux d'au- 
trui. Un homme d'esprit, dans la solitiule la plus absolue, 
trouve dans ses propres pensées et dans sa propre fan- 
taisie de quoi se divertir agréablement, tandis que l'être 
borné aura beau varier sans cesse les fêtes, les specta- 
cles, les promenades et les amusements, il ne parviendra 
pas à écarter l'ennui qui le torture. Un bon caractère, 
modéré et doux, pourra être content dans l'indigence, 
pendant que toutes les richesses ne sauraient satisfaire un 
caractère avide, envieux et méchant. Quant à l'homme 
doué en permanence d'une individualité extraordinaire, 
intellectuellement supérieure, celui-là alors peut se passer 
de la plupart de ces jouissances auxquelles le monde 
aspire généralement; bien plus, elles ne sont pour lui 



8 DIVISION FONDAMENTALE 

qu'un dérangeiQonl (H un fardeau. Horace dit en parlant 
de lui-même : 

(jeu)mas, marmor, ebuis Tyrriicua sigilla, tabellas, 
Argentum, veslea Gaetulo mûri ce tinctas, 
SuDt qui habeaut; est qui uou curât habere. 

(11 en est qui n'ont ni pierres précieuses, ni marbre, ni ivoire, ni 
statuettes tyrrhéuiennes, ni tableaux, ni argent, ni robes teintes de 
pourpre gaétulieune ; il en est un qui no se souci** pas d'en avoir. — 
Horace, Ep. II, L. Il, vers 180 et suiv.) 

Et Socrate, à la vue d'objets de luxe exposés pour la 
vente, s'écriait : u (^.ombien il v a do choses dont je n'ai 
pas besoin I » 

Ainsi, la condition première et la plus essentieîle pour 
le bonheur de la vie, c'est ce que nous sommes^ c'est 
notre personnalité; quand ce ne serait déjà que parce 
qu'elle agit constamment et en toutes circonstances, cela 
suffirait à l'expliquer, mais en outre, elle n'est pas sou- 
mise à la chance comme les biens des deux autres caté- 
gories, et ne peut pas nous être ravie. En ce sens, sa valeur 
peut passer pour absolue, par opposition à la valeur seu- 
lement relative des deux autres. Il en résulte que l'homme 
(îst bien moins susceptible d'être modifié par le monde 
extérieur qu'on ne le suppose volontiers. Seul le temps, 
dans son pouvoir souverain, exerce également ici son 
droit; les qualités physiques et intellectuelles succombent 
insensiblement sous ses atteintes ; le caractère moral seul 
lui demeure inaccessible. 

Sous ce rapport, les biens des deux dernières catégo- 
ries auraient un avantage sur ceux de la première, comme 



CE QUE iNOUS SOMMES EST INDÉPENDANT DE NOUS 9 

iitant de ceux que le temps n'emporte pas directement. 
Un second avantage serait que, étant placés en dehors de 
nous, ils sont accessibles de leur nature, et que chacun a 
pour le moins la possibilité de les acquérir, tandis que ce 
qui est en nous, le subjectif, est soustrait à notre pou- 
voir : établi Jure divino^ il se maintient invariable pendant 
toute la vie. Aussi les vers suivants contiennent-ils une 
inexorable vérité : 



Wie an dem Tag, der dich der Welt verlielieii. 
Die Sonne stand zum Grusze der Planeten, 
Bist alsobald und fort und fort gediehen, 
' Nach dem Gesetz, wonach du augetreten. 

80 muszt du seyn, dir kannst du uicht entflieheQi 
So sagten schon Sybillen, so Propheten ; 
Und keine Zeit und keine Macht zerstûckelt 
Geprâgte Form, die lebend sich entwickelt. 

(Goethe.) 

(Comme, daaa le jour qui t'a donné au monde, le soleil était là pour 
r^aluer les planètes, tu as aussi grandi sans cesse, d'après la loi selon 
laquelle tu as commencé. Telle est ta destinée ; tu ne peux t'échapper 
à toi-même ; ainsi parlaient déjà les sibylles; ainsi les prophètes; aucun 
temps, aucune puissance ne brise la forme empreinte qui se développe 
ilans le cours de la vie. — Poésies^ trad, Porchat, vol. I. p. 312.) 



Tout ce que nous pouvons faire à cet égard, c'est d'em- 
ployer cette personnalité, telle qu'elle nous a été donnée, 
à notre plus grand profit; par suite, ne poursuivre que les 
aspirations qui lui correspondent, ne rechercher que le 
développement qui lui est approprié en évitant tout autre, 
ne choisir, par conséquent, que l'état, l'occupation, le 
genre de vie qui lui conviennent. 

Un homme herculéen, doué d'une force musculaire 
extraordinaire, astreint par des circonstances extérieures 



10 DIVISION FONDAMENTALE 

à s'adonner à une occupation sédentaire, à un travail 
manuel, méticuleux et pénible, ou bien encore à Tétude et 
à des travaux de tête, occupations réclamant des forces 
toutes différentes, non développées chez lui et laissant pré- 
cisément sans emploi les forces par lesquelles il se dis- 
tingue, un tel homme se sentira malheureux toute sa vie ; 
bien plus malheureux encore sera celui chez lequel les^ 
forces intellectuelles l'emportent de beaucoup et qui est 
obligé de les laisser sans développement et sans emploi 
pour s'occuper d'une affaire vulgaire qui n'en réclame pas, 
ou bien encore et surtout d'un travail corporel pour lequel 
sa force physique n'est pas suffisante. Ici toutefois, prin- 
cipalement pendant la jeunesse, il faut éviter l'écueil de la 
présomption et ne pas s'attribuer un excès de forces qu(^ 
l'on n'a pas. 

De la prépondérance bien étaWie de notre première» 
catégorie sur les deux autres, il résulte encore qu'il est 
plus sage de travailler à conserver sa santé et à développer 
ses facultés qu'à acquérir des richesses, ce qu'il ne faut 
pas interpréter en ce sens qu'il faille négliger l'acquisi- 
tion du nécessaire et du convenable. Mais la richesse pro- 
prement dite, c'est-à-dire un grand superflu, contribue peu 
à notre bonheur; aussi beaucoup de riches se sentent-ils 
malheureux, parce qu'ils sont dépourvus de culture réelle 
de l'esprit, de connaissances et, par suite, de tout intérêt 
objectif qui pourrait les rendre aptes à une occupation 
intellectuelle. Car ce que la richesse peut fournir au delà 
de la satisfaction des besoins réels et naturels a une mi- 
nime influence sur notre véritable bien-être; celui-ci est 



CE QUE l'on a 11 

plutôt troublé par les nombreux et inévitables soucis 
qu'amène après soi la conservation d'une grande fortune. 
Cependant les hommes sont mille fois plus occupés à 
acquérir la richesse que la culture intellectuelle, quoique 
certainement ce qu'on est contribue bien plus à notre 
bonheur que ce qu'on a. 

Combien n'en voyons-nous pas, diligents comme des 
fourmis et occupés du matin au soir à accroître une 
richesse déjà acquise! Ils ne connaissent rien par delà 
l'étroit horizon qui renferme les moyens d'y parvenir; 
leur esprit est vide et par suite inaccessible à toute autre 
occupation. Les jouissances les plus élevées, les jouis- 
sances intellectuelles sont inabordables pour eux; c'est 
en vain qu'ils cherchent à les remplacer par des jouis- 
sances fugitives, sensuelles, promptes, mais coûteuses à 
acquérir, qu'ils se permettent entre temps. Au terme de 
leur vie, ils se trouvent avoir comme résultat, quand la 
fortune leur a été favorable, un gros monceau d'argent 
devant eux, qu'ils laissent alors à leurs héritiers le soin 
d'augmenter ou aussi de dissiper. Une pareille existence, 
bien que menée avec apparence très sérieuse et très 
importante, est donc tout aussi insensée que telle autre 
qui arborerait carrément pour symbole une marotte. 

Ainsi, l'essentiel pour le bonheur de la vie, c'est ce 
que l'on a en soi-même. C'est uniquement parce que la 
dose en est d'ordinaire si petite que la plupart de ceux 
qui sont sortis déjà victorieux de la lutte contre le beswn 
se sentent au fond tout aussi malheureux que ceux qui 
sont encore dans la mclée. Le vide de leur intérieur, 



H DIVISION FONDAMENTALE 

f insipidité de leur intelligence, la pauvreté de leur esprit 
les poussent à rechercher la compagnie, mais une compa- 
gnie composée de leurs pareils, car similis simili gaudet. 
Alors commence en commun la chasse au passe-temps 
et à l'amusement, qu'ils cherchent d'abord dans les 
jouissances sensuelles, dans les plaisirs de toute espèce 
et finalement dans la débauche. La source de celte fu- 
neste dissipation, qui , en un temps souvent incroyable- 
ment court, fait dépenser de gros héritages à tant de fils 
de famille entrés riches dans la vie, n'est autre en vérité 
que Tennui résultant de cette pauvreté et de ce vide de 
l'esprit que nous venons de dépeindre. Un jeune homme 
ainsi lancé dans le monde, riche en dehors, mais pauvre 
eu dedans, s'efforce vainement de remplacer la richesse 
intéricnu'e par l'extérieure; il veiit tout recevoir du dehors, 
semblable à ces vieillards qui cherchent à puiser de nou- 
velles forces dans l'haleine des jeunes filles. De cette 
façon, la pauvreté intérieure a fini par amener aussi la 
pauvreté extérieure. 

Je n'ai pas besoin de relever l'importance des deux 
autres catégories de biens de la vie humaine, car la 
fortune est aujourd'hui trop universellement appréciée 
pour avoir besoin d'être recommandée. La troisième 
catégorie est même d'une nature très éthérée, comparée 
à la seconde, vu qu'elle ne consiste que dans l'opinion 
des autres. Toutefois chacun est tenu d'aspirer à l'hon- 
neur^ c'est-à-dire à un bon renom ; à un rang^ ne peuvent 
y aspirer, uniquement, que ceux qui servent l'Etal, et, 
pour ce qui est de la gloire^ il n'y en a qu'infiniment peu 



CE QUE L'Ox\ REPRÉSENTE 13 

qui puissent y prétendre. L'honneur est considéré comme 
un bien inappréciable, et la gloire comme la chose la plus 
exquise que l'homme puisse acquérir; c'est la Toison 
d'or des élus ; par contre, les sots seuls préféreront le 
rang à la richesse. La seconde et la troisième catégorie 
ont en outre l'une sur l'autre ce qu'on appelle une action 
réciproque ; aussi l'adage de Pétrone : Habes , habe- 
heris est-il vrai, et, en sens inverse, la bonne opinion 
d'autrui, sous toutes ses formes, nous aide souvent à 
acquérir la richesse. 



CHAPITRE II 



DE CE QUE l'on EST 



Nous avons déjà reconnu d'une manière générale que 
ce que Ton est contribue plus au bonheur que ce que l'on 
a ou ce que Top représente. Le principal est toujours ce 
qu'un homme est, par conséquent ce qu'il possède en lui- 
même; car son individualité l'accompagne en tout temps 
et en tout lieu et teinte de sa nuance tous les événements 
de sa vie. En toute chose et à toute occasion, ce qui 
l'affecte tout d'abord, c'est lui-même. Ceci est vrai déjà 
pour les Jouissances matérielles, et, à plus forte raison, 
pour celles de l'âme. Aussi l'expression anglaise ; To 
enjoy one's self^ est-elle très bien trouvée ; on ne dit pas 
en anglais : « Paris lui plaît, » on dit : « Il se plaît à Paris 
{Jle enjoy s himselfat Paris), » 

I. — Ija santé de l'esprit et du corps. 

Mais, si l'individualité est de mauvaise qualité, toutes 
les jouissances seront comme un vin exquis dans une 



16 DE CE QUE l'on EST 

bouche imprégnée de fiel. Ainsi donc, dans la bonne 
comme dans la mauvaise fortune, et sauf Téventualité de 
quelque grand malheur, ce qui arrive à un homme dans sa 
vie est de moindre importance que la manière dont il le 
sent^ c'est-à-dire la nature et le degré de sa sensibilité 
sous tous les rapports. Ce que nous avons en nous-mêmes 
et par nous-mêmes, en un mot la personnalité et sa 
valeur, voilà le seul facteur immédiat de notre bonheur et 
de notre bien-être. Tous les autres agissent indirecte- 
ment; aussi leur action peut-elle être annulée, mais celle 
de la personnalité jamais. De là vient que l'envie la plus 
irréconciliable et en même temps la plus soigneusemeni 
dissimulée est celle qui a pour objet les avantages per- 
sonnels. En outre, la qualité de la conscience est la seule 
chose permanente et persistante ; l'individualité agit cons- 
tamment, continuellement, et, plus ou moins, à tout 
instant; toutes les autres conditions n'influent que tem- 
porairement, occasionnellement, passagèrement, et peu- 
vent aussi changer ou disparaître. Aristote dit : t) pp çoatc 
Pe6aca, ou Ta xpyifxaxa (La nature est éternelle , non les 
choses. Mor. à Eudfnne, VII, 2). C'est pourquoi nous 
supportons avec plus de résignation un malheur dont la 
cause est tout extérieure que celui dont nous sommes 
nous-mêmes coupables; car le destin peut changer, mais 
notre propre qualité est immuable. Par suite, les biens 
subjectifs, tels qu'un caractère noble, une tête capable, 
une humeur gaie, un corps bien organisé et en parfaite 
santé, ou, d'une manière générale, mens sana in cor- 
pore sano (Ju vénal, sal. X, 856), voilà les biens su- 



LA GAIETÉ 17 

prèmes et les plus importants pour notre bonheur ; aussi 
devrions-nous nous appliquer bien plus à leur développe- 
ment et à leur conservation qu'à la possession des biens 
extérieurs et de l'honneur extérieur. 

Mais ce qui, par-dessus tout, contribue le plus directe* 
ment à notre bonheur, c'est une humeur enjouée, car 
cette bonne qualité trouve tout de suite sa récompense en 
elle-même. En effet, celui qui est gai a toujours motif de 
l'être par cela même qu'il l'est. Rien ne peut remplacer 
aussi complètement tous les autres biens que cette qualité, 
pendant qu'elle-même ne peut être remplacée par rien- 
Qu'un homme soit jeune, beau, riche et considéré; pour 
pouvoir juger de son bonheur, la question sera de savoir 
si, en outre, il est gai; en revanche, est-il gai, alors peu 
importe qu'il soit jeune ou vieux, bien fait ou bossu, 
pauvre ou riche ; il est heureux. Dans ma première jeu- 
nesse, j'ai lu un jour dans un vieux livre la phrase sui- 
vante : Qui rit beaucoup est heureux et qui pleure 
beaucoup ^st malheureux; la remarque est bien niaise; 
mais, à cause de sa vérité si simple, je n'ai pu l'oublier, 
quoiqu'elle soit le superlatif d'un truism (en anglais, 
vérité triviale). Aussi devons-nous, toutes les fois qu'elle 
se présente, ouvrir à la gaieté portes et fenêtres, car elle 
n'arrive jamais à contre-temps, au lieu d'hésiter, comme 
nous le faisons souvent, à l'admettre, voulant nous rendre 
compte d'abord si nous avons bien, à tous égards, sujet 
d'être contents^ ou encore de peur qu'elle ne nous 
dérange de méditations sérieuses ou de graves préoccu- 
pations ; et cependant il est bien incertain que celles-ci 

ScHOPENHAUER. — Sagesse dans la vie. 2 



i8 DE GË QUE l'on EST 

puissent améliorer notre condition., tandis que la gaîett'^ 
est un bénéfice immédiat. Elle seule est, pour ainsi dire^ 
l'argent comptant du bonheur; tout le reste n'en est que 
le billet de banque ; car seule elle nous donne le bonheur 
dans un présent immédiat ; aussi est-elle le bien suprême- 
pour des êtres dont la réalité a la forme d'une actualiti^ 
indivisible entre deux temps infinis. Nous devrions donc 
aspirer avant tout à acquérir et à conserver ce bien. Il est 
certain d'ailleurs que rien ne contribue moins à la gaieté 
que la richesse et que rien n'y contribue davantage que 1» 
santé : c'est dans les classes inférieures, parmi les tra- 
vailleurs et particulièrement parmi les travailleurs de la 
terre, que l'on trouve les visages gais et contents; chez: 
les riches et les grands dominent les figures chagrines. 
Nous devrions, par conséquent, nous attacher avant tou( 
à conserver cet état parfait de santé dont la gaieté appa- 
raît comme la- floraison. Pour cela, on sait qu'il faut fuir 
tous excès et toutes débauches, éviter toute émotion vio- 
lente et pénible, ainsi que toute contention d'espiil exces- 
sive ou trop prolongée ; il faut encore prendre, chaque 
jour, deux heures au moins d'exercice rapide au grand 
air, des bains fréquents d^eau froide, et d'autres me- 
sures diététiques de même genre. Point de santé si l'on 
ne se donne tous les jours suffisamment de mouvement ; 
toutes les fonctions de la vie, pour s'effectuer convena- 
blement, demandent le mouvement des organes dans 
lesquels elles s'accomplissent et de l'ensemble du corps. 
Aristote a dit avec raison : « O pioç sv t^i xtvY)<r8t tcxi » (La vie 
est dans le mouvement). La vie consiste essentiellement 



LE MOUVEMENT 49 

dans le mouvement. A Tintérieur de tout l'organisme règne 
un mouvement incessant et rapide : lé cœur, dans son 
double mouvement si compliqué de systole et de diastole, 
bat impétueusement et infatigablement ; 28 pulsations lui 
suffisent pour envoyer la masse entière du sang dans le 
torrent de la grande et de la petite circulation ; le poumon 
pompe sans discontinuer comme une machine à vapeur; 
les entrailles se contractent sans cesse d'un mouvement 
péristaltique ; toutes les glandes absorbent et sécrètent 
sans interruption ; le cerveau lui-même a un double mou- 
vement pour chaque battement du cœur et pour, chaque 
aspiration du poumon. Si, comme il arrive dans le genre 
de vie entièrement sédentaire de tant d'individus, le mou- 
vement extérieur manque presque totalement, il en résulte 
une disproportion criante et pernicieuse entre le repos 
externe et le tumulte interne. Car ce perpétuel mouve- 
ment à rintérieur demande même à être aidé quelque peu 
par celui de Textérfeur ; cet état disproportionné est ana- 
logue à celui où nous sommes tenus de ne rien laisser 
paraître au dehors pendant qu'une émotion quelconque 
nous fait bouillonner intérieurement. Les arbres même, 
pour prospérer, ont besoin d'être agités par le vent. C'est 
là une règle absolue que l'on peut énoncer de la manière 
la plus concise en latin : Omnis motus ^ quo celer ior, eo 
magis motus (Plus il est accéléré, plus tout mouve- 
ment est mouvement). 

Pour bien nous rendre compte combien notre bonheur 
dépend d'une disposition gaie et celle-ci de l'état de santé, 
nous n'avons qu'à comparer l'impression que produisent 



20 DE GB QUE L'ON EST 

sur nous les mêmes circonstances extérieures ou les 
mêmes événements pendant les jours de santé et de 
vigueur, avec celle qui est produite lorsqu*un état de 
maladie nous dispose à être maussade et inquiet. Ce n'est 
pas ce que sont objectivement et en réalité les choses, 
c'est ce qu'elles sont pour nous , dans notre percep- 
tion , qui nous rend heureux ou malheureux. C'est ce 
(ju'énonce bien cette sentence d*£pictète : « Tapawu touç 

xvOpctficcuç ou TK iz^y^konoif aXXa toc irepi toiv ^paey;A«Tiiiiv So^jAnTa. 

Ce qui émeut les hommes, ce ne sont pas les choses, 
mais l'opinion sur les choses). » En thèse générale , 
les neuf dixièmes de notre bonheur reposent exclu- 
sivement sur la santé. Avec elle, tout devient source 
de plaisir; sans elle, au contraire, nous ne saurions 
^^oûter un bien extérieur, de quelque nature quil soit: 
même les autres biens subjectifs, tels que les qualités de 
l'intelligence, du cœur, du caractère, sont amoindris el 
gâtés par l'état de maladie. Aussi n'est-ce pas sans raison 
que nous nous informons mutuellement de l'état de notre 
santé et que nous nous souhaitons réciproquement de 
nous bien porter, car c'est bien là en réalité ce qu'il y a 
de plus essentiellement important pour le bonheur hu- 
main. Il s'ensuit donc qu'il est de la plus insigne folie de 
sacrifier sa santé à quoi que ce soit, richesse, carrière, 
études, gloire, et surtout à la volupté et aux jouissances 
fugitives. Au contraire, tout doit céder le pas à la santé. 
Quelque grande que soit l'influence de la santé sur 
cette gaieté si essentielle à notre bonheur, néanmoins 
celle-ci ne dépend pas uniquemeqt de la première, car, 



LA MÉLANCOLIE 21 

avec une santé parfaite, on peut avoir un tempérament 
mélancolique et une disposition prédominante à la tris- 
tesse. La cause en réside certainement dans la constitu- 
tion originaire, par conséquent immuable de l'organisme, 
et plus spécialement dans le rapport plus ou moins normal 
de la sensibilité à l'irritabilité et à la reproductivité. Une 
prépondérance anormale de la sensibilité produira l'inéga- 
lité d'humeur, une gaieté périodiquement exagérée et une 
prédominance de la mélancolie. Comme le génie est 
détenniné par un excès de la force nerveuse, c'est-à-dire 
de la sensibilité, Aristote a observé avec raison que tous 
les hommes illustres et éminents sont mélancoliques : 

« ïlavreç oaot icspercot Y^Y^vacriv av8peç , v) xata spiXoaotpiœv , t) 
« i:o>iTtx>iv, if[ TcotiqdYjv, TQ Tsyvaç, çpxtvovTat fAeXay^roXucoi ovre;. » 

[ProbL 30, 1.) C'est ce passage que Cicéron a eu sans 
doute en vue dans ce rapport tant cité : « Aristoteles ait, 
omnes ingeniosos melancholicos esse. » {Tiisc. I, 33.) 
Shakspeare a très plaisamment dépeint cette grande 
diversité du tempérament général : 

Nature has fram'd strange fellows in lier time : 

Soine that will evermore peep through their eyest, 

And laugh, like parrots, at a bag-piper ; 

And others of such vinegai* aspect, 

That they*ll not show their teeth in way of sniile, 

Tough Nestor swear the jest be laughable. 

(Mei^ch. of Yen, Scène î.) 

(La nature s'amuse parfois à former de drôles de corps, 11 y eu a 
qui sont perpétuellement à faire leurs petits yeux et qui vont rire 
comme un perroquet devant un simple joueur de cornemuse ; et d'au- 
tres qui ont une telle physionomie de vinaigre qu'ils ne découvriraient 
pas leurs dents, même pour sourire^ quand bien même le grave Nestor 
jurerait qu'il vient d'entendre une plaisanterie désopilante). — (Trad. 
firançaise de Montégut.) 



22 DE CE QUE l'on EST 

C'est cette même diversité que Platon désigne par les 
mots de « $u9xoXoc » (d'humeur difficile) et « cuxoXoç » (d'hu- 
meur facile). Elle peut se ramener à la susceptibilité, 
très différente chez les individus différents, pour les im* 
pressions agréables ou désagréables, par suite de laquelle 
tel rit encore de ce qui met tel autre presque au désespoir. 
Et même la susceptibilité pour les impressions agréables 
est d'ordinaire d'autant moindre que celle pour les im- 
pressions désagréables est plus forte, et vice versa. A 
chances égales de réussite ou d'insuccès pour une affaire, 
le 8u<rxoXoc se fâchera ou se chagrinera de l'insuccès et ne 
se réjouira pas de la réussite ; l'wxoXoç au contraire ne sera 
ni fâché ni chagriné par le mauvais succès, et se réjouira 
du bon. Si, neuf fois sur dix, le auoxoXoc réussit dans ses 
projets, il ne se réjouira pas au sujet des neuf fois où il a 
réussi, mais il se fâchera pour le dixième qui a échoué; 
dans le cas inverse, l'euxoXoç sera consolé et réjoui par cet 
unique succès. Mais il n'est pas facile de trouver un 
mal sans compensation aucune; aussi arrive-t-il que les 
SooxoXoç, c'est-à-dire les caractères sombres et inquiets, 
auront, à la vérité, à supporter en somme plus de malheurs 
et de souffrances imaginaires, mais, en revanche, moins 
de réels que les caractères gais et insouciants, car celui 
qui voit tout en noir, qui appréhende toujours le pire et 
qui, par suite, prend ses mesures en conséquence, n'aura 
pas des mécomptes aussi fréquents que celui qui prête 
à toutes choses des couleurs et des perspectives riantes. 
— Néanmoins, quand une affection morbide du système 
nerveux ou de l'appareil digestif vient prêter la main à 



LE PENCHANT AU SUICIDE 23 

une SuffxoXea innée, afors celle-ci peut atteindre ce haut 
<legré où un malaise permanent produit le dégoût de la vie, 
«l'où résulte le penchant au suicide. Celui-ci peut alors 
4^tre provoqué par les plus minimes contrariétés ; à un 
degré supérieur du mal, il n'est même plus besoin de motif, 
Ja seule permanence du malaise suffit pour y déterminer. 
Le suicide s'accomplit alors avec une réflexion si froide et 
une si inflexible résolution que le malade à ce stade, placé 
déjà d'ordinaire sous surveillance, l'esprit constamment 
fixé sur cette idée, profite du premier moment où la sur- 
veillance se sera relâchée pour recourir, sans hésitation, 
«ans lutte et sans effroi, à ce moyen de soulagement pour 
lui si naturel en ce moment et si bien venu. Esquirol a 
décrit très au long cet état dans son Traité des maladies 
mentales. Il est certain que l'homme le mieux portant, 
peut-être même le plus gai, pourra aussi, le cas échéant, 
se déterminer au suicide ; cela amvera quand l'intensité 
des souffrances ou d'un malheur prochain et inévitable 
i^era plus forte que les terreurs de la mort. Il n'y a de dif- 
férence que dans la puissance plus ou moins grande du 
motif déterminant, laquelle est en rapport inverse avec la 
^uffxoXea. Plus celle-ci est grande, plus le motif pourra être 
petit, jusqu'à devenir même nul; plus, au contraire, l'euxo- 
Xux, ainsi que la santé qui en est la base, est grande, plus 
il devra être grave. Il y aura donc des degrés innombrables 
«ntre ces deux cas extrêmes de suicide, entre celui provo- 
<iué purement par une recrudescence maladive de la 8u<jxoXta 
innée, et celui de l'homme bien portant et gai provenant do 
causes tout objectives. 



34 DE CE QUE L'ON EST 

II. — La beauté. 

La beauté est analogue en partie à la santé. Cette qua- 
lité subjective, bien que ne contribuant qu'indirectement 
au bonheur par Timpression qu'elle produit sur les autres, 
a néanmoins une grande importance, même pour le sexe 
masculin. La beauté est une lettre ouverte de recomman- 
dation, qui nous gagne les cœurs à l'avance ; c'est à elle 
surtout que s'appliquent ces vers d'Homère : 

^O^aoc xev avroi 5(0(ri, axwv Ô'ovx av ti; eXoito. 

(//. III, 650 

(U ne faut paB dédaigner Wa don^ glorieux des immortels, que seuli^ 
iU peuvent donner et (jue personne no peut accepter ou refuser k 
son gré), 

in. — La doulavr et l'ennui. — L'intelllsenoe. 

Un simple coup d'œil nous fait découvrir deux ennemfs 
du bonheur humain : ce sont la douleur et l'ennui. En 
outre, nous pouvons observer que, dans la mesure où nous 
réussissons à nous éloigner de l'un, nous nous rapprochons 
de l'autre, et réciproquement; de façon que notre vie re- 
présente en réalité une oscillation plus ou moins forte 
entre les deux. Cela provient du double antagonisme dans 
lequel chacun des deux se trouve envers l'autre, un anta- 
gonisme extérieur ou objectif et un antagonisme intérieur 
ou subjectif. En effet, extérieurement, le besoin et la priva- 
tion engendrent la douleur ; en revanche, l'aise et l'abon- 
dance font naître l'ennui. C'est pourquoi nous voyons h\ 
classe inférieure du peuple luttant incessamment contix" le 



LE TEMPÉRAMENT 2S^ 

besoin, donc contre la douleur, et par contre la classe 
riche et élevée dans une lutte permanente, souvent déses- 
pérée, contre l'ennui. 

Intérieurement, ou subjectivement, Tantagonisme s(^ 
fonde sur ce que dans tout individu la facilité à ôtre^ 
impressionné par Tun de ces maux est en rapport inverse 
avec celle d'être impressionné par l'autre; car cette sus- 
ceptibilité est déterminée par la mesure des forces intel- 
lectuelles. En effet, un esprit obtus est toujours accompa- 
gné d'impressions obtuses et d'un manque d'irritabilité, 
ce qui rend l'individu peu accessible aux douleurs et aux 
chagrins de toute espèce et .de tout degré ; mais cette- 
mêrtie qualité obtuse de l'intelligence produit , d'autre 
part, ce vide intérieur qui se peint sur tant de visages et 
qui se trahit par une attention toujours en éveil sur tous 
les événements, même les plus insignifiants, du monde 
extérieur; c'est ce vide qui est la véritable source de 
l'ennui et celui qui en souffre aspire avec avidité à des 
excitations extérieures, afin de parvenir à mettre en mou- 
vement son esprit et son cœur par n'importe quel moyen. 
Aussi n'est-il pas difficile dans le choix des moyens ; on 
le voit assez à la piteuse mesquinerie des distractions 
auxquelles se livrent les hommes, au genre de sociétés 
et de conversations qu'ils recherchent, non moins qu'au 
grand nombre de ffâneurs et de badauds qui courent le 
monde. C'est principalement ce vide intérieur qui les 
pousse à la poursuite de toute espèce de réunions, de di- 
vertissements, de plaisirs et de luxe, poursuite qui con- 
duit tant de gens à la dissipation et finalement à la misère. 



m DE CE QUE l'on EST 

Rien ne met plus siireinent en garde conii-e ces égare- 
ments que la richesse intérieure^ la richesse de Fesprit, 
(!ar celui-ci laisse d'autant moins de place à Tennui qu'il 
approche davantage de la supériorité. L'activité inces- 
sante des pensées, leur jeu toujours renouvelé en pré- 
sence des manifestations diverses du monde interne et 
externe, la puissance et la capacité de combinaisons tou- 
jours variées, placent une léte éminente, sauf les moments 
de fatigue, tout à fait en dehors de la portée de Tennui. 
Mais, d'autre part, une intelligence supérieure a pour 
condition immédiate une sensibilité plus vive ^ et pour 
racine une plus grande impétuosité de la volonté et, par 
suite, de la passion ; de l'union de ces deux conditions 
résulte alors une intensité plus considérable de toutes les 
émotions et une sensibilité exagérée pour les douleurs 
morales et même pour les douleurs physiques, comme 
aussi une plus grande impatience en face de tout obsta- 
cle, d'un simple dérangement même. 

Ce qui contribue encore puissamment à tous ces effets, 
(f est la vivacité produite par la force de l'imagination. Ce 
que nous venons de dire s'applique, toute proportion 
gardée, a tous les degrés intermédiaires qui comblent le 
vaste intervalle compris entre l'imbécile le plus obtus et le 
plus grand génie. Par suite, objectivement aussi bien que 
subjectivement, tout être se trouve d'autant plus rappro- 
<;hé de l'une des sources de malheurs humains qu^il est 
plus éloigné de l'autre. Son penchant naturel le portera 
donc, sous ce rapport, à accommoder aussi bien que pos- 
sible l'objectif avec le subjectif, c'est-à-dire à se pré- 



l'homme supérieur se suffit 27 

munir du mieux qu'il pourra contre celle des sources de 
souffrances qui Taffectc le plus facilement. L'homme intel- 
ligent aspirera avant tout à fuir toute douleur, toute tra- 
easserie et à trouver le repos et les loisirs ; il recherchera 
ilonc une vie tranquille, modeste, abritée autant que pos- 
sible contre les importuns; après avoir entretenu pendant 
quelque temps des relations avec ce que Ton appelle les 
hommes, il préférera une existence retirée, et, si c'est un 
i^.sprit tout à fait supérieur, il choisira la solitude. Cai* 
plus un homme possède eu lui-même, moins il a besoin 
4lu monde extérieur et moins les autres peuvent lui être 
utiles. Aussi la supériorité de Tintelligence conduit-elle à 
rinsociabilité. Ah! si la qualité de la société pouvait être 
remplacée par la quantité^ cela vaudrait alors la peine de 
vivre même dans le grand monde : mais, hélas ! cent fous 
mis en un tas ne font pas encore un homme raisonnable. 
— L'individu placé à l'extrême opposé, dès que le besoin 
lui donne le temps de reprendre haleine, cherchera à 
tout prix des passe-temps et de la société; il s'accom- 
modera de tout, ne fuyant rien que lui-même. C'est 
4lans la solitude, là où chacun est réduit à ses propres 
ressources, que se montre ce qu'il a par lui-même; là, 
l'imbécile, sous la pourpre, soupire écrasé par le fardeau 
éternel de sa misérable individualité, pendant que l'homme 
hautement doué, peuple et anime de ses pensées la contrée 
la plus déserte. Sénèque (Ép. 9) a dit avec raison : « om- 
nis stultitia laborat fmtidio sut (La sottise se déplaît 
à elle-même) ; » de même Jésus, fils de Sirach : « La vie 
du fou est pire que la mort. » Aussi voit-on en somme 



28 DE CE QUE l'on EST 

que tout individu est d'autant plus sociable qu'il est plus 
pauvre d'esprit et, en général, plus vulgaire. Car dans le 
monde on n'a guère le choix qu'entre l'isolement et la 
communauté. On prétend que les nègres sont de tous les 
hommes les plus sociables, comme ils en sont aussi sans 
contredit les plus arriérés intellectuellement; des rapports 
envoyés de l'Amérique du Nord et puWiés par des jour- 
naux français [Le Commerce^ 19 oct. 1837) racontent 
que les nègres, sans distinction de libres ou d'esclaves, 
se réunissent en grand nombre dans le local le plus étroit, 
car ils ne sauraient voir leurs faces noires et camardes 
assez souvent répétées. 

De même que le cerveau apparaît comme étant le para- 
site ou le pensionnaire de Forganisme entier, de même les 
loisirs acquis par chacun, en- lui donnant la libre jouis- 
sance de sa conscience et de son individualité, sont à ce 
titre le fruit et le revenu de toute son existence, qui, pour 
le reste, n'est que peine et labeur. Mais voyons un peu C(» 
que produisent les loisirs de la plupart des hommes! 
Ennui et maussaderie, toutes les fois qu'il ne se trouve 
pas des jouissances sensuelles ou des niaiseries pour les 
remplir. Ce qui démontre bien que ces loisirs-là n'ont 
aucune valeur, c'est la manière dont on les occupe ; ils ne 
sont à la lettre que le ozio lungo d'uomini ignorant? 
dont parle l'Arioste. 

L'homme ordinaire ne se préoccupe que de passer le 
temps^ l'homme de talent que de l'employer. La raison 
pour laquelle les têtes bornées sont tellement exposées « 
l'ennui, c'est que leur intellect n'est absolument pas autre 



DE L'ENNUI 29 

chose que Y intermédiaire des motifs pour leur volonté. 
Si, à un moment donné, il n'y a pas de motifs à saisir, 
alors la volonté se repose et l'intellect chôme, car la pre- 
mière , pas plus que l'autre , ne peut entrer en activité 
par sa propre impulsion ; le résultat est une eflfroyable 
stagnation de toutes les forces dans l'individu entier, 
— l'ennui. Pour le combattre, on insinue sournoisement 
à la volonté des motifs petits, provisoires, choisis indiffé- 
remment, afin de la stimuler et de mettre par là également 
en activité l'intellect qui doit les saisir : ces motifs sont 
donc par rapport aux motifs réels et naturels ce que le 
papier-monnaie est par rapport à l'argent, puisque leur 
valeur n'est que conventionnelle. De tels motifs sont les 
jeux de cartes ou autres, inventés précisément dans le but 
que nous venons d'indiquer. A leur défaut, l'homme borné 
se mettra à tambouriner sur les vitres ou à tapoter avec 
tout ce qui lui tombe sous la main. Le cigare lui aussi 
fournit volontiers de quoi suppléer aux pensées. 

C'est pourquoi dans tous les pays les jeux de cartes son* 
arrivés à être l'occupation principale dans toute société 
ceci donne la mesure de ce que valent ces réunions et 
constitue la banqueroute déclarée de toute pensée. N'ayant 
pas d'idées à échanger, on échange des cartes et l'on cher- 
che à se soutirer mutuellement des florins. pitoyable 
espèce ! Toutefois, pour ne pas être injuste même ici, je 
ne veux pas omettre l'argument qu'on peut invoquer pour 
justifier le jeu de cartes : on peut dire qu'il est une pré- 
paration à la vie du monde et des affaires, en ce sens que 
l'on y apprend à profiter avec sagesse des circonstances 



80 DE CE QUE l'on EST 

immuables, établies par le hasard (les cartes), pour en 
iirertout le parti possible; dans ce but, Ton s'habitue à 
garder sa cootenance en faisant bonne mine en mauvais 
jeu. Mais, par là même, d'autre part les jeux de cartes 
exercent une influence démoralisatrice. En effet, Tespri! 
du jeu consiste à soutirer à autrui ce qu'il possède, par 
n'importe quel tour ou n'importe quelle ruse. Mais l'ha- 
bitude de procéder ainsi , contractée au jeu , s'enn^cine. 
empiète sur la vie pratique, et l'on arrive insensiblement 
à procéder de même quand il s'agit du tien et du mien, 
et à considérer comme permis tout avantage que Ton a 
actuellement en main, dès qu'on peut le faire légalement. 
La vie ordinaire en fournit des preuves chaque jour. 

Puisque les loisirs sont, ainsi que nous l'avons dit, la 
fleur ou plutôt le fruit de Texistence de chacun, en ce que, 
seuls, ils le mettent en possession de son moi propre, 
nous devons estimer heureux ceux-là qui, en se gagnant, 
gagnent quelque chose qui ait du prix, pendant que les 
loisirs ne rapportent à la plupart des hommes qu'un drôJe 
dont il n'y a rien à faire, qui s'ennuie à périr et qui est îi 
charge à lui-même. Félicitons-nous donc, « ô mes- frères\ 
' d'être des enfants non d'esclaves^ mats de mères libres. 

(Ep. aux Galath., A, 31.) 

En outre, de même que ce pays-là est le plus heureuv 
qui a le moins, ou n'a pas du tout besoin d'importation, de 
même est heureux l'homme à qui suffit sa richesse inté- 
rieure et qui pour son amusement ne demande que peu , ou 
même rien, au monde extérieur, attendu que pareille impor- 
tation est chère, assujettissante, dangereuse; elle expose 



LA SOURCE DU BONHEUR EST INTÉRIEURE 31 

à des désagréments et, en définitive, n'est toujours cprun 
mauvais succédané pour les productions du sol propre. 
Car nous ne devons, à aucun égard, attendre grand'chose 
d'autrui, et du dehors en général. Ce qu'un individu peut 
être pour un autre est chose très étroitement limitée; 
chacun finit par rester seul, et qui est seul ? devient alors 
la grande question. Goethe a dit à ce sujet, parlant d'une 
manière générale, qu'en toutes choses chacun en défini- 
tive est réduit à soi-même {Poésie et vérité, vol. III). Oliver 
(roldsmith dit également : 



Still to ourselves in cv^ry place coiisigii'ii,' 
Dur own felicity we make or find. 

{Jhe Traveller, v. 431 et siiiv.) 

(Cependant, en tout lieu, réduits à nous-mêmes, c'o^t nous qui fai- 
sons ou trouvons notre propre bonheur.) 



Chacun doit donc être et fournir à soi-même ce qu'il y 
a de meilleur et de plus important. Plus il en sera ainsi, 
plus, par suite, l'individu trouvera en lui-même les sources 
de ses plaisirs, et plus il sera heureux. C'est donc avec 
raison qu'Aristotc a dit : iq euSatfAovta to3v aurapx&iv cori {Mor, 
uEud.^ VII, 2) (Le bonheur appartient à ceux qui se suffi- 
sent à eux-mêmes). En effet, toutes les sources extérieures 
du bonheur et du plaisir sont, de leur nature, éminem- 
ment incertaines, équivoques, fugitives, aléatoires, partant 
sujettes à s'arrêter facilement même dans les circonstances 
les plus favorables, et c'est même inévitable, attendu que 
nous ne pouvons pas les avoir toujours sous la main. Bien 
plus, avec l'âge, presque toutes tarissent fatalement ; car 



Si DE CE QUE L'ON EST 

alors amour, badinage, plaisir des voyages et de Féquita- 

• 

tion, aptitude à figurer dans le inonde, tout cela nous aban- 
donne ; la mort nous enlève jusqu'aux amis et parents. C'est 
h ce moment, plus que jamais, qu'il est important de savoir 
ce qu'on a par soi-même. Il n'y a que cela, en effet, qui 
résistera le plus longtemps. Cependant, à tout âge, sans 
^listinetion, cela est et demeure la source vraie et la seule 
permanente du bonheur. Car il n'y a pas beaucoup à 
gagner dans ce monde : la misère et la douleur le remplis- 
sent, et, quant à ceux qui leur ont échappé, l'ennui est 
là qui les guette de tous les coins. En outre, c'est d'ordi- 
naire la perversité qui y gouverne et la sottise qui y parle 
haut. Le destin est cruel, et les hommes sont pitoyables. 
Dans im monde ainsi fait, celui qui a beaucoup en lui- 
même est pareil à une chambre d'arbre de Noël, éclairée, 
chaude, gaie, au milieu des neiges et des glaces d'une 
nuit de décembre. Par conséquent, avoir une individualité 
riche et supérieure et surtout beaucoup d'intelligence 
4:onstitue indubitablement sur terre le sort le plus heu- 
reux, quelque différent qu'il puisse être du sort le plus 
brillant. Aussi que de sagesse dans cette opinion émise 
.sur Descartes par la reine Christine de Suède, âgée 
alors de dix-neuf ans à peine : « M. Descartes est le plus 
heureux de tous les mortels^ et sa condition me semble 
digne d'envie » (Vie de Desc, par Baillet, 1. VII, eh. 10), 
Descartes vivait à cette époque depuis vingt ans en Hol- 
lande, dans la plus profonde solitude, et la reine ne le 
connaissait que par ce qu'on lui en avait raconté et pour 
avoir lu un seul de ses ouvragés. Il faut seulement, et 



LÀ SOURCE DU BONHEUR EST INTÉRIEUR 33 

c'était précisément le cas chez Descartes, que les circons- 
tances extérieures soient assez favorables pour permettre 
de se posséder et d'être content de soi-même ; c'est pour- 
quoi VEcelésiaste (7, 12) disait déjà : a La sagesse est 
bonne avec un patrimoine et nous aide à nous réjouir 
de la vue du soleil. » 

L'homme à qui, par une faveur de la nature et du des- 
tin, ce sort a été accordé, veillera avec un soin jaloux à ce 
que là source intérieure de son bonheur lui demeure tou- 
jours accessible; il faut pour cela indépendance et loisirs. 
11 les acquerra donc volontiers par la modération et l'épar- 
gne ; et d'autant plus facilement qu'il n'en est pas réduit, 
comme les autres honimes, aux sources extérieures des 
jouissances. C'est pourquoi la perspective des fonctions, 
de l'or, de la faveur, et l'approbation du monde ne l'in- 
duiront pas à renoncer à lui-même pour s'accommoder 
aux vues mesquines ou au mauvais goût des hommes. Le 
cas échéant, il fera comme Horace dans son épttre à Mé- 
cène (livre I, ép. 7). C'est une grande folie que de perdre 
à l'intérieur pour gagner à l'extérieur^ ea d'autres ter- 
mes, délivrer, en totalité ou en partie, son repos, son loisir 
et son indépendance contre l'éclat, le sang, la pompe, les 
litres et les honneurs. G<Bthe l'a fait cependant. Quant à 
moi, mon génie m'a entraîné énergiquement dans la voie 
opposée. 

Cette vérité, examinée ici, que la source principale du 
bonheur humain vient de l'intérieur, se trouve confirmée 
par la juste remarque d'Aristote dans sa Morale à Nico- 
maque (I, 7; et VII, 13, 14); il dit que toute jouissance 

Schopenhâuer. — Sagesse dans la vie. 3 



34 DE CE QUE L*ON EST 

suppose une activité, par ponséquent remploi d'une force^ 
et ne peut exister sans elle. Cette doctrine aristotéli- 
cienne de faire consister le bonheur de Thomme dans le 
libre exercice de ses facultés saillantes est reproduite 
également par Stobée dans son Exposé de la morale péri^ 
patéticienne (EcL éth. II, ch. 7) ; en voici un passage : 

C EvspYEtaev eevae Ty)v suSxtfAOvioev xoct' otpeTV)v, ev 7cp«^s9( irpov}YOu;Afvaiç 

xttT* Eu/,t)y (Le bonheur consiste à exercer ses facultés par 
des travaux capables de résultat) ; » il explique aussi que 
apETV) désigne toute faculté hors ligne. Or la destination 
primitive des forces dont la nature a muni Thomme, c'est 
la lutte contre la nécessité qui Topprime de toutes parts. 
Quand la lutte fait trêve un moment, les forces sans emploi 
deviennent un fardeau pour lui ; il doit alors jouer avec 
elles, c'est-à-dire les employer sans but; sinon il s'expose 
à l'autre source des malheurs humains, à l'ennui. Aussi 
est-ce l'ennui qui torture les grands et les riches avant 
tous autres, et Lucrèce a fait de leur misère un tableau 
dont on a chaque jour, dans les grandes villes, l'occasion 
do reconnaître la frappante vérité : 

Exit 8fepe foras magnîs ex œdibus'iUc, 

Esse domi queoi pertœsum est, subitaque reveutat; 

Qulppe foris nlliilo melius qui sentiat esse 

Currit, agens mannos, ad vUlam projcipitanter, 

Âuxilium tectis quasi ferre ardentibus instans : 

Oscitat exemple, tetigit quuin ]imina villse ; 

Aut abit in sotnnutu gravis, atque oblivia quœrit ; 

Aut etiain properans urbem petit, atque revisit. 

(L. m, V. 1073 et suiv.). 

(Celui-ci quitte son riche palais pour se dérober à Tennui ; mois il y 
rentre un moment après, ne se trouvant pas plus heureux ailleurs. Cet 
autre se sauve à toute bride dans ses terres, on dirait qu'il court 
éteindre un incendie ; mais, h peine en &-t-il touché les limites, quil y 



LES JOUISSANCES EXTÉRIEURES 3S 

trouve Teimui ; il succombe au sommeil et eberche à s'oublier lui- 
même : dans un moment, vous allez le voir regagner la ville avec la 
même promptitude.) (Traduction de La Grange, 18il.) 

Chez ees messieurs, tant qu'ils sont jeunes, les forces 
musculaires et génitales doivent faire les frais. Mais pins 
tard il ne reste plus que les forces intellectuelles; en leur 
absence ou à défaut de développement ou de matériaux 
approvisionnés pour servir leur activité, la misère est 
grande. La volonté étant la seule force inépuisable, on 
cherche alors à la stimuler en excitant les passions ; on re- 
court, par exemple, aux gros jeux de hasard, à ce vice 
dégradant en vérité. — Du reste, tout individu désœuvré 
choisira, selon la nature des forces prédominantes en lui, 
un amusement qui les occupe, tel que le jeu de boule ou 
d'échecs, la chasse ou la peinture, les courses de chevaux 
ou la musique, les jeux de cartes ou la poésie, Théraldique 
ou la philosophie, etc. 

Nous pouvons même traiter cette matière avec méthode, 
en nous reportant à la racine des trois forces physio-^ 
logiques fondamentales : nous avons donc à les étudier 
ici dans leur J^w sans but; elles se présentent alors à nous 
comme la source de trois espèces de jouissances possibles, 
parmi lesquelles chaque homme choisira celles qui lui 
sont proportionnées selon que Tune ou l'autre de ces 
forces prédomine en lui. 

Ainsi nous trouvons, premièrement, les jouissances de 
la force reproductive : elles consistent dans le manger, 
le boire, la digestion, le repos et le sommeil. II existe des 
peuples entiers à qui Ton attribue de faire glorieusement 



S6 DE CE 013 E L'ON EST 

(le ces jouissances des plaisirs nationaux. Secondement, 
les jouissances de Virritabilité : ce sont les voyages, la 
lutte, le saut, la danse, Tescrime, Téquitation et les jeux 
athlétiques de toute espèce, comme aussi la chasse, voire 
même les combats et la guerre. Troisièmement, les jouis- 
sances de la sensibilité : telles que contempler, penser, 
sentir, faire de la poésie, de Fart plastique, dé la musique, 
étudier, lire, méditer, inventer, philosopher, etc. Il y aurait 
à faire bien des observations sur la valeur, le degré et la 
durée de ces différentes espèces de jouissances ; nous e« 
abandonnons le soin au lecteur. Mais tout le monde com- 
prendra que notre plaisir, motivé constamment par l'em- 
ploi de nos forces propres, comme aussi notre bonheur, 
résultat du retour fréquent de ce plaisir, seront d'autant 
plus grands que la force productrice est de plus noble 
espèce. Personne ne pourra nier non plus que le premier 
rang, sous ce rapport, revient à la • sensibilité, dont Ja 
prédominance décidée établit la distinction entre Thomme 
et les autres espèces animales; les deux autres forces 
physiologiques fondamentales, qui existent dans Tanimal 
au même degré ou à un degré plus énergique même que 
chez rhomme, ne viennent qu'en seconde ligne. A la 
sensibilité appartiennent nos forces intellectuelles . c'est 
pourquoi sa prédominance nous rend aptes à goûter les 
jouissances qui résident dans Y entendement:, (^^ qu'on 
appelle les plaisirs de Yesprit; ces plaisirs sont d'autant 
plus grands que la prédominance est plus accentuée ^ 

i. La nature^a s'élevant constaaiment, depuis l'action mécanique et 
cliimique du règne inorganique jusqu'au règne végétal avec ses sourdes 



LES JOUISSANCES INTÉRIEURES 37 

L'homme normal, Thorame ordinaire ne peut prendre un 
vif intérêt à une chose que si elle excite sa volonté, donc 
si elle lui oflFre un intérêt personnel. Or toute excitation 
persistante de la volonté est, pour le moins, d'une nature 
mixte, par conséquent combinée avec de la douleur. Les 
jeux de cartes, cette occupation habituelle de la « bonne 
société » dans tous les pays \ sont un moyen d'exciter 



jouisâaaces de soi-même ; d'ici au règne auimal avec lequel se lève 
Vaurore de Vintelligence et de la conscience ; puis, à partir de ces fai- 
bles commencements, montant degré à degré, toujours plus haut, pour 
arriver enfin, par un dernier et suprême effort, à V homme ^ dans l'in- 
tellect duquel elle atteint alors le point culminant et le l)ut de ses 
créations, donnant ainsi ce qu'elle peut produire de plus parfait et de 
plus difficile. Toutefois, même dans Tespèce humaine, Tentendement 
présente encore des gradations nombreuses et sensibles, et il parvient 
très rarement jusqu'au degré le plus élevé, jusqu'à Tintelligence réel- 
lement éminente. Celle-ci est donc, dans soii sens le plus étroit et le 
plus rigoureux, le produit le plus difficile, le produit suprême de la 
nature ; et, par suite, elle est ce que le monde peut offrir de plus rare 
et de plus précieux. C'est dans une telle intelligence qu'apparaît la 
connaissance la plus lucide et que le monde se reflète, par conséquent, 
plus clairement et plus complètement que partout ailleurs. Aussi l'être 
qui en est doué possède-t-il ce qu'il y a de plus noble et de plun 
exquis sur terre, une source de jouissances auprès desquelles toutes 
les autres sont minimes, tellement qu'il n'a rien à demander au monde 
extérieur que du loisir afin de jouir sans trouble de son bien, et d'achever 
la taille de son diamant. Car tous les autres plaisirs, non intellectuels, 
sont de basse nature ; ils ont tous en vue des mouvements de la volonté, 
tels que des souhaits, des espérances, des craintes, des désirs réalisés, 
quelle qu'en soit la nature ; tout cela ne peut s'accomplir sans dou- 
leurs, et, en outre, le but une fois atteint^ on rencontre d'ordinaire 
plus ou moins de déceptions ; tandis que par les jouissances intellec- 
tuelles, la vérité devient de plus en plus claire. Dans le domaine de 
l'intelligence ne règne aucune douleur ! tout y est connaissance. Mais 
les plaisirs intellectuels ne sont accessibles à l'homme que par la voie 
et dans la mesure de sa propre intelligence. Car « tout l'esprit, qui est 
au monde, est inutile à celui qui n'en a point, » Toutefois il y a un 
désavantage qui ne manque jamais d'accompagner ce privilège : c'est 
que, dans toute la nature, la facilité à être impressionné par la douleur 
augmente en même tmnps que s'élève le degré d'intelligence et que, 
par conséquent, elle arrivera à son sommet dans l'intelligence la plus 
élevée. {Note de Schopenhauer.) 

. i, La vulgarité consiste au fond en ceci que le vouloir l'emporte tota- 
lement, dans la conscience, sur Ventendement; par quoi les choses en 



88 DE CE QUE l'on EST 

intentionnelleinent la volonté, et cela par des intérêts 
tellement minimes qu'ils ne peuvent occasionner que des 
douleurs momentanées et légères, non pas de ces douleurs 
permanentes et sérieuses; tellement qu'on peut les con- 
sidérer comme de simples chatouillements de la volonté. 
L'homme doué des forces intellectuelles prédominantes, 
au contraire, est capable de s'intéresser vivement aux 
choses par la voie de V intelligence pure, sans immixtion 
aucune du vouloir; il en éprouve le besoin même. Cet 
intérêt le transporte alors dans une région à laquelle la 
douleur est essentiellement étrangère, pour ainsi dire, 
dans l'atmosphère des dieux à la vie facile, Oecov peca Itawxw. 
Pendant qu'ainsi l'existence du reste des hommes s'écoule 
dans l'engourdissement, et que leurs rêves et leurs aspi- 
rations sont dirigés vers les intérêts mesquins d4i bien-être 
personnel avec leurs misères de toute sorte; pendant 
qu'un ennui insupportable les saisit dès qu'ils ne sont 
plus occupés à poursuivre ces projets et qu'ils restent 

arrivent à un tel degré que Tentendement n*apparait que pour le ser- 
vice de la volonté : quand ce service ne réclauie pas d'intelligence, 
quand il n'existe de motifs ni petits ni grands, Tentendement cesse 
complètement et il survient une vacuité absolue de pensées. Or le 
vouloir dépourvu d'entendement est ce qu'il y a de plus bas ; toute 
souche le possède et le manifeste quand ce ne serait que lorsqueUe 
tombe. C'eit donc cet état qui constitue la vulgarité. Ici, les organes 
des E>ens et la minime activité intellectuelle, nécessaires à l'appréhen- 
sion de leurs données, restent seuls en action; il en résulte que l'homme 
vulgaire re^te toujours ouvert à toutes les impr.ssions et perçoit ins- 
tantanément tout ce qui se passe autour de lui, au point que le son le 
plus léger, toute circonstance quelque iusignifiante qu'elle soit, éveille 
aussitôt son attention, tout comme, chez les animaux. Tout cela devient 
apparent sur son visage et dans tout son extérieur, et c'est de là que 
vient rnpparence vulgaire, apparence dont l'impression ei*t d^autant 
plus repoussante que, comme c'est le cas le plus fréquent, la volonté, 
qui occupe à elle seule alors la conscience, est basset égoïste et mé 
chante. (Soie de Schopenhauer.) 



LES BESOINS BE L'nOMMB INTELLIGENT 39 

réduits à eux-mêmes ; pendant que Fardeur sauvage 
de la passion peut seule remuer cette masse inerte; 
rhomme. au contraire, doté de facultés intellectuelles 
prépondérantes, possède une existence riche en pensées, 
toujours animée et toujours importante ; des objets dignes 
et intéressants l'occupent dès qu'il a le loisir de s'y 
adonner, et il porte en lui une source des plus nobles 
jouissances. L'impulsion extérieure lui est fournie par 
les œuvres de la nature et par l'aspect de l'activité hu- 
maine, et, en outre, par les productions si variées des 
esprits émlnents de tous les temps et de tous les pays, 
productions que lui seul peut réellement goûter en entier, 
car lui seul est capable de les comprendre et de les sentir 
entièrement. C'est donc pour lui, en réalité, que ceux-ci 
ont vécu; c'est donc à lui, en fait, qu'ils se sont adressés; 
tandis que Içs autres, comme des auditeurs d'occasion, ne 
comprennent que par-ci par-là et à demi seulement. Il est 
eertain que par là même l'homme supérieur acquiert un 
besoin de plus que les autres hommes, le besoin d'ap- 
prendre, de voir, d'étudier, de méditer, d'exercer; le 
besoin aussi, par conséquent, d'avoir des loisirs disponi- 
bles. Or, ainsi que Voltaire l'a observé justement, comme 
^< ïl n'est de vrais plaisirs qu'avec de vrais besoins », 
<îe besoin de l'homme intelligent est précisément la con- 
dition qui met à sa portée des jouissances dont l'accès 
demeure à jamais interdit aux autres ; pour ceux-ci, les 
beautés de la nature et de l'art, les œuvres intellectuelles 
de toute espèce, même lorsqu'ils s'en entourent, ne sont 
au fond que ce que sont des courtisanes pour un vieillard. 



40 DE CE QUE L ON EST 

Un être ainsi privilégié, à côté de sa vie pei*sonneUe, vit 
d'une seconde existence, d'une existence intellectuelle qui 
arrive par degrés à être son véritable but, Tautre n'étant 
plus considérée que comme moyen; pour le reste des 
hommes, c'est leur existence même, insipide, creuse et 
désolée, qui doit leur servir de but. La vie intellectuelle 
sera l'occupation principale de l'homme supérieur; aug- 
mentant sans cesse son trésor de jugement et de connais- 
sance, elle acquiert aussi constamment une liaison et une 
gradation, une unité et une perfection de plus en plus 
prononcées, comme une œuvre d'art envoie de formation. 
En revanche, quel pénible contraste fait avec celle-ci la 
vie des autres, purement pratique, dirigée uniquemenf 
vers le bien-être personnel, n'ayant d'accroissement pos- 
sible qu'en longueur, sans pouvoir gagner en profondeur, 
et destinée néanmoins à leur servir de but pour elle-même, 
pendant que pour l'autre elle est un simple moyen. 

Notre vie pratique, réelle, dès que les passions ne 
l'agitent pas, est ennuyeuse et fade; quand elles l'agitent, 
elle devient bientôt douloureuse; c'est pourquoi ceux-là 
seuls sont heureux qui ont reçu en partage une somme 
d'intellect excédant la mesure que réclame le service de 
leur volonté. C'est ainsi que, à côté de leur vie eflfective, ils 
peuvent vivre d'une vie intellectuelle qui les occupe et les 
divertit sans douleur et cependant avec vivacité. Le simple 
loisir y c'est-à-dire un intellect non occupé au service de 
la volonté^ ne suffit pas; il faut pour cela un excédant 
positif de force qui seul nous rend apte à une occupation 
purement spirituelle et non attachée au service de la 



j 



l'homme :;hormal 4f 

volonté. Au contraire, « otium sine litteris mm^s est et 
hominis vim sepultura » (Sénèque, Ep. 82) (Le repos 
sans rétude est une espèce de mort qui met un homme 
tout vivant au tombeau). Dans la mesure de cet excé- 
dant, la vie intellectuelle existant à côté de la vie réelle 
présentera d'innombrables gradations, depuis les travaux 
du collectionneur décrivant les insectes, les oiseaux, les 
minéraux, les monnaies, etc., jusqu'aux plus hautes pro- 
ductions de la poésie et de la philosophie. 

Cette vie intellectuelle protège non seulement contre 
Tennui, mais encore contre ses pernicieuses conséquences. 
Elle abrite en effet contre la mauvaise compagnie et contre 
les nombreux dangers, les malheurs, les pertes et le» 
dissipations auxquels on s expose en cherchant son bon- 
heur tout entier dans la vie réelle. Pour parler de moi, 
par exemple, ma philosophie ne m'a rien rapporté, mais^ 
elle m'a beaucoup épargné. 
'L'homme normal au contraire est limité, pour les plai- 
sirs de la vie, aux choses extérieures^ telles que la ri- 
chesse, le rang, la famille, les amis, la société, etc. ; c'est 
là-dessus qu!il fonde le bonheur de sa vie ; aussi ce bon- 
heur s'écroule-t-il quand il les perd ou qu'il y rencontre 
des déceptions. Pour désigner cet état de l'individu, nous 
pouvons dire que son centre de gravité tombe en dehor.r 
de lui. C'est pour cela que ses souhaits et ses caprices 
sont toujours changeants : quand ses moyens le lui per- 
mettent, il achètera tantôt des villas, tantôt des chevaux, 
ou bien il donnera des fêtes, puis il entreprendra des 
voyages, mais surtout il mènera un train fastueux, tout 



42 DE GB QUB L'ON EST 

cela précisément parce qu'il cherche n'importe où une 
satisfaction venant du dehors; tel Thomme épuisé espère 
trouver dans des consommés et dans des drogues de phar- 
macie la santé et la vigueur dont la vraie source est la 
force vitale propre. Pour ne pas passer immédiatement 
à Textréme opposé, prenons maintenant un homme doué 
d'une puissance intellectuelle qui, sans être éminente, 
dépasse toutefois la mesure ordinaire et strictement suffi- 
sante. Nous verrons cet homme, quand les sources exté- 
rieures de plaisirs viennent à tarir ou ne le satisfont plus, 
cultiver en amateur quelque branche des beaux-arts, ou 
bien quelque science, telle que la botanique, la minéra- 
logie, la physique, l'astronomie, rhistoire, etc., et y trouver 
un grand fonds de jouissance et de récréation. A ce titre, 
nous pouvons dire que son centre de gravité tombe déjà 
en partie en lui. Mois le simple dilettantisme dans l'art 
est encore bien éloigné de la faculté créatrice; d'autre 
part, les sciences ne dépassent pas les rapports des phé- 
nomènes entre eux, elles ne peuvent pas absorber l'homme 
tout entier, combler tout son être, ni par conséquent s'en- 
trelacer si étroitement dans le tissu de son existence qu'il 
en devienne incapable de prendre intérêt à tout le reste. 
Ceci demeure réservé exclusivement à la suprême émi- 
nencc intellectuelle, à celle qu'on appelle communément 
le génie ; elle seule prend pour thème, entièrement et absolu- 
ment, l'existence et l'essence des choses; après quoi elle 
tend, selon sa direction individuelle, à exprimer ses pro- 
fondes conceptions par l'art, la poésie ou la philoso- 
phie. 



DU GÉIilB 4S 

Ce n'est que pour un homme de cette trempe que Toc- 
«upation permanente avec soi-même, avec ses pensées et 
ses œuvres est un besoin irrésistible; pour lui, la solitude 
€st la bienvenue, le loisir est le bien suprême; pour le 
reste, il peut s'en passer, et, quand il le possède, il lui est 
même souvent à charge. De cet homme-là seul nous pou- 
vons dire que son centre de gravité tombe tout entier en 
dedans de lui-même. Ceci nous explique en même temps 
comment il se fait que ces hommes d'une espèce aussi 
rare ne portent pas à leurs amis, à leur famille, au bien 
public, cet intérêt intime et sans borne dont beaucoup 
d'entre les autres sont capables, car ils peuvent en défini- 
tive se passer de tout, pourvu qu'ils se possèdent eux- 
mêmes. Il existe donc en eux un élément isolant en plus, 
dont l'action est d'autant plus énergique que les autres 
hommes ne peuvent pas les satisfaire pleinement; aussi 
ne sauraient-ils voir dans ces autres tout à fait des égaux, 
et même, sentant constamment la dissemblance de leur 
nature en tout et partout, ils s'habituent insensiblement à 
errer parmi les autres humains comme des êtres d'une es- 
pèce différente, et à se servir, quand leurs méditations se 
portent sur eux, de la troisième au lieu de la première 
personne du pluriel. 

Considéré à ce point de vue, l'homme le plus heureux 
sera donc celui que la nature a richement doté sous le 
rapport intellectuel, tellement ce qui est en nous a plus 
d'importance que ce qui est en dehors ; ceci, c'est-à-dire 
l'objectif, de quelque façon qu'il agisse, n'agit jamais que 
par l'intermédiaire de l'autre, c'est-à-dire du subjectif; 



44 DE CE QUE L'ON EST 

Taction de Tobjectif est donc secondaire. G^est ce qu'expri- 
ment les beaux vers suivants : 



T* a>.>.a 6'exei arviv ic>.etova tcov xteocvcov. 

(Lucien, AnihoL^ I, 67.) 

(La richesse de l'âme est la seule richesse; les autres hiens sont A^- 
c<Hid8 en douleurs). ~- (Trad. E. Talbot. 12* épigr.) 



Un homme riche ainsi à l'intérieur ne demande au 
monde extérieur qu'un don négatif, à savoir du loisir pour 
pouvoir perfectionner et développer les facultés de son 
esprit et pour pouvoir jouir de ses richesses intérieu- 
res; il réclame donc uniquement la liberté de pouvoir, 
pendant toute sa vie, tous les jours et à toute heure, 
être lui-même. Pour Thomme appelé à imprimer la Urace 
de son esprit sur Thumanité entière, il n'existe qu'un seul 
bonheur et un seul malheur ; c'est de pouvoir perfection- 
ner ses talents, et compléter ses œuvres, — ou bien d'en 
être empêché. Tout le reste pour lui est insignifiant. C'est 
pourquoi nous voyons les grands esprits de tous les temps 
attacher le plus grand prix au loisir; car, tant vaut 
rhomme, tant vaut le loisir. « &)xet ^ r\ ftu&cc{j.ovi(x iv tïj a^okr^ 
•ivat » (Le bonheur est dans le loisir), dit Aristote ( Mor. à 
Nic.^ X, 7). Diogène Laerce (II, 5, 31) rapporte aussi que 

« 2ci)xpaTir)c eicvivec axoXijv, coç xaXXwTOv xpv)(A«Tiov » (Socrate van- 
tait le loisir comme étant la plus belle des richesses). C'est 
encore ce qu'entend Aristote (Mor. à Nic.^ X, 7, 8, 9) 
quand il déclare que la vie la plus belle est celle du philo- 
sophe. Il dit pareillement dans la Politique (IV^ 11) : 



DE l'emploi des LOISIRS 4& 

« Tov eudtttfAOvat ^eov etvat tov xqct' apCTY^v avffi.ico$i9TOv » (exercer 

librement son talent, voilà le vrai bonheur). Goethe aussi 
-dit dans Wilhelm Meister : « Wcr mit einem Talent, zu 
«inem Talent geboren ist, findet in dem selben sein 
schoenstes Daseyn » (Celui qui est né avec un talent, 
)>our un talent, trouve en celui-là la plus belle existence). 
Mais posséder du loisir n'est pas seulement en de- 
hors de la destinée ordinaire mais aussi de la nature or- 
dinaire de rhomme, car sa destination naturelle est 
d'employer son temps à acquérir le nécessaire pour son 
existence et pour celle de sa famille. Il est Tenfant de la 
misère; il n'est pas une intelligence libre. Aussi le loisir 
arrive bientôt à être un fardeau, puis une torture, pour 
l'homme ordinaire, dès qu'il ne peut pas le remplir par 
des moyens artificiels et fictifs de toute espèce, par le 
jeu, par des passe-temps ou par des dadas de toute 
forme. Par là même, le loisir entraine aussi pour lui 
des dangers, car on a dit avec raison : « difficilis in otio 
quies. » D'autre part ,cependant, une intelligence dépas- 
sant de beaucoup la mesure normale est également un 
phénomène anormal , par suite contre nature. Lorsque 
toutefois elle est donnée, l'homme qui en est doué, pour 
trouver le bonheur, a précisément besoin de ce loisir qui, 
pour les autres, est tantôt importun et tantôt funeste; 
^uant à lui, sans loisir, il ne sera qu'un Pégase sous le 
Joug; en un mot, il sera malheureux. Si cependant ces 
deux anomalies, l'une extérieure et l'autre intérieure, se 
rencontrent réunies, leur union produit un cas de suprême 
bonheur, car l'homme ainsi favorisé mènera alors une vie 



46 OB GE OUB l'on est 

d'un ordre supérieur, la vie d'un être soustrait aux deux 
sources opposées de la souffrance humaine : le besoin et 
Tennui ; il est affranchi également et du soin pénible de se 
démener pour subvenir à son existence et de Tincapacité 
à supporter le loisir (c'est-à-dire l'existence libre propre- 
ment dite) ; autrement, l'homme ne peut échapper à ces 
deux maux que par le fait qu'ils se neutralisent et s'annu- 
lent réciproquement. 

A rencontre de tout ce qui précède, il nous faut consi- 
dérer d'autre part que, par suite d'une activité prépondé- 
rante des nerfs, les grandes facultés intellectuelles pro- 
duisent une surexcitation de la faculté de sentir la douleur 
sous toutes ses formes; qu'en outre le tempérament pas- 
sionné qui en est la condition, ainsi que la vivacité et la 
perfection plus grandes de toute perception, qui en sont 
inséparables, donnent aux émotions produites par là une 
violence incomparablement plus forte; or l'on sait qu'if 
y a bien plus d'émotions douloureuses qu'il n'y en a d'agréa- 
bles ; enfin, il faut aussi nous rappeler que les hautes fa- 
cultés intellectuelles font de celui qui les possède un homme 
étranger aux autres hommes et à leurs agitations, vu que 
plus il possède en lui-même, moins il peut trouver en eux. 
Mille objets auxquels ceux-ci prennent un plaisir infini lui 
semblent insipides et répugnants. Peut-être, de cette, 
façon, la loi de compensation qui règne partout domine- 
t-^lle également ici. N'a-t-on pas prétendu bien souvent 
et non sans quelque apparence de raison, qu'au fond 
l'homme le plus borné d'esprit était le plus heureux ? Quoi 
qu'il on soit, personne ne lui enviera ce bonheur. Je ne 



LES BESOINS SPIRITUELS 47 

veux pas anticiper sur le lecteur pour la solution défini- 
tive de cette controverse, d'autant plus que Sophocle 
même a émis là-dessus deux jugements diamétralement 
opposés : 

IloXXdi) TO f pov£tv eudatfiovtx; uicoep^^st. 

(Le savoir est de beaucoup la portion la plus considérable du bon- 
heur.) — (Antig., 1328.) 

Une autre fois, il dit : 

Ev TCO 9povetv yap {xiQ^ev Y)ôi(rro( ^loç. 
(La vie du sage n*est pas la plus agréable). — (Aj'axj 550.) 

Les philosophes de TAncien Testament ne s'entendent pas 
davantage entre eux ; Jésus, fils de Sirah, a dit : 

Tou Yttpftcopou uicep Ostvaxou i^cov novr^pa. 
(La vie du fou est pire que la mort), (22,12). 

L'Ecclésiaste au contraire (1, 18) : 

O lîpoffTtOeiç yvoxriv, icpo<rOY](T&i aXyTQ|i.a. 
(Où il y beaucoup de sagesse, il y a beaucoup de douleurs.) 

En attendant, je tiens à mentionner ici que ce que Ton 
désigne plus particulièrement par un mot exclusivement 
propre à la langue allemande, celui de Philister (bour- 
geois, épicier, philistin), c'est précisément Thomme qui, 
par suite de la mesure étroite et strictement suffisante de 
ses forces intellectuelles, n'a pas de besoins spirituels: 
cette expression appartient à la vie d'étudiants et a été 
employée plus tard dans une acception plus élevée, maïs 



48 DE CE QUE L*ON EST 

analogue encore à son sens primitif, pour qualifier celui 
qui est Topposé d^un flis des Muses (c'est-à-dire un homme 
qui est prosaïque). Celui-ci, en effet, est et demeure le 
« «fAouco; avKip » (rhomnie vulgaire). Me plaçant à un point 
de vue encore plus élevé, je voudrais définir les philistins 
^n disant que ce sont des gens constamment occupés, et 
relaie plus sérieusement du monde, d'une réalité qui n'en 
est pas une. Mais cette définition d'une nature déjà trans- 
cendantale ne serait pas en harmonie avec le point de vue 
populaire auquel je me suis placé dans cette dissertation ; 
elle pourrait, par conséquent, ne pas être comprise par 
tous les lecteurs. La première, au contraire, admet plus 
Xacilement un commentaire spécifique et désigne suffisam- 
ment l'essence et la racine de toutes les propriétés carac- 
téristiques du jO^îY^'^/m. C'est donc, ainsi qno nous l'avons 
4lit, un homme sans besoins spirituels. 

De là découlent plusieurs conséquences : ia première, 
par rapport à lui-même, c'est qu'il n'aura jamais de 
jouissances spirituelles^ d'après la maxime déjà citée 
qu'il n'est de vrais plaisirs qu'avec de vrais besoins. 
Aucune aspiration à acquérir des connaissances et du 
jugement pour ces choses en elles-mêmes n'anime son 
existence; aucune aspiration non plus aux plaisirs esthé- 
tiques, car ces deux aspirations sont étroitement unies. 
Quand la mode ou quelque autre contrainte lui impose 
de ces jouissances, il s'en acquitte aussi brièvement que 
possible, comme un galérien s'acquitte de son travail 
forcé. Les seuls plaisirs pour lui sont les sensuels; c'est 
sur eux qu'il se rattrape. Manger des huîtres, avaler du 



LES BESOINS MATÉRIELS 49 

yin de Champagne, voilà pour lui le suprême de Texià- 
tence; se procurer tout ce qui contribue *'au bien-être 
matériel, voilà le but de sa vie. Trop heureux quand ce 
but l'occupe suffisamment ! Car, si ces biens lui ont déjà 
été octroyés par avance, il devient immédiatement la proie 
de Tennui ; pour le chasser, il essaye de tout ce qu'on peut 
imaginer : bals, théâtres, sociétés, jeux de cartes, jeux de 
hasard, chevaux, femmes, vin, voyages, etc. Et cependant 
tout cela ne suffit pas quand l'absence de besoins intel- 
lectuels rend impossibles les plaisirs intellectuels. Aussi 
un sérieux morne et sec, approchant celui de Fanimal, 
est-il propre ^n philistin et le caractérise-t-il. Rien ne le 
réjouit, rien ne l'émeut, rien n'éveille son intérêt. Les 
jouissances matérielles sont vite épuisées ; la société, 
composée de philistins comme lui , devient bientôt 
ennuyeuse ; le jeu de cartes finit par le fatiguer. Il lui 
reste à la rigueur les jouissances de la vanité à sa façon : 
elles consisteront à surpasser les autres en richesse, en 
rang, en influence ou en pouvoir, ce qui lui vaut alors 
leur estime ; ou bien encore il cherchera à frayer au moins 
avec ceux qui brillent par ces avantages et à se chauffer 
au reflet de leur éclat (en anglais, cela s'appelle un snob), 
La deuxième conséquence résultant de la propriété 
fondamentale que nous avons reconnue slu philistin ^ c'est 
que, par rapport aux autres ^ comme il est privé de besoins 
intellectuels, et comme il est borné aux besoins matériels, 
il recherchera les hommes qui pourront satisfaire ces der- 
niers et non pas ceux qui pourraient subvenir aux pre- 
miers. Aussi n'est-ce rien moins que de hautes qualités 

ScHOPENHAUER. — Sagesse dans la vie. 4 



80 DE CE QUE L'ON EST 

intellectuelles qu'il leur demande ; bien au contraire, quand 
il les rencontre, elles excitent son antipathie, voire même 
sa haine, car il n'éprouve en leur présence qu'un senti- 
ment importun d'infériorité et une envie sourde, secrète, 
qu'il cache avec le plus grand soin, qu'il cherche à se dis- 
simuler à lui-même, mais qui par là justement grandit 
parfois jusqu'à une rage muette. Ce n'est pas sur les 
facultés de l'esprit qu'il songe jamais à mesurer son estime 
ou sa considération; il les réserve exclusivement au rang 
et à la richesse, au pouvoir et à l'influence, qui passent à 
ses yeux pour les seules qualités vraies, les seules où il 
aspirerait à exceller. Tout cela dérive de ce que le phi- 
listin est un homme privé de besoins intellectuels. Son 
extrême souffrance vient de ce que les idéalités ne lui ap- 
portent aucune récréation et que, pour échapper à l'ennui, 
il doit toujours recourir aux réalités. Or celles-ci, d'une 
part, sont bientôt épuisées, et alors, au lieu de divertir, 
elles fatiguent; d'autre part, elles entraînent après elles des 
désastres de toute espèce, tandis que les idéalités sont 
inépuisables et, en elles-même, innocentes. 

Dans toute cette dissertation sur les conditions person- 
nelles qui contribuent à notre bonheur, j'ai eu en vue les 
qualités physiques et principalement les qualités mtellec- 
tuelles. C'est dans mon Mémoire sur le fondement de 
la morale (§ 22) que j'ai exposé comment la perfection 
morale, à son tour, influe directement sur le bonheur : 
c'est à cet ouvrage que je renvoie le lecteur*. 

1. Le fondement de la morale^ traduit par M. Burdeau, in 18 (BibliO' 
thèque de philosophie conteuiporuiue). 



CHAPITRE III 



DE GB QUE L^ON A 



Epicure, le grand docteur en félicité, a admirablement 
et judicieusement divisé les besoins humains en trois 
classes. Premièrement^ les besoins naturels et néces- 
saires : ce sont ceux qui, non satisfaits, produisent la 
douleur ; ils ne comprennent donc que le « victus » et 
r « amictus » (nourriture et vêtement). Ils sont faciles à 
satisfaire. — Secondement, les besoins naturels mais 
non nécessaires : c'est le besoin de la satisfaction sexuelle, 
quoique Epicure ne renonce pas dans le rapport de Laêrce 
(du reste, je reproduis ici, en général, toute cette doctrine 
légèrement modifiée et corrigée). Ce besoin est déjà plus 
difficile à satisfaire. — Troisièmement, ceux qui ne sont 
ni naturels ni nécessaires : ce sont les besoins du luxe, 
de Tabondance, du faste et de Téclat; leur nombre est 
infini et leur satisfaction très difficile (voy. Diog. Laerce, 
1. X, ch. 27, § 149 et 127; — Cicéron, De fin., 1, 13). 



53 DE CE QUE L'ON A 

La limite de nos désirs raisonnables se rapporiant à lu 
fortune est difficile, sinon impossible à déterminer. Car le 
contentement de chacun à cet égard ne repose pas sur une 
quantité absolue, mais relative, savoir sur le rapport entre 
ses souhaits et sa fortune; aussi cette dernière, considérée 
en elle-même, est-elle aussi dépourvue de sens que le numé- 
rateur d'une fraction sans dénominateur. L'absence des 
biens auxquels un homme n'a jamais songé à aspirer ne peut 
nullement le priver, il sera parfaitement satisfait sans ces 
biens, tandis que tel autre qui possède cent fois plus que le 
premier se sentira malheureux, parce qu'il lui manque un 
seul objet qu'il convoite. Chacun a aussi, à l'égard des 
biens qu'il lui est permis d'atteindre, un horizon propre, 
et ses prétentions ne vont que jusqu'aux limites de cet 
horizon. Lorsqu'un objet, situé en dedans de ces limites, 
se présente à lui de telle façon qu'il puisse être certain de 
l'atteindre, il se sentira heureux ; il se sentira malheureux, 
au contraire, si, des obstacles survenant, cette perspectiv(^ 
lui est enlevée. Ce qui est placé au delà n'a aucune action 
sur lui. C'est pourquoi la grande fortune du riche ne 
trouble pas le pauvre, et c'est pour cela aussi, d'autre 
part, que toutes les richesses qu'il possède déjà ne conso- 
lent pas le riche quand il est déçu dans une attente (La 
richesse est comme l'eau salée : plus on en boit, plus elle 
altère; il en est de même aussi de la gloire). 

Ce fait qu'après la perte de la richesse ou de l'aisance, 
et aussitôt la première douleur surmontée, notre humeur 
habituelle ne différera pas beaucoup de celle qui nous était 
propre auparavant, s'explique par là que, le facteur de 



DE LA RÉGLEMENTATION DES DÉSIRS S3 

notre dvoir ayant été diminué par le sort, nous réduisons 
aussitôt après, de nous-mêmes, considérablement le facteur 
de nios prétentions. C'est là ce qu'il y a de proprement dou- 
loureux dans un malheur ; cette opération une fois accom- 
plie, la douleur devient de moins en moins sensible et finit 
par disparaître; la blessure se cicatrise. Dans l'ordre 
inverse, en présence d'un événement heureux, la charge 
qui comprime nos prétentions remonte et leur permet de 
se dilater : c'est en cela que consiste le plaisir. Mais 
celui-ci également ne dure que le temps nécessaire pour 
que cette opération s'achève; nous nous habituons à 
l'échelle ainsi augmentée des prétentions, et nous deve- 
nons indiflerents à la possession correspondante de ri- 
chesses. C'est là ce qu'exprime un passage d'Homère 
(Orf., XVIII, 130-137) dont voici les deux derniers vers : 



Toioç yap vooç eo"nv eitix6ovtu>v avOpcoTccov 
Otov 69' v)(Aap oyet vaivip avdpcov te, Qecov ts. 

(Tel est Tesprit des hommes terrestres, semblables aux jours chan- 
geants qu'amène le Père des hommes et des dieux.) — (Tr. Leconte de 
Lisle.) 



La source de nos mécontentements est dans nos efforts 
toujours renouvelés pour élever le facteur des prétentions 
pendant que l'autre facteur s'y oppose par son immobilité. 

Il ne faut pas s'étonner de voir, dans l'espèce humaine 
pauvre et remplie de besoins, la richesse plus hautement 
et plus sincèrement prisée, vénérée même, que toute autre 
chose ; le pouvoir lui-même n'est considéré que parce qu'il 
conduit à la fortune ; il ne faut pas être surpris non plus de 



54 DE CE QUE L'ON A 

voir les hommes passer à côté ou par-dessus toute autre 
considération quand il s'agit d'acquérir des richesses, de 
voir par exemple les professeurs de philosophie faire bon 
marché de la philosophie pour gagner de Targent. On 
reproche fréquemment aux hommes de tourner leurs vœux 
principalement vers Targent et de Taimer plus que tout au 
monde. Pourtant il est bien naturel, presque inévitable 
d'aimer ee qui, pareil à un prêtée infatigable, est prêt à 
tout instant à prendre la forme de l'objet actuel de nos 
souhaits si mobiles ou de nos besoins si divers. Tout autre 
bien, en eifet, ne peut satisfaire qu'un seul désir, qu'un 
seul besoin : les aUments ne valent que pour celui qui a 
faim, le vin pour le bien portant, les médicaments pour le 
malade, une fourrure pendant l'hiver, les femmes pour la 
jeunesse, etc. Toutes ces choses ne sont donc que ayaOot 
Tcpoç Te, c'est-à-dire relativement bonnes. L'argent seul est 
le bon absolu, car il ne pourvoit pas uniquement à un seul 
besoin « in concreto », mais au besoin en général, « in 
abst)*acto ». 

La fortune dont on dispose doit être considérée comme 
un rempart contre le grand nombre des maux et des mal- 
heurs possibles, et non comme une permission et encore 
moins comme une obligation d'avoir à se procurer les 
plaisirs du monde. Les gens qui, sans avoir de fortune 
patrimoniale, arrivent parleurs talents, quels qu'ils soient, 
en position de gagner beaucoup d'argent, tombent presque 
toujours dans cette illusion de croire que leur talent est un 
capital stable et que l'argent que leur rapporte ce talent 
est par conséquent l'intérêt dudit capital. Aussi ne réser- 



DB L^UTlLITfi DK L\ FORTUNE S5 

vent-ils rien de ce qu'ils gagnent pour en constituer un ca- 
pital à demeure, mais ils dépensent dans la même mesure 
qu'ils acquièrent. Il s'ensuit qu'ils tombent d'ordinaire 
dans la pauvreté, lorsque leurs gains s'arrêtent ou cessent 
complètement; en effet, leur talent lui-même, passager de 
sa nature comme l'est par exemple le talent pour presque 
tous les beaux-arts, s'épuise, ou bien encore les circons- 
tances spéciales ou les conjonctures qui le rendaient pro- 
ductif ont disparu. Des artisans peuvent à la rigueur 
mener celte existence, car les capacités exigées pour leur 
métier ne se perdent pas facilement ou peuvent être sup- 
pléées parle travail de leurs ouvriers; de plus, leurs pro- 
duits sont des objets de nécessité dont l'écoulement est 
toujours assuré ; un proverbe allemand dit avec raison : 
« Ein Handwerk bat einen goldenen Boden, » c'est-à- 
dire un bon métier vaut de l'or. 

Il n'en est pas de même des artistes et des virtuosi 
de toute espèce. C'est justement pour cela qu'on les payt 
si cher, mais aussi et par la même raison devraient-ils 
placer en capital l'argent qu'ils gagnent ; dans leur pré- 
somption, ils le considèrent comme n'en étant que les 
intérêts et courent ainsi à leur perte. 

En revanche, les gens qui possèdent une fortune pa- 
trimoniale savent très bien, dès le principe, distinguer 
entre un capital et des intérêts. Aussi la plupart cherche- 
ront à placer sûrement leur capital , ne l'entameront en 
aucun cas et réserveront même, si possible, un huitième au 
moins sur les intérêts, pour obvier à une crise éventuelle. 
Us se maintiennent ainsi le plus souvent dans l'aisance. 



S6 DE CE QUE L'ON k 

Rien de tout ce que nous venons de dire ne s'applique aux 
isommerçants ; pour eux, l'argent est en lui-même Finstru- 
Qoent du gain, Toutil professionnel pour ainsi dire : d'où il 
suit que, même alors qu'ils Font acquis par leur propre 
travail, ils chercheront dans son emploi les moyens de 
le conserver ou de l'augmenter. Aussi la richesse est habi- 
tuelle dans cette classe plus que dans aucune autre. 

En général, on trouvera que, d'ordinaire, ceux qui se 
sont déjà colletés avec la vraie misère et le besoin, les 
redoutent incomparablement moins et sont plus enclins à 
la dissipation que ceux qui ne connaissent ces maux que 
par ouï-dire. A la première catégorie appartiennent tous 
ceux qui, n'importe par quel coup de fortune ou par des 
talents spéciaux quelconques, ont passé rapidement de la 
pauvreté à l'aisance ; à l'autre, ceux qui sont nés avec de 
la fortune et qui l'ont conservée. Tous ceux-ci s'inquiètent 
plus de l'avenir que les premiers et sont plus économes. 
On pourrait en conclure que le besoin n'est pas une aussi 
mauvaise chose qu'il parait l'être, vu de loin. Cependant 
la véritable raison doit être plutôt la suivante : c'est que 
pour l'homme né avec une fortune patrimoniale la richesse 
apparaît comme quelque chose d'indispensable, comme 
l'élément de la seule existence possible, au même titre que 
l'air; aussi la soignera-t-il comme sa propre vie et sera-t- 
il généralement rangé, prévoyant et économe. Au contraire, 
pour celui qui dès sa naissance a vécu dans la pauvreté, 
c'est celle-ci qui semblera la condition naturelle ; la richesse, 
qui, par n'importe quelle voie, pourra lui échoir plus tard, 
lui paraîtra un superflu, bon seulement pour en jouir et la 



LE PAUVRE EST PRODIGUE 57 

gaspiller; il se dit que, lorsqu'elle aura disparu de nou 
veau, il saura se tirer d'affaire sans elle tout comme aupa* 
ravant, et que, de plus, il sera délivré d'un souci. C'est le 
eas de dire avec Shakespeare : 



The adage must be verifled, 
That beggars mounted run iheir horse to death. 

(Henry VI, P. 3, A. 1.) 

(11 faut que le proverbe se vérifie : Le mendiant à cheval fait galoper 
«a béte à mort.) 



Ajoutons encore que ces gens-là possèdent non pas tant 
dans leur ièie que dans le cœur une ferme et excessive 
<M)nfiance d'une part dans leur chance et d'autre part dans 
leurs propres ressources, qui les ont déjà aidés à se tirer du 
besoin et de l'indigence ; ils ne considèrent pas la misère, 
^insi que le font les riches de naissance, comme un abtme 
sans fond, mais comme un bas-fond qu'il leur suffit de frap- 
per du pied pour remonter à la surface. C'est par cette 
même particularité humaine qu'on peut expliquer comment 
des femmes, pauvres avant leur mariage, sont très souvent 
plus exigeantes et plus dépensières que celles qui ont 
fourni une grosse dot ; en effet, la plupart du temps, les filles 
riches n'apportent pas seulement de la fortune, mais aussi 
plus de zèle, pour ainsi dire plus d'instinct héréditaire à la 
conserver que les pauvres. Toutefois ceux qui voudraient 
soutenir la thèse contraire trouveront une autorité dans 
la première satire de l'Arioste; en revanche, le docteur 
Johnson se range à mon avis : « A vtroman of fortune being 
used to the handling of money, spends it judiciously : but 



38 DB GB QUB L*ON A 

a woman who gets the commanâ of money for the flrst 
tirae upon her marriage, bas such a giist in spending it, 
that she throws it away with great profusion » (voir 
Boswell, Life of Johnson^ vol. III, p. 199, édit. 1821) 
(Une femme riche, étant habituée à manier de Targent, le 
dépense judicieusement; mais celle qui par son mariage 
se trouve placée pour la première fois à la tête d'une fortune, 
trouve tant de goût à dépenser qu'elle jette l'argent avec 
une grande profusion). Je conseillerais, en tout cas, à qui 
épouse une fille pauvre, de lui léguer non pas un capital, 
mais une simple rente,* et surtout de veiller à ce que la 
fortune des enfants ne tombe pas entre ses mains. 

Je ne crois nullement faire quelque chose qui soit in- 
digne de ma plume en recommandant ici le soin de con- 
server sa fortune, gagnée ou héritée; car c'est un avantage 
inappréciable de posséder tout acquise une fortune, quand 
elle ne suffirait même qu'à permettre de vivre aisément, 
seul et sans famille, dans une véritable indépendance, c'est- 
à-dire sans avoir besoin de travailler ; c'est là ce qui cons- 
titue l'immunité qui exempte des misères et des tourments 
attachés à la vie humaine; c'est l'émancipation de la cor- 
vée générale qui est le destin propre des enfants de la 
terre. Ce n'est que par cette faveur du sort que nous 
sommes vraiment homme né libre; à cette seule condi- 
tion, on est réellement std juris, maître de son temps 
et de ses forces, et l'on dira chaque matin : « La journée 
m'appartient. » Aussi, entre celui qui a mille écus de 
rente et celui qui en a cent mille, la différence est-elle in- 
finiment moindre qu'entre le premier et celui qui n'a rien. 



IL FAUT CONSERVER SA FORTUNE 59 

Mais la fortune patrimoniale atteint sa plus haute valeur 
lorsqu'elle échoit à celui qui, doué de forces intellectuelles 
supérieures, poursuit des dessins dont la réalisation ne s'ao- 
commode pas à un travail pour vivre : placé dans ces con- 
ditions, cet homme est doublement doté par le sort ; il peut 
maintenant vivre tout à son génie, et il payera au centuple 
sa dette envers l'humanité en produisant ce que nul autre 
ne pourrait produire et en créant ce qui constituera le bien 
et en même temps l'honneur de la communauté humaine* 
Tel autre, placé dans une situation aussi favorisée, méri- 
tera bien de l'humanité par ses œuvres philanthropiques. 
Quant à celui qui, possédant un patrimoine, ne produit 
rien de semblable, dans quelque mesure que ce soit, fût-ce 
à titre d'essai, ou qui par des études sérieuses ne se crée 
pas au moins la possibilité dé faire progresser une science, 
celui-là n'est qu'un fainéant méprisable. Il ne sera pas 
heureux non plus, car le fait d'être affranchi du besoin le 
transporte à l'autre pôle de la misère humaine, l'ennui, qui 
le torture tellement qu'il serait bien plus heureux si le 
besoin lui avait imposé une occupation. Cet ennui le fera 
se jeter facilement dans des extravagances qui lui ravi- 
ront cette fortune dont il n'était pas digne. En réalité, une 
foule de gens ne sont dans l'indigence que pour avoir dé- 
pensé leur argent pendant qu'ils en avaient, afin de procu- 
rer un soulagement momentané à l'ennui qui les oppressait. 
Les choses se passent tout autrement quand le but 
qu'on poursuit est de s'élever haut dans le service de 
l'Etat; quand il s'agit, par conséquent, d'acquérir de la 
faveur, des amis, des relations, au moyen desquels on 



^ DE CE QUE l'on A 

puisse monter de degré en degré et arriver peut-être un 
jour aux postes les plus élevés : en pareil cas, il vaut 
mieux, au fond, être venu au monde sans la moindre 
fortune. Pour un individu surtout qui n'est pas de la 
noblesse et qui a quelque talent, être un pauvre gueux 
constitue un avantage réel et une recommandation. Car 
<;e que chacun recherche et aime avant tout, non seule- 
ment dans la simple conversation, mais encore à fortiori 
dans le service public, c'est rinfériorité de l'autre. Or il 
■n'y a qu'un gueux qui soit convaincu et pénétré de sa 
infériorité profonde, entière, indiscutable, omnilatérale, 
<le sa totale insignifiance et de sa nullité, au degré voulu 
par la circonstance. Un gueux seul s'incline assez souvent 
•et assez longtemps, et sait courber son échine en révé- 
rences de 90 degrés bien comptés : lui seul endure tout 
tivec le sourire aux lèvres, seul il reconnaît que les mé- 
rites n'ont aucune valeur; seul il vante comme chefs- 
d'œuvre, publiquement, à haute voix ou en gros caractè- 
res d'impression, les inepties littéraires de ses supérieurs 
ou des hommes influents en général ; seul il s'entend à 
mendier ; par suite, lui seul peut être initié à temps, 
•c'est-à-dire dès sa Jeunesse, à cette vérité cachée que 
•Gœthe nous a dévoilée en ces termes : 



Ueber's Niedertrâchtigc 
Nicmand sich bekloge : 
Denn es ist das Mftchtige, 
Wo8 man dir auch sage. 

(W. 0., Divan.) 

(Que nul ne se plaigne de la bassesse, car c'est la puissance, quoi 
-que Ton vous dise.) — (Trad. Porchat.) 



l'homme sans fortune est plus souple 6f 

Celui-là, au contraire, qui tient de ses parents une for- 
tune suffisante pour vivre sera d'ordinaire récalcitrant; il 
est habitué à marcher tête levée; il n'a pas appris 
tous ces tours de souplesse; peut-être même s'avise-t-il 
de se prévaloir de certains talents qu'il possède et dont il 
devrait plutôt comprendre Finsuffisance en face de ce qui 
se passe avec le. médiocre et rampant * ; il est capable 
aussi de remarquer Tinfériorité de ceux qui sont placés 
au-dessus de lui, et enfin, quand les choses en arri- 
vent à être indignes, il devient rétif et ombrageux. On ne 
se pousse pas avec cela dans le monde, et il pourra lui 
arriver finalement de dire avec cet impudent Voltaire :. 
« Nous n'avons que deux jours à vivre; ce n'est pas la 
peine de les passer à ramper sous des coquins m^/?/7'- 
^«6fe^ .» Malheureusement, soit dit en passant, coquin 
méprisable est un attribut pour lequel il existe diantre- 
ment de sujets dans ce monde. Nous pouvons donc voir 
«que ce que dit Juvénal : 



Haud facile emergimt, quoruiu virtutibus obstat 
Res au^usta domi. 

(Sat. H, V. 164.) 

(Difûcilement le mérite se fait jour, quand il est aux prises avec le- 
besoin.) -- (Trad. éd. Dubochet.) 



s'applique plutôt à la carrière des gens éminents qua 
celle des gens du monde. 
Parmi les choses que l'on possède. Je n'ai pas compté 

1. En français dans Toriginal. 



62 OB CE QUE l'on A 

femine et enfants, car on est plutôt possédé par eux. On 
pourrait avec plus de raison y comprendre les amis; 
mais ici également le propriétaire doit, dans la même 
mesure, être aussi la propriété de Tautre. 



CHAPITRE IV 



m CE QUE l'on représente 

I. — De l'opinion A'antrnl. 

Ce que nous représentons, ou, en d'autres termes, 
notre existence dans Topinion d'autrui, est, par suite d'une 
faiblesse particulière de notre nature, généralement beau* 
coup trop prisé, bien que la moindre réflexion puisse 
nous apprendre qu'en soi cela est de nulle importance 
pour notre bonheur. Aussi a-t>on peine à s'expliquer la 
grande satisfaction intérieure qu'éprouve tout homme dès 
qu'il aperçoit une marque de l'opinion favorable des 
autres et dès qu'on flatte sa vanité, n'importe comment. 
Aussi infailliblement que le chat se met à filer quand on 
lui caresse le dos, aussi sûrement on voit une douce 
extase se peindre sur la figure de l'homme qu'on loue, 
surtout quand la louange porte sur le domaine de ses pré- 
tentions, et quand même elle serait un mensonge palpa- 
ble. Les marques de l'approbation des autres le consolent 



64 DE CE QUE L'ON REPRÉSENTE 

souvent d'un malheur réel ou de la parcimonie avec 
laquelle coulent pour lui les deux sources principales de 
bonheur dont nous avons traité jusqu'ici. Réciproque- 
ment, il est étonnant de voir combien il est infailliblement 
chagriné, et bien des fois douloureusement affecté par 
toute lésion de son ambition, en quelque sens, à quelque 
degré ou sous quelque rapport que ce soit, par tout 
dédain, par toute négligence, par le moindre manquer 
d'égards. En tant que servant de base au sentiment de 
rhonneur, cette propriété peut avoir une influence salu- 
taire sur la bonne conduite de beaucoup de gens, en guise 
de succédané de leur moralité ; mais quant à son action 
sur le bonheur réel de Thomme et surtout sur le repos de 
rame et sur T indépendance, ces deux conditions si néces- 
saires au bonheur, elle est plutôt perturbatrice et nui- 
sible que favorable. C'est pourquoi, à notre point de vue, 
il est prudent de lui poser des limites et, par de sages 
réflexions et une juste appréciation de la valeur des biens, 
de modérer cette grande susceptibilité à l'égard de l'opi- 
nion d'autrui, aussi bien pour le cas où on la caresse que 
pour celui où on la froisse, car les deux tiennent au même 
fil. Autrement, nous restons esclaves de l'opinion et du 
sentiment des autres : 

Sic levé, sic parvum est, animuin quod laudis avarimi 
Subruit ac reficit. 

(Tellement ce qui abat ou réconforte une âme avide de louange peut 
être frivole et petit.) 

Par conséquent, une juste appréciation de la valeur de 
ce que l'on est en soi^-même et par soi-même^ comparée à 



l'opinion des hommes 65 

ce qu'on est seulement aux yeux d'autrui^ contribuera 
beaucoup à notre bonheur. Le premier terme de la com- 
paraison comprend tout ce qui remplit le temps de notre 
propre existence, le contenu intime de celle-ci et, partant, 
tous les biens que nous avons examinés dans les chapi- 
tres intitulés De ce que Von est et De ce que Von a. Car 
le lieu où se .trouve la sphère d'action de tout cela, c'est 
la propre conscience de l'homme. Au contraire, le lieu de 
tout ce que nous sommes pour les autres^ c'est la con- 
science d'autrui ; c'est la figure sous laquelle nous y appa- 
raissons, ainsi que les notions qui s'y réfèrent *. Or ce 
sont là des choses qui, directement, n'existent pas du tout 
pour nous; tout cela n'existe qu'indirectement, c'est-à- 
dire qu'autant qu'il détermine la conduite des autres 
envers nous. Et ceci même n'entre réellement en considé- 
ration qu'autant que cela influe sur ce qui pourrait modi- 
fier ce que nous sommes en et par nous-mêmes. A part 
cela, ce qui se passe dans une conscience étrangère nous 
est, à ce titre, parfaitement indifférent, et, à notre tour, 
nous y deviendrons indifférent à mesure que nous con- 
naîtrons suffisamment la superficialité et la futilité des 
pensées, les bornes étroites des notions, la petitesse des 
sentiments, l'absurdité des opinions et le nombre consi- 
dérable d'erreurs que l'on rencontre dans la plupart des 
cervelles ; à mesure aussi que nous apprendrons par expé- 



1. Les classes les plus élevées, dans leur éclat, leur splendeur et 
leur faste, dans leur magnificence et leur ostentation de toute nature, 
peuvent se dire : Notre bonheur est placé entièrement en dehors de 
nous ; son lieu, ce sont les têtes des autres. {Note de Schopenhauer.) 

ScHOPENHAUBR. — Sagcsse dans la vie. 5 



66 DE CE QUE l'on RBPB&SENTE 

rience avec quel mépris Ton parle , à roecasion, de 
chacun de nous, dès qu'on ne nous craint pas ou quand 
on croit que nous ne le saurons pas ; mais surtout quand 
nous aurons entendu une fois avec quel dédain une demi- 
douzaine d'imbéciles parlent de l'homme le plus distingué. 
Nous comprendrons alors qu'attribuer une haute valeur 
à l'opinion des hommes, c'est leur faire trop d'honneur. 
En tout cas, c'est être réduit à une misérable ressource 
que de ne pas trouver le bonheur dans les classes de 
biens dont nous avons déjà parlé et de devoir le chercher 
dans cette troisième, autrement dit, dans ce qu'on est 
non dans la réalité, mais dans l'imagination d'autrtii. En 
thèse générale, c'est notre nature animale qui est la base 
de notre être, et par conséquent aussi de notre bonheur. 
L'essentiel pour le bien-être, c'est donc la santé et ensuite 
les moyens nécessaires à notre entretien, et par consé- 
quent une existence libre de soucis. L'honneur, l'éclat, la 
grandeur, la gloire, quelque valeur qu'on leur attribue, 
ne peuvent entrer en concurrence avec ces biens essen- 
tiels ni les remplacer; bien au contraire, le cas échéant, 
on n'hésiterait pas un instant à les échanger contre les 
autres. Il sera donc très utile pour notre bonheur, de 
connaître à temps ce fait si simple que chacun vit d'abord 
et effectivement dans sa propre peau et non dans l'opi- 
nion des autres, et qu'alors naturellement notre condi- 
tion réelle et personnelle, telle qu'elle est déterminée par 
la santé, le tempérament, les facultés intellectuelles, le 
revenu, la femme, les enfants, le logement, etc., est cent 
fois plus importante pour notre bonheur que ce qu'il plaît 



DE l'opinion D'AUTRUI 67 

aux autres de faire de nous. L'illusion contraire rend 
malheureux. S'écrier avec emphase : « L'honneur passe 
avant la vie, » c'est dire en réalité : <( La vie et la santé 
ne sont rien; ce que les autres pensent de nous, voilà 
l'affaire. » Tout au plus cette maxime peut-elle être con- 
sidérée comme une hyperbole au fond de laquelle se 
trouve cette prosaïque vérité que, pour avancer et se 
maintenir parmi les hommes, Vhonneur^ c'est-à-dire leur 
opinion à notre égard, est souvent d'une utilité indis- 
pensable : je reviendrai plus loin sur ce sujet. Lors- 
qu'on voit, au contraire, comment presque tout ce que 
les hommes poursuivent pendant leur vie entière, au 
prix d'efforts incessants, de mille dangers et de mille 
amertumes, a pour dernier objet de les élever dans l'opi- 
nion, car non seulement les emplois, les titres et les cor- 
dons, mais encore la richesse et même la science * et les 
arts sont, au fond, recherchés principalement dans ce 
seul but, lorsqu'on voit que le résultat définitif auquel 
on travaille à arriver est d'obtenir plus de respect de la 
part des autres, tout cela ne prouve, hélas ! que la gran- 
ileur de la folie humaine. 

Attacher beaucoup trop de valeur à l'opinion est une 
superstition universellement dominante; qu'elle ait ses 
racines dans notre nature même, ou qu'elle ait suivi la 
naissance des sociétés et de la civilisation, il est certain 
qu'elle exerce en tout cas sur toute notre conduite une 
influence démesurée et hostile à notre bonheur. Cette 



\. Scire tuum nihil est, nisi te scire hoc sciât alter (Ton savoir n'est 
rien, si tu ne sais pas que les autres le savent. {Note de l'auteur.) 



68 DE CE QUE l'on REPRÉSENTE 

influence, nous pouvons la poursuivre depuis le point où 
elle se montre sous la forme d'une déférence anxieuse 
et servile pour le qu'en-dira-t-on jusqu'à celui où elle 
plonge le poignard de Yirginius dans le sein de sa fille, 
ou bien où elle entraîne l'homme à sacrifier à sa gloire 
posthume son repos, sa fortune, sa santé et jusqu'à sa 
vie. Ce préjugé offre, il est vrai, à celui qui est appelé 
à régner sur les hommes ou en général à les guider, une 
ressource commode ; aussi le précepte d'avoir à tenir ch 
éveil ou à stimuler le sentiment de l'honneur occupe-t-il 
une place principale dans toutes les branches de l'art de 
dresser les hommes ; mais, à l'égard du bonheur propre 
de l'individu, et c'est là ce qui nous occupe ici, il en est 
tout autrement, et nous devons au contraire le dissuader 
d'attacher trop de prix à l'opinion des autres. Si, néan- 
moins, ainsi que nous l'apprend l'expérience, le fait se 
présente chaque jour; si ce que la plupart des gens esti- 
ment le plus est précisément l'opinion d'autrui à leur 
égard, et s'ils s'en préoccupent plus que de ce qui, ^e 
passant dans leur propre conscience, existe immédiate- 
ment pour eux; si donc, par un renversement de l'ordre 
naturel, c'est l'opinion qui leur semble être la partie 
réelle de leur existence, l'autre ne leur paraissant en 
être que la partie idéale; s'ils font de ce qui est dérivé 
et secondaire l'objet principal, et si l'image de leur être 
dans la tête des autres leur tient plus à cœur que leur 
être lui-même ; .cette appréciation directe de ce qui, direc- 
tement, n'existe pour personne, constitue cette folie à 
laquelle on a donné le nom de vanité, « vanitas », pour 



LB POINT d'honneur 69 

indiquer par là le vide et le chimérique de cette tendance. 
On peut facilement comprendre aussi, par ce que nous 
avons dit plus haut, qu'elle appartient à cette catégorie 
d'erreurs qui consistent à oublier le but pour les moyens, 
comme l'avarice. 

En effet, le prix que nous mettons à l'opinion et notre 
constante préoccupation à cet égard dépassent presque 
toute portée raisonnable, tellement que cette préoccupation 
peut être considérée comme une espèce de manie ré- 
pandue généralement, ou plutôt innée. Dans tout ce que 
nous faisons comme dans tout ce que nous nous abstenons 
de faire, nous considérons l'opinion des autres avant 
toute chose presque, et c'est de ce souci qu'après un 
examen plus approfondi nous verrons naître environ la 
moitié des tourments et des angoisses que nous ayons 
jamais éprouvés. Car c'est cette préoccupation que nous 
retrouvons au fond de tout notre amour-propre, si souvent 
lésé, parce qu'il est si maladivement susceptible, au fond 
de toutes nos vanités et de toutes nos prétentions, comme 
au fond de notre somptuosité et de notre ostentation. Sans 
cette préoccupation, sans cette rage, le luxe ne serait pas 
le dixième de ce qu'il est. Sur elle repose tout notre 
orgueil, point d'honneur et i< puntiglio », de quelque 
espèce qu'il soit et à quelque sphère qu'il appartienne, — 
et que de victimes ne réclame-t-elle pas souvent ! Elle se 
montre déjà dans l'enfant, puis à chaque âge de la vie; 
mais elle atteint toute sa force dans l'âge avancé, parce 
qu'à ce moment l'aptitude aux jouissances sensuelles ayant 
tari, vanité et orgueil n'ont plus à partager l'empire 



70 DE CE QUE l'on REPRÉSENTE 

qu'avec ravarice. Cette fureur s'observe le plus distincte- 
ment dans les Français, chez lesquels elle règne endémi- 
quement et se manifeste souvent par l'ambition la plus 
sotte^ par la vanité nationale la plus ridicule et la fanfaron- 
nade la plus éhontée; mais leurs prétentions s'annulent 
par là même, car elles les livrent à la risée des autres 
nations et ont fait un sobriquet du nom de grande na- 
tion *. 

Pour expliquer plus clairement tout ce que nous avons 
exposé jusqu'ici sur la démence qu'il y a à se préoc- 
cuper démesurément de l'opinion d'autrui, je veux rap- 
porter un exemple bien frappant de cette folie enra- 
cinée dans la nature humaine; cet exemple est favorisé 
d'un effet de lumière résultant de la rencontre de circons- 
tances propices et d'un caractère approprié; cela nous^ 
permettra de bien évaluer la force de ce bizarre moteur 
des actions humaines. C'est le passage suivant du rapport 
détaillé publié par le Times du 31 mars 1846, sur l'exécu- 
tion récente du nommé Thomas Wix, un ouvrier qui avait 
assassiné son patron par vengeance : « Dans la matinée 
du jour fixé pour l'exécution, le révérend chapelain de la 
prison se rendit auprès de lui. Mais Wix, quoique très 
calme, n'écoutait pas ses exhortations ; sa seule préoccu- 
pation était de réussir à montrer un courage extrême en 
présence de la foule qui allait assister à sa honteuse fin. 
Et il y est parvenu. Arrivé dans le préau qu'il avait à 
traverser pour atteindre le gibet élevé tout contre la 

• 

i, En français, dans Toriginal. 



^^--^ 



LA VANITÉ 71 

prison, il s'écria : « Eh bien, comme disait le D' Dodd, 
je vais connaître bientôt le grand mystère ! » — Quoique 
ayant les bras attachés, il monta sans aide Téchelle de la 
potence ; arrivé au sommet, il fit à droite et à gauche des 
saluts aux spectateurs, et la multitude rassemblée y ré- 
pondit, en récompense, par des acclamations formida- 
bles, etc. » Avoir la mort, sous sa forme la plus effrayante, 
devant les yeux avec Tétemité derrière elle, et ne se pré- 
occuper uniquement que de TeAfet que Ton produira sur 
la masse des badauds accourus et de l'opinion qu'on 
laissera après soi dans leurs tètes, n'est-ce pas là un 
échantillon unique d'ambition? Lecomte qui, dans la 
même année, fut guillotiné à Paris pour tentative de 
régicide, regrettait principalement, pendant son procès, 
de ne pouvoir se présenter vêtu convenablement devant la 
Chambre des pairs, et même, au moment de l'exécution, 
son grand chagrin était qu'on ne lui eût pas permis de se 
raser avant. Il en était de même jadis ; c'est ce que nous 
pouvons voir dans l'introduction [declaracion) dont Mateo 
Aleman fait précéder son célèbre roman Guzman d'Alfa- 
rache^ où il rapporte que beaucoup de criminels égarés 
dérobent leurs dernières heures au soin du salut de leur 
âme, auquel ils devraient les employer exclusivement, pour 
terminer et apprendre par cœur un petit sermon qu'ils 
voudraient débiter du haut du gibet. 

Nous pouvons retrouver notre propre image dans des 
traits pareils; car ce sont les exemples de taille colos* 
sale qui fournissent les explications les plus évidentes 
en toute matière. Pour nous tous, le plus souvent, nos 



72 DE CE QUE l'on REPRÉSENTE 

préoccupations, nos chagrins, les soucis rongeurs, nos 
colères, nos inquiétudes, nos efforts, etc., ont en vue 
presque entièrement Topinion des autres et sont aussi 
absurdes que ceux des pauvres diables cités plus haut. 
L'envie et la haine partent également, en grande partie, 
de la même racine. 

Rien évidemment ne contribuerait davantage à notre 
bonheur, composé principalement de calme d'esprit et 
de contentement, que de limiter la puissance de ce mobile, 
de rabaisser à un degré que la raison puisse justifier (au 
1/50 par exemple) et d'arracher ainsi de nos chairs cette 
épine qui les déchire. Néanmoins la chose est bien dif- 
ficile ; nous avons affaire ici à un travers naturel et inné : 
« Etiam sapientibus cupido gloriœ novissima exuitur^ » 
dit Tacite {Hist. IV, 6) (La passion de la gloire est la 
dernière dont les sages mêmes se dépouillent; trad., 
édition Dubochet, Paris ; 1850). Le seul moyen de nous 
délivrer de cette folie universelle, serait de la reconnaître 
distinctement pour une folie, et, à cet effet, de nous 
rendre bien clairement compte à quel point la plupart des 
opinions, dans les têtes des hommes, sont le plus souvent 
fausses, de travers, erronées et absurdes; combien l'opi- 
nion des autres a peu d'influence réelle sur nous dans la 
plupart des cas et des choses; combien en général elle 
est méchante, tellement qu'il n'est personne qui ne tombât 
malade de colère s'il entendait sur quel ton on parle et 
tout ce qu'on dit de lui; combien enfin l'honneur lui- 
même n'a, à proprement parler, qu'une valeur indirecte 
et non immédiate, etc. Si nous pouvions réussir à opé- 



l'orgueil 73 

rer la guérison de cette folie générale, nous gagne- 
rions infiniment en calme d'esprit et en contentement, 
et nous acquerrions en même temps une contenance plus 
ferme et plus sûre, une allure beaucoup plus dégagée et 
plus naturelle. L'influence toute bienfaisante d'une vie 
retirée sur notre tranquillité d'âme et sur notre satisfac- 
tion, provient en grande partie de ce qu'elle nous sous- 
trait à l'obligation de vivre constamment sous les regards 
des autres et, par suite, nous enlève à la préoccupation 
incessante de leur opinion possible : ce qui a pour 
eflfet de nous rendre à nous-même. De cette façon, nous 

« 7 

échapperons également à beaucoup de malheurs réels 
dont la cause unique est cette aspiration purement idéale 
ou, plus correctement dit, cette déplorable folie; il nous 
restera aussi la faculté de donner plus de soin aux biens 
réels que nous pourrons goûter alors sans en être dis- 
trait. Mais, « yaXeica Ta xaXa », nous l'avons déjà dit. 

Cette folie de notre nature, que nous venons de décrire, 
pousse trois rejetons principaux : l'ambition, la vanité et 
l'orgueil. Entre ces deux derniers, la différence consiste 
en ce que V orgueil est la conviction déjà fermement ac- 
quise de notre propre haute valeur sous tous les rapports; 
la vanité^ au contraire, est le désir de faire naître cette 
conviction chez les autres et, d'ordinaire, avec le secret 
espoir de pouvoir par la suite nous l'approprier aussi. 
Ainsi l'orgueil est la haute estime de soi-même, procé- 
dant rf^ l'intérieur^ donc directe; la vanité, au contraire, 
est la tendance à^ l'acquérir du dehors^ donc indirec- 
tement. C'est pourquoi la vanité rend causeur; l'orgueil, 



74 DE CE QUE L'ON REPRÉSENTE 

taciturne. Mais le vaniteux devrait savoir que la haute 
opinion d'autrui, à laquelle il aspire, s'obtient beaucoup 
plus vite et plus sûrement en gardant un silence continu 
qu'en parlant, quand on aurait les plus belles choses du 
monde à dire. N'est pas orgueilleux qui veut; tout au plus 
peut affecter l'orgueil qui veut; mais ce dernier sortira 
bientôt de son rôle, comme de tout rôle emprunté. Car ce 
qui rend réellement orgueilleux, c'est uniquement la ferme, 
l'intime, l'inébranlable conviction de mérites supérieurs 
et d'une valeur à part. Cette conviction peut être erronée, 
ou bien reposer sur des mérites simplement extérieurs 
et conventionnels ; peu importe à l'orgueil, pourvu qu'elle 
soit réelle et sérieuse. Puisque l'orgueil a sa racine dans 
la conviction^ il sera, comme toute notion, en dehors de 
notre volonté libre. Son pire ennemi, je veux dire son 
plus grand obstacle, est la vanité qui brigue l'approbation 
d'autrui pour fonder ensuite sur celle-ci la propre haute 
opinion de soi-même, tandis que l'orgueil suppose une 
opinion déjà fermement assise. 

Quoique l'orgueil soit généralement blâmé et décrié, je 
suis néanmoins tenté de croire que cela vient principa- 
lement de ceux qui n'ont rien dont ils puissent s'enor- 
gueillir. Vu l'impudence et la stupide arrogance de la 
plupart des hommes, tout être qui possède des mérites 
quelconques fera très bien de les mettre en vue lui-même, 
afin de ne pas les laisser tomber dans un oubli complet ; 
car celui qui, bénévolement, ne cherche pas à s'en pré- 
valoir et se conduit avec les gens comme s'il était en tout 
leur semblable, ne tardera pas à être en toute sincérité 



l'orgueil national 75 

considéré par eux comme de leurs égaux. Je voudrais re- 
commander d'en agir ainsi à ceux-là surtout dont les mé- 
rites sont de Tordre le plus élevé, des mérites réels, par 
conséquent purement personnels, attendu que ceux-ci ne 
peuvent pas, comme les décorations et les titres, être rap- 
pelés à tout instant à la mémoire par une impression des 
sens; autrement, ils verront trop souvent se réaliser le 
sus Minervam (le pourceau qui en remontre à Minerve). 

Un excellent proverbe arabe dit : « Plaisante avec 
l'esclave^ il te montrera bientôt le derrière. » La maxime 
d'Horiace : « Sume superbiam quœsitam meritis » (Con- 
serve le noble orgueil qui revient au mérite) n'est pas non 
plus à dédaigner. La modestie est bien une vertu inventée 
principalement à Fusage des coquins, car elle exige que 
chacun parle de soi comme s'il en était un : cela établit 
une égalité de niveau admirable et produit la même appa- 
rence que s'il n'y avait en général que des coquins. 

Cependant l'orgueil au meilleur marché, c'est l'orgueil 
national. Il trahit chez celui qui en est atteint l'absence de 
qualités individuelles dont il puisse être fier, car, sans 
cela, il n'aurait pas recours à celles qu'il partage avec 
tant de millions d'individus. Quiconque possède des mé- 
rites personnels distingués reconnaîtra, au contraire, plus 
clairement les défauts de sa propre nation, puisqu'il l'a 
toujours présente à la vue. Mais tout piteux imbécile, qui n'a 
rien au monde dont il puisse s'enorgueillir, se rejette sur 
cette dernière ressource, d'être fier de la nation à la- 
quelle il se trouve appartenir par hasard ; c'est là-dessus 
qu'il se rattrape, et, dans sa gratitude, il est prêt à dé- 



76 DE CE QUE L*ON REPRÉSENTE 

fendre itol xat XaÇ (du poing et du pied) tous les défauts 
et toutes les sottises propres à cette nation. 

Ainsi, sur cinquante Anglais, par exemple, on en trou- 
vera à peine un seul qui élève la voix pour vous approu- 
ver quand vous parlerez avec un juste mépris du bigo- 
tisme stupide et dégradant de sa nation; mais ce seul 
individu sera certainement un homme de tête. Les Alle- 
mands n'ont pas l'orgueil national ^ et prouvent ainsi 
cette honnêteté dont ils ont la réputation ; en revanche, 
c'est tout le contraire que prouvent ceux d'entre les 
Allemands qui professent et affectent ridiculement cet 
orgueil, comme le font principalement les deutschen 
Brader et les démocrates, qui flattent le peuple afin de 
le séduire. On prétend bien que les Allemands auraient 
inventé la poudre ; mais je ne suis pas de cet avis. 
Lichtenberg pose aussi la question suivante : « Pour- 
quoi un homme qui n'est pas un Allemand se fera-t-il 
rarement passer pour tel? et pourquoi, quand il veut se 
faire passer pour quelque chose, se fera-t-il passer d'or- 
dinaire pour Français ou Anglais? Au reste, l'individua- 
lité, dans tout homme, est chose autrement importante 
que la nationalité et mérite mille fois plus que cette der- 



1. Je trouve dans la traduction roumaine des Aphorismes par 
T. Maioresco (voy. Convorbirile Litef'ore , 10* année , page 130 ; 
Jassy, 1876) une note relative à ce passage et rappelant que « Scho- 
penhauer a publié ses Aphorismes en 1851. » J'ai cru de mon devoir 
de la mentionner ici, car cette date a une haute importance : elle dé- 
gage rimpartialité du philosophe allemand que les passages concernant 
la « vanité française » et le « bigotisme anglais » auraient pu compro- 
mettre quelque peu aux yeux des lecteurs. C'est à ce titre que j'ai 
voulu donner aussi la date dont il est question, rappelée, avec une 
intention si manifeste, par M. Maioresco. (Note du trad») 



LE RANG 77 

nière d'être prise en considération. Honnêtement, on ne 
pourra jamais dire grand bien d'un caractère national, 
puisque « national » veut dire qu'il appartient à une foule. 
C'est plutôt la petitesse d'esprit, la déraison et la perver- 
sité de l'espèce humaine qui seules ressortent dans chaque 
pays, sous une forme diflFérente, et c'est celle-ci que l'on 
appelle le caractère national. Dégoûté de l'un , nous en 
louons un autre, jusqu'au moment où celui-ci nous inspire 
le même sentiment. Chaque nation se moque de l'autre, et 
toutes ont raison. 

La matière de ce chapitre peut être classée, nou& 
l'avons dit, en honneur^ rang et gloire. 

II. — Le rang. 

Quant au rang^ quelque important qu'il paraisse aux 
yeux de la foule et des « philistins^ » et quelque grande 
que puisse être son utilité comme rouage dans la machine 
de l'Etat, nous en aurons fini avec lui en peu de mots, 
pour atteindre notre but. C'est une valeur de convention, 
ou, plus correctement, une valeur simulée ; son action a 
pour résultat une considération simulée, et le tout est une 
comédie pour la foule. Les décorations sont des lettres de 
change tirées sur l'opinion publique ; leur valeur repose 
sur le crédit du tireur. En attendant^ et sans parler de 
tout l'argent qu'elles épargnent à l'Etat en remplaçant les 
récompenses pécuniaires, elles n'en sont pas moins une 
institution des plus heureuses, supposé que leur distri- 
bution se fasse avec discernement et équité. En effet, la 



78 DE CE QUE L'ON REPRÉSENTE 

foule a des yeux et des oreilles, mais elle n'a guère da- 
vantage; elle a surtout infiniment peu de jugement, et 
sa mémoire même est courte. Certains mérites sont tout à 
fait hors de la portée de sa compréhension ; il y en a 
d'autres qu'elle comprend et acclame à leur apparition, 
mais qu'elle a bien vite fait d'oublier. Cela étant, je trouve 
tout à fait convenable, partout et toujours, de crier à la 
foule, par l'organe d'une croix ou d'une étoile : « Cet 
homme que vous voyez n'est pas de vos pareils; il a des 
mérites! » Cependant, par une distribution injuste, dérai- 
sonnable ou excessive, les décorations perdent leur prix; 
aussi un prince devrait-il apporter autant de circonspec- 
tion à en accorder qu'un commerçant à signer des lettres 
de change. L'inscription : « Pour le mérite^ » sur une 
croix, est un pléonasme; toute décoration devrait être 
« pour le mérite, ça va sans dire » \ 

III. — li'honneiir. 

La discussion de Y honneur sera beaucoup plus difficile 
et plus longue que celle du rang. Avant tout, nous aurons 
à le définir. Si à cet effet je disais : « L'honneur est la 
conscience extérieure, et la conscience est l'honneur in- 
térieur », cette définition pourrait peut-être plaire à quel- 
ques-uns; mais ce serait là une explication brillante 
plutôt que nette et bien fondée. Aussi dirai-je : « L'hon- 
neur est, objectivement, l'opinion qu'ont les autres de 
notre valeur, et, subjectivement, la crainte que nous ins- 

« 

1 . En français dans l'original. 



DÉFINITION DE L'HONNEUR 79 

pire cette opinion. En cette dernière qualité, il a souvent 
une action très salutaire, quoique nullement fondée en 
morale pure, sur rhomme d'honneur. » 

La racine et l'origine de ce sentiment de Thonneur et 
de la honte, inhérent à tout homme qui n'est pas encore 
entièrement corrompu, et le motif de la haute valeur at- 
tribuée à l'honneur, vont être exposés dans les considé- 
rations qui suivent. L'homme ne peut, à lui seul, que très 
peu de chose : il est un Robinson abandonné; ce n'est 
qu'en communauté avec les autres qu'il est et peut beau- 
coup. Il se rend compte de cette condition dès l'instant 
où sa conscience commence tant soit peu à se déve- 
lopper, et aussitôt s'éveille en lui le désir d'être compté 
comme un membre utile de la société, capable de con- 
courir « pro parte virili » à l'action commune, et ayant 
droit ainsi à participer aux avantages de la communauté 
humaine. Il y réussit en s'acquittant d'abord de ce qu'on 
exige et attend de tout homme en toute position, et en- 
suite de ce qu'on exige et attend de lui dans la position 
spéciale qu'il occupe. Mais il reconnaît tout aussi vite que 
ce qui importe, ce n'est pas d'être un homme de cette 
trempe dans sa propre opinion, mais dans celle des autres. 
Voilà l'origine de l'ardeur avec laquelle il brigue V opinion 
favorable d'autrui et du prix élevé qu'il y attache. 

Ces deux tendances se manifestent avec la spontanéité 
d'un sentiment inné, que l'on appelle le sentiment de 
Thonneur et, dans certaines circonstances, le sentiment 
de la pudeur [verecundia). C'est là le sentiment qui lui 
chasse le sang aux joues dès qu'il se croit menacé de 



80 DE CE QUE l'on REPRÉSENTE 

perdre dans T^pinion des autres, bien qu'il se sache inno- 
cent, et alors même que la faute dévoilée n'est qu'une 
infraction relative, c'est-à-dire ne concerne qu'une obli- 
gation bénévolement assumée. D'autre part, rien ne 
fortifie davantage en lui le courage de vivre que la certi- 
tude acquise ou renouvelée de la bonne opinion des 
hommes, car elle lui assure la protection et le secours 
des forces réunies de l'ensemble qui constitue un rem- 
part infiniment plus puissant contre les maux de la vie 
que ses seules forces. 

Des relations diverses, dans lesquelles un homme peut 
se trouver avec d'autres individus et qui mettent ceux-ci 
dans le cas de lui accorder de la confiance, par conséquent 
d'avoir, comme on dit, bonne opinion de lui, naissent plu- 
sieurs espèces d'honneur. Les principales de ces relations 
sont le mien et le tien, les devoirs auxquels on s'oblige, 
enfin le rapport sexuel, auxquelles correspondent Vhon- 
neur bourgeois, Vhonneur de la fonction et Vhonneur 
sexuel^ dont chacun présente encore des sous-genres. 

h' honneur bourgeois ^ possède la sphère la plus éten- 

• 

due : il consiste dans la présupposition que nous respec- 
terons absolument les droits de chacun et que, par consé- 
quent, nous n'emploierons jamais, à notre avantage, des 
moyens injustes ou illicites. Il est la condition de la parti- 
cipation à tout commerce pacifique avec les hommes. Il 
suffit, pour le perdre, d'une seule action qui lui soit forte- 
ment et manifestement contraire ; comme conséquence, 

1. Schopenhauer va justifier cette qualification quelques ligues plus 
bas. {Note du trad.) 



l'honneur bourgeois 81 

toute peine criminelle nous le ravit égalemeut, à la seule 
iîondition que la peine ait été juste. L'honneur repose ce- 
pendant toujours, en dernière analyse, sur la conviction 
ile Timmutabilité du caractère moral, en vertu de laquelle 
une seule mauvaise action garantit une qualité identique 
ile moralité pour toutes les actions ultérieures, dès que 
des circonstances semblables se présenteront encore : 
-c'est ce qu'indique aussi l'expression anglaise « charac- 
ter », qui signifie renom, réputation, honneur. Voilà pour- 
quoi aussi la perte de l'honneur est irréparable, à moins 
qu'elle ne soit due à une calomnie ou à de fausses appa- 
rences. Aussi y a-t-il des lois contre la calomnie, les libelles 
et contre les injures également; car l'injure, la simple in- 
culte, est une calomnie sommaire, sans indication de mo- 
tifs : en grec, on pourrait très bien rendre cette pensée 
ainsi : « E(T7t t\ XotSopia SiapoXïj <tuvto[jloç » (L'injure est une 
calomnie abrégée) ; cette maxime ne se trouve cependant 
exprimée nulle part. Il est de fait que celui qui injurie 
n'a rien de réel ni de vrai à produire contre l'autre, 
sans quoi il l'énoncerait comme prémisses et abandon- 
nerait tranquillement, à ceux qui l'écoutent, le soin de 
tirer la conclusion ; mais au contraire, il donne la con- 
clusion et reste devoir les prémisses ; il compte sur la sup- 
position dans l'esprit des auditeurs qu'il procède ainsi 
pour abréger seulement. 

L'honneur bourgeois tire, il est vrai , son nom de la classe 
bourgeoise, mais son autorité s'étend sur toutes les classes 
indistinctement, sans en excepter même les plus élevées : 
nul ne peut s'en passer ; c'est une affaire des plus sérieuses, 

ScHOPENHAUER, — Sagcssc dans la vie. 6 



82 DE CE QUE L*ON REPRÉSENTE 

que Ton doit bien se garder de prendre à la légère. Qui- 
conque viole la foi et la loi demeure à jamais un homme 
sans foi ni loi, quoi qu'il fasse et quoi qu'il puisse être; 
les fruits amers que la perte de Thonneur apporte avec soi 
ne tarderont pas à se produire. 

\^honneur a, dans un certain sens, un caractère néga- 
tifs par opposition à la gloire dont le caractère e^ipositif^ 
car rhonneur n'est pas cette opinion qui porte sur certaines 
qualités spéciales, n'appartenant qu'à un seul individu ; mais 
c'est celle qui porte sur des qualités d'ordinaire présuppo- 
sées, que cet individu est tenu de posséder également. 
L'honneur se contente donc d'attester que ce sujet ne fait 
pas exception, tant que la gloire affirme qu'il en est une. 
La gloire doit donc s'acquérir ; l'honneur au contraire n'a 
besoin que de ne pas se perdre. Par conséquent absence 
de gloire, c'est de l'obscurité, du négatif; absence d'hon- 
neur, c'est de la honte, Am positif Mais il ne faut pas 
confondre cette condition négative avec la passivité ; tout 
au contraire, l'honneur a un caractère tout actif. En effet , 
il procède uniquement de son sujet : il est fondé sur 
la propre conduite de celui-ci et non sur les actions d'au- 
tnii ou sur des faits extérieurs ; il est donc « roiv «(p'v)|xev » 
(une qualité intérieure). Nous verrons bientôt que c'est là 
une marque distinctive entre le véritable honneur et l'hon- 
neur chevaleresque ou faux honneur. Du dehors, il n'y a 
d'attaque possible contre l'honneur que par la calomnie; le 
seul moyen de défense, c'est une réfutation accompagnée 
de la publicité nécessaire pour démasquer le calomniateur. 

Le respect que l'on accorde à l'âge semble reposer sur 



DIFFÉRENCE ENTRE L'HONNEUR ET LA GLOIRE 83 

ce que l'honneur des jeunes gens, quoique admis par sup- 
position, n'est pas encore mis à l'épreuve et par consé- 
quent n'existe à proprement parler qu'à crédit, tandis que 
pour les hommes plus âgés on a pu constater dans le cours 
de leur vie si par leur conduite ils ont su garder leur hon- 
neur. Car ni les années par elles-mêmes, — les animaux 
atteignant eux aussi un âge avancé et souvent plus avancé 
que l'homme, — ni l'expérience non plus comme simple 
connaissance plus intime de la marche de ce monde, ne 
justifient suffisamment le respect des plus jeunes pour les 
plus âgés, respect que l'on exige pourtant universellement ; 
la simple faiblesse sénile donnerait droit au ménagement 
plutôt qu'à la considération. Il est remarquable néanmoins 
qu'il y a dans l'homme un certain respect inné, réellement 
instinctif, pour les cheveux blancs. Les rides, signe bien 
plus certain de la vieillesse, ne l'inspirent nullement. On 
n'a jamais fait mention de rides respectables ; l'on dit tou- 
jours : de vénérables cheveux blancs. 

L'honneur n'a qu'une valeur indirecte. Car, ainsi que 
je l'ai développé au commencement de ce chapitre, l'opi- 
nion des autres à notre égard ne peut avoir de valeur pour 
nous qu'en tant qu'elle détermine ou peut déterminer 
éventuellement leur conduite envers nous. Il est vrai que 
c'est ce qui arrive toujours aussi longtemps que lious 
vivons avec les hommes ou parmi eux. En effet, comme 
dans l'état de civilisation c'est à la société seule que nous 
devons notre sûreté et notre avoir, comme en outre nous 
avons, dans toute entreprise, besoin des autres, et qu'il 
nous faut avoir leur confiance pour qu'ils entrent en relation 



84 DE CE QUE l'on REPRÉSENTE 

avec nous, leur opinion sera d'un grand prix a nos yeux; 
mais ce prix sera toujours indirect, et je ne saurais admet- 
tre qu'elle puisse avoir une valeur directe. C'est aussi 
ravis de Cicéron (Fm., III, 17) : De bona autem fama 
Chrysippiis {jiddem et Diogenes, detracta utilitatey ne 
digitum quidem, ejus causa^ porrigendum esse dice- 
bant. Quibus ego vehementer assentior (Quant à la bonne 
renommée, Chrysippe et Diogène disaient que, si Ton re- 
tranchait l'utilité qui en revient, elle ne vaudrait pas la 
peine qu'on remuât pour elle le bout du doigt, et pour 
moi je suis fort de leur sentiment). Helvetius aussi, dans 
son chef-d'œuvre/)^ l'esprit (dise. III, chap. 13), déve- 
loppe longuement cette vérité et arrive à la conclusion sui- 
vante : Nous n'aimons pas V estime pour V estime y mais 
uniquement pour les avantages qu'elle procure. Or, le 
moyen ne pouvant valoir plus que la fin, cette maxime 
pompeuse : IJ honneur avant la vie^ ne sera jamais, comme 
nous l'avons déjà dit, qu'une hyperbole. 
Voilà pour ce qui concerne l'honneur bourgeois. 

V honneur de la fonction^ c'est l'opinion générale qu'un 
homme revêtu d'un emploi possède effectivement toutes 
les qualités requises et s'acquitte ponctuellement et en 
toutes circonstances des obligations de sa charge. Plus, 
dans l'État, la sphère d'action d'un homme est importante 
et étendue, plus le poste qu'il occupe est élevé et influent, 
et plus grande doit être aussi l'opinion que l'on a des qua- 
lités intellectuelles et morales qui l'en rendent digne ; par 
conséquent, le degré d'honneur qu'on lui accorde et qui se 



l'honnrur de la fonction 85 

manifeste par des titres, par des décorations, etc., devra 
s'élever, et Thumilité dans la conduite des autres envers 
lui s'accentuer progressivement. C'est la position d'un 
homme qui détermine constamment, mesuré à la même 
échelle, le degré particuher d'honneur qui lui est dû ; ce 
degré peut néanmoins être modifié par la facilité plus ou 
moins grande des masses à comprendre l'importance de 
cette position. Mais on attribuera toujours plus d'honneur 
à celui qui a des obligations toutes spéciales à remplir, 
comme celles d'une fonction, par exemple, qu'au simple 
bourgeois dont l'honneur repose principalement sur des 
qualités négatives. 

L'honneur de la fonction exige, en outre, que celui qui 
occupe une charge la fasse respecter, à cause de ses collè- 
gues et de ses successeurs ; pour y parvenir, il doit, comme 
nous l'avons dit, s'acquitter ponctuellement de ses devoirs; 
mais, de plus, il ne doit laisser impunie aucune attaque 
contre le poste ou contre lui-même, en tant que fonc- 
tionnaire : il ne permettra donc Jamais qu'on vienne dire 
qu'il ne remplit pas scrupuleusement les devoirs de sa 
fonction, ou que celle-ci n'est d'aucune utilité pour le pays; 
il devra, au contraire, en faisant châtier le coupable par 
les tribunaux, prouver que ces attaques étaient injustes. 

Comme sous-ordres de cet honneur, nous trouvons celui 
de l'employé, du médecin, de l'avocat, de tout professeur 
public, de tout gradué même, bref, de quiconque, en vertu 
d'une déclaration officielle, a été proclamé capable de 
quelque travail intellectuel et qui, par là même, s'est 
obligé à l'exécuter ; en un mot, l'honneur en cette qualité 



86 DE CE QUE L*ON REPRÉSENTE 

même de tous ceux que Ton peut comprendre sous la 
désignation d'engagés publics. Dans cette catégorie il 
faut donc mettre aussi lo véritable honneur militaire^ 
qui consiste en ce que tout homme qui s'est engagé à 
défendre la patrie commune possède réellement les qua- 
lités voulues, ainsi avant tout le courage, la bravoure et 
la force, et qu'il est résolument prêt à la défendre jus- 
qu'à la mort et à n'abandonner à aucun prix le dra- 
peau auquel il a prêté serment. J'ai donné ici à V honneur 
de la fonction une signification très large, car, dans l'ac- 
ception ordinaire, cette expression désigne le respect dû 
par les citoyens à la fonction elle-même. 

là' honneur sexuel me semble demander à être examiné 
de plus près, et les principes en doivent être recherchés 
jusqu'à sa racine ; cela viendra confirmer en même temps 
que tout honneur repose, en définitive, sur des considéra- 
tions d'utilité. Envisagé dans sa nature, l'honneur sexuel 
se divise en honneur des femmes et honneur des hommes, 
€t constitue, des deux parts, un esprit de corps bien 
•entendu. Le premier est de beaucoup le plus important 
des deux, car, dans la vie des femmes, le rapport sexuel 
^st l'affaire principale. Ainsi donc, V honneur féminin est, 
quand on parle d'une fille, l'opinion générale qu'elle ne 
«'est donnée à aucun homme, et, pour une femme mariée, 
qu'elle ne s'est donnée qu'à celui auquel elle est unie par 
mariage. 

L'importance de cette opinion se fonde sur les consi- 
dérations suivantes. Le sexe féminin réclame et attend 



l'honneur sexuel 87 

du sexe masculin absolument tout, tout ce qu'il désire 
«^t tout ce qui lui est nécessaire ; le sexe masculin ne 
demande à l'autre, avant tout et directement, qu'une 
unique chose. Il a donc fallu s'arranger de telle façon que 
te sexe masculin ne pût obtenir cette unique chose qu'à la 
charge de prendre soin de tout, et par-dessus le marché 
aussi des enfants à naître ; c'est sur cet arrangement que 
repose le bien-être de tout le sexe féminin. Pour que 
l'arrangement puisse s'exécuter, il faut nécessairement que 
toutes les femmes tiennent ferme ensemble et montrent de 
Vesprit de corps. Elles se présentent alors comme un 
seul tout, en rangs serrés, devant la masse entière du sexe 
masculin, comme devant un ennemi commun qui, ayant, 
de par la nature et en. vertu de la prépondérance de ses 
forces physiques et intellectuelles, la possession de tous 
les biens terrestres, doit être vaincu et conquis, afin 
d'arriver, par sa possession, à posséder en même temps 
ies biens terrestres. Dans ce but, la maxime d'honneur de 
tout le sexe féminin est que toute cohabitation en dehors 
du mariage sera absolument interdite aux hommes, afin 
que chacun de ceux-ci soit contraint au mariage comme à 
une espèce de capitulation et qu'ainsi toutes les femmes 
:soient pourvues. Ce résultat ne peut être obtenu en entier 
que par l'observation rigoureuse de la maxime ci-dessus ; 
aussi le sexe féminin tout entier veille-t-il avec un véritable 
« esprit de corps » à ce que tous ses membres l'exécu- 
tent fidèlement. En conséquence, toute fille qui, par le 
concubinage, se rend coupable de trahison envers son 
«exe, est repoussée par le corps entier et notée d'infamie, 



88 DE CE QUE L*ON REPRÉSENTE 

car le bien-être de la communauté péricliterait si le pro- 
cédé se généralisait ; on dit alors : Elle a perdu son hon- 
neur. Aucune femme ne doit plus la fréquenter; on Tévito 
comme une pestiférée. Le même sort attend la femme 
adultère, parce qu'elle a violé la capitulation consentie par 
le mari, et qu'un tel exemple rebute les hommes de con- 
clure de ces conventions, alors que cependant le salut de 
toutes les femmes en dépend. Mais, de plus, comme une 
pareille action comprend une tromperie et un grossier 
manquement de parole, la femme adultère perd non seule- 
ment rhonneur sexuel, mais encore Thonneur bourgeois. 
C'est pourquoi Ton peut bien dire, comme pour l'excuser: 
« une fille tombée » ; on ne dira jamais : « une femmc^ 
tombée » ; le séducteur peut rendre l'honneur à la pre- 
mière par le mariage, mais jamais l'adultère à sa com- 
plice, après divorce. Après cet exposé si clair, on recon- 
naîtra que la base du principe de l'honneur féminin est un 
« esprit de corps » salutaire, nécessaire même, mais néan- 
moins bien calculé et fondé sur l'intérêt ; on pourra bieiv 
lui attribuer la plus haute importance dans la vie de la 
femme, on pourra lui accorder une grande valeur relative^ 
mais jamais une valeur absolue, dépassant celle de la vie 
avec ses destinées ; on n'admettra jamais, non plus, que- 
cette valeur aille jusqu'à devoir être payée au prix même 
de Texistence. On ne pourra donc approuver ni Lucrèce 
ni Virginius, avec leur exaltation dégénérant en farces 
tragiques. La péripétie, dans le drame d'Emilia Galotti ^ 

1. De W. Lessing. (Note du trad,) 



l'honneur féminin 89 

pour la même raison a quelque chose de tellement révol- 
tant que Ton sort du spectacle, tout à fait mal disposé. 
En revanche, et en dépit de l'honneur sexuel, on ne peut 
s'empêcher de sympathiser avec la Clârchen dans Egmont. 
Cette façon de pousser à l'extrême le principe de l'hon- 
neur féminin appartient, comme tant d'autres, à l'oubli de 
la fin pour les moyens; on attribue à l'honneur sexuel, par 
de telles exagérations, une valeur absolue, alors que, plus 
que tout autre honneur, il n'en a qu'une relative ; on est 
même porté à dire qu'elle est purement conventionnelle 
quand on lit Thomasius, « De concubinatu » ; on y 
voit que, jusqu'à la réformation de Luther, dans presque 
tous les pays et de tout temps, le concubinage a été un état 
permis et reconnu par la loi, et où la concubine ne cessait 
pas d'être honorable : sans parler de la Mylitta de Babylone 
(voy. Hérodote, 1, 199), etc. Il est aussi telles convenances- 
sociales qui rendent impossible la formalité extérieure du 
mariage, surtout dans les pays catholiques où le divorce 
n'existe pas; mais, dans tous les pays, cet obstacle existç 
pour les souverains ; à mon avis cependant, entretenir une 
maîtresse est, de leur part, une action bien plus morale- 
qu'un mariage morganatique ; les enfants issus de sem- 
blables unions peuvent élever des prétentions dans le cas 
où la descendance légitime viendrait à s'éteindre, d'où 
résulte la possibilité, bien que très éloignée, d'une guerre 
civile. Au surplus, le mariage morganatique, c'est-à-dire 
conclu en dépit de toutes les convenances extérieures, est, 
en définitive, une concession faite aux femmes et aux 
prêtres, deux classes auxquelles il faut se garder, autant 



:90 DE CE QUE L'ON REPRÉSENTE 

qu'on le peut, de concéder quelque chose. Considérons 
<încore que tout homme, dans son pays, peut épouser la 
femme de son choix; il en est un seul à qui ce droit 
naturel est ravi ; ce pauvre homme, c'est le souverain. Sa 
main appartient au pays ; on ne l'accorde qu'en vue de la 
raison d'Etat, c'est-à-dire de l'intérêt de la nation. Et 
cependant ce prince est homme ; il aimerait aussi à suivre 
une fois le penchant de son cœur. Il est injuste et ingrat 
autant que bourgeoisement vulgaire de défendre ou de 
reprocher au souverain de vivre avec sa maîtresse, bien 
<întendu aussi longtemps qu'il ne lui accorde aucune 
influence sur les affaires. De son côté aussi, cette mat- 
tresse, par rapport à l'honneur sexuel, est pour ainsi dire 
une femme exceptionnelle, en dehors de la règle com- 
mune; elle ne s'est donnée qu'à un seul homme; elle 
l'aime, elle en est aimée, et il ne pourra jamais la prendre 
pour femme. Ce qui prouve surtout que le principe de 
l'honneur féminin n'a pas une origine purement naturelle, 
ce sont les nombreux et sanglants sacrifices qu'on lui 
apporte par l'infanticide et par le suicide des mères. Une 
fille qui se donne illégitimement viole, il est vrai, sa foi 
envers son sexe entier ; mais cette foi n'a été qu'acceptée 
tacitement, elle n'a pas été jurée. Et comme, dans la plu- 
part des cas, c'est son propre intérêt qui en souffre le plus 
directement, sa folie est alors infiniment plus grande que 
^a dépravation. 

L'honneur sexuel des hommes est provoqué par celui 
des femmes, à titre d'esprit de corps opposé; tout homme 
qui se soumet au mariage, c'est-à-dire à cette capitulation 



l'honneur sexuel des hommes 91 

si avantageuse pour la partie adverse, contracte Tobliga- 
lion de veiller désormais à ce qu'on respecte la capitula- 
tion, afin que ce pacte lui-même ne vienne à perdre de sa 
solidité si Ton prenait Thabitude de ne le garder que né- 
gligemment; il ne faut pas que les hommes, après avoir 
tout livré, arrivent à ne pas même être assurés de Tunique 
chose qu'ils ont stipulée en retour, savoir la possession 
exclusive de l'épouse. L'honneur du mari exige alors qu'il 
venge l'adultère de sa femme, et le punisse au moins par 
la séparation. S'il le supporte, bien qu'il en ait connais- 
sance, la communauté masculine le couvre de honte ; mais 
celle-ci n'est, à beaucoup près, pas aussi pénétrante que 
celle de la femme qui a perdu son honneur sexuel. Elle 
est, tout au plus, une levions notœ macula (une souil- 
lure de moindre importance), car les relations sexuel- 
les sont une affaire secondaire pour l'homme, vu la mul- 
tiplicité et l'importance de ses autres relations. Les 
deux grands poètes dramatiques des temps modernes ont 
chacun pris deux fois pour sujet cet honneur masculin : 
Shakespeare dans Othello et le Conte d'une nuit d'hiver 
et Calderon dans El medieo de su honora (Le médecin de 
son honneur) et dans A secreto agravio sécréta ven- 
ganza (A outrage secret, secrète vengeance). Du reste, 
cet honneur ne demande que le châtiment de la femme et 
non celui de l'amant; la punition de ce dernier n'est que 
opus supererogationis (par-dessus le marché) ce qui con- 
firme bien que son origine est dans « l'esprit de corps » 
des maris. 



9i DE CE QUE L'ON REPRÉSENTE 

L'honneur, tel que je l'ai considéré jusqu'ici dans se^^ 
genres et dans ses principes, se trouve régner générale- 
ment chez tous les peuples et à toutes les époques, quoi- 
qu'on puisse découvrir quelques modifications locales et 
temporaires des principes de l'honneur féminin. Mais il 
existe un genre d'honneur entièrement différent de celui 
qui a cours généralement et partout, dont ni les Grecs ni 
les Romains n'avaient la moindre idée, pas plus que les^ 
Chinois, les Hindous ni les mahométans jusqu'aujourd'hui 
encore. En effet, il est né au moyen âge et ne s'est accli- 
maté que dans l'Europe chrétienne; ici même, il n'a péné- 
tré que dans une fraction minime de la population, savoir, 
parmi les classes supérieures de la société et parmi leurs 
émules. C'est ïhomieiir chevaleresque ou le poi?ît d'hon- 
neur. Sa base diffère totalement de celle de l'honneur dont 
nous avons traitéjusqu'ici ; sur quelques points, elle en est 
même l'opposé, puisque l'un fait ïhomme honorable^ et 
l'autre, par contre, ïhomme d'honneur. Je vais donc 
exposer ici, séparément, leurs principes, sous forme de 
code ou miroir de l'honneur chevaleresque. 

\P L'honneur ne consiste pas dans l'opinion d'autrui sur 
notre mérite, mais uniquement dans les manifestations 
de cette opinion; peu importe que l'opinion manifestée 
existe réellement ou non, et encore moins qu'elle soit, ou 
non, fondée. Par conséquent, le monde peut avoir la pire 
opinion sur notre compte à cause de notre conduite ; il 
peut nous mépriser tant que bon lui semble ; cela ne nuit 
en rien à notre honneur, aussi longtemps que personne 
ne se permet de le dire à haute voix. Mais, à l'inverse, 



l'honneur chevaleresque 93 

«i même nos qualités et nos actions forçaient tout le 
monde à nous estimer hautement (car cela ne dépend pas 
de son libre arbitre), il suffira d'un seul individu — fût- 
ce le plus méchant ou le plus bête — qui énonce son dé- 
dain à notre égard, et voilà du coup notre honneur en- 
dommagé, perdu même à Jamais, si nous ne le réparons. 
Un fait qui démontre surabondamment qu'il ne s'agit 
nullement de l'opinion elle-même, mais uniquement de sa 
manifestation extérieure, c'est que les paroles offensantes 
peuvent être retirées, qu'au besoin on peut en demander 
le pardon, et alors elles sont comme si elles n'avaient 
jamais été prononcées; la question de savoir si l'opinion 
qui les avait provoquées a changé en même temps et pour- 
quoi elle se serait modifiée ne fait rien à l'affaire; on 
n'annule que la manifestation, et alors tout est en règle. 
Le résultat que l'on a en vue n'est donc pas de mériter 
le respect, mais de l'extorquer. 

2o L'honneur d'un homme ne dépend pas de ce qu'il fait ^ 
mais de ce qu'on lui fait^ de ce qui lui arrive. Nous avons 
étudié plus haut l'honneur qui règne partout ; ses prin- 
cipes nous ont démontré qu'il dépend exclusivement de ce 
qu'un homme dit ou fait lui-même ; en revanche, l'honneur 
chevaleresque résulte de ce qu'un autre dit ou fait. Il est 
donc placé dans la main, ou simplement suspendu au bout 
de la langue du premier venu : pour peu que celui-ci y 
porte la main, l'honneur est, à tout instant, en danger de 
se perdre pour toujours, à moins que l'offensé ne le re- 
prenne par la violence. Nous parlerons tout à l'heure des 
formalités à accomplir pour le remettre en place. Toutefois 



94 DE CE QUE l'on REPRÉSENTE 

cette procédure ne peut être suivie qu'au péril do la vie, de 
la liberté, de la fortune et du repos de l'âme. La conduite 
d'un homme fùt*elle la plus honorable et la plus noble, 
son âme la plus pure et sa tête la plus éminente, tout cela 
n'empêchera pas que son honneur ne puisse être perdu, 
sitôt qu'il plaira à un individu quelconque de l'injurier; et, 
sous la seule réserve de n'avoir pas encore violé les pré- 
ceptes de l'honneur en question, cet individu pourra être 
le plus vil coquin, la brute la plus stupide, un fainéant, un 
joueur, un homme perdu de dettes, bref un être qui n'est 
pas digne que l'autre le regarde. C'est même d'ordinaire à 
une créature de cette espèce qu'il plaira d'insulter, car 
Sénèque {De consfantia^ 11) a justement observé que « ut 
quisque contemptissimus et ludibrio est, ita solutissimae 
linguœ est » (Plus un homme est méprisé, plus il sert de 
jouet, plus sa langue est sans frein) ; et c'est contre l'homme 
éminent que nous avons décrit plus haut qu'un être vil 
s'acharnera de préférence, parce que les contraires se 
haïssent et que l'aspect de qualités supérieures éveille 
habituellement une sourde rage dans l'âme des miséra- 
bles ; c'est pourquoi Goethe dit : 

Was Klagst du ûber Feinde ? 
SoUtfin Solche je werden Freuudf . 
Denen das Weaen, wie du bist, 
Im Stillon ein ewiger Vorwurf ist ? 

(Pourquoi te plaindre de tes onnomis? Pourraient-ils jamais étro t»'s 
amiB, des hommes pour lesquels une nature comme la tienne est, en 
secret, un reproche éternel?) — (Trad, Porchat, vol. I, p. 564,) 

On voit combien les gens de cette espèce doivent de 
reconnaissance au principe de l'honneur qui les met de 



DE l'insulte 9& 

niveau avec ceux qui leur sont supérieurs à tous égards. 
Qu'un pareil individu lance une injure, c'est-à-dire attri-- 
bue à l'autre quelque vilaine qualité ; si celui-ci n'efface 
pas bien vite l'insulte avec du sang, elle passera, provi- 
soirement, pour un jugement objectivement vrai et fondée 
pour un décret ayant force de loi; l'affirmation pourra 
même rester à jamais vraie et valable. En d'autres termes,, 
l'insulté reste (aux yeux de tous les « hommes d'honneur ») 
ce que l'insulteur (fût-il le dernier des hommes) a dit qu'il 
était, car il a « empoché l'affront » (c'est là le « terminus 
technicus »). Dès lors, les « hommes d'honneur » le mé- 
priseront profondément; ils le fuiront comme s'il avait 
la peste ; ils refuseront, par exemple, hautement et publi- 
quement d'aller dans une société où on le reçoit, etc. 
Je crois pouvoir avec certitude faire remonter au moyen 
âge l'origine de ce louable sentiment. En effet, C. W. de 
Wachter (vid. Beitrdge zut deulschen Geschichte^ be- 
sonders des deiitschen Strafrechis, 1845) nous apprend 
que jusqu'au xv^ siècle, dans les procès criminels, ce 
n'était pas au dénonciateur à prouver la culpabilité, c'était 
au dénoncé à prouver son innocence. Cette preuve pouvait 
se faire par le serment de purgation, pour lequel il lui 
fallait des assistants {consacramentales) qui jurassent 
être convaincus qu'il était incapable d'un parjure. S'il ne 
pouvait pas trouver d'assistants, ou si l'accusateur les ré- 
cusait, alors intervenait le jugement de Dieu, qui consis- 
tait d'ordinaire dans le duel. Car le « dénoncé » devenait 
alors un « insulté » et devait se purger de l'insulte. Voilà 
donc l'origine de cette notion de « l'insulte » et de toute 



96 DE CE QUE L*ON REPRÉSENTE 

cette procédure telle qu'elle est pratiquée encore aujour- 
d'hui parmi les « hommes d'honneur », sauf le serment. 
Cela nous explique aussi la profonde indignation obligée 
qui saisit les « hommes d'honneur » quand ils s'entendent 
accuser de mensonge, ainsi que la vengeance sanglante 
qu'ils en tirent ; ce qui semble d'autant plus étrange que 
le mensonge est une chose de tous les jours. En Angle- 
terre surtout, le fait s'est élevé à la hauteur d'une supers- 
tition profondément enracinée (quiconque menace de mort 
celui qui l'accuse de mensonge devrait, en réalité, n'avoir 
jamais menti de sa vie). Dans ces procès criminels du 
moyen âge, il y avait une procédure plus sommaire encore; 
elle consistait en ce que l'accusé répliquait à l'accusateur : 
« Tu en as menti; » après quoi, on en appelait immé- 
diatement au jugement de Dieu : de là dérive, dans le 
code de l'honneur chevaleresque, l'obligation d'avoir sur 
l'heure à en appeler aux armes, quand on vous a adressé 
le reproche d'avoir menti. Voilà pour ce qui concerne 
l'injure. Mais il existe quelque chose de pire que l'injure, 
quelque chose de tellement horrible que je dois demander 
pardon aux « hommes d'honneur » d'oser seulement le 
mentionner dans ce code de l'honneur chevaleresque ; 
je n'ignore pas que, rien que d'y penser, ils auront la 
chair de poule, et que leurs cheveux se dresseront sur 
leurs têtes, car cette chose est le Summum malum^ de 
tous les maux le plus grand sur terre, plus redoutable 
que la mort et la damnation. Il peut arriver, en elBfet, 
horribile dictu^ il peut arriver qu'un individu applique 
à un autre une claque ou un coup. C'est là une épou- 



LE DUEL 97 

vantable catastrophe ; elle amène une mort si complète 
de rhonneur que, si l'on peut à la rigueur guérir par de 
simples saignées toutes les autres lésions de Tbonneur, 
celle-ci, pour sa guérison radicale, exige que Ton tue com- 
plètement. 

3"* L'honneur ne s'inquiète pas de ce que peut être 
l'homme en soi et par soi, ni de la question de savoir si 
la condition morale d'un être ne peut pas se modifier 
quelque jour, et autres semblables pédanteries d'école« 
Lorsque l'honneur a été endommagé ou perdu pour un 
moment, il peut être promptement et entièrement rétabli, 
mais à la condition qu'on s'y prenne au plus vite ; cette 
unique panacée, c'est le duel. Si, toutefois, l'auteur du 
dommage n'appartient pas aux classes sociales qui profes- 
sent le code de l'honneur chevaleresque, ou s'il a violé ce 
code en quelque occasion, il y a, surtout quand le dom- 
mage a été causé par des voies de fait, mais alors même 
qu'il ne l'a été que par des paroles, il y a, disons-nous, 
une opération infaillible à entreprendre : c'est, si l'on est 
armé, de lui passer sur-le-champ ou encore, à la rigueur, 
une heure après, son arme au travers du corps; de cette 
façon, l'honneur est rétabli. Mais parfois l'on veut éviter 
cette opération, parce que l'on appréhende les désagré- 
ments qui en pourraient résulter; alors si l'on n'est pas 
bien sûr que l'offenseur se soumette aux lois de l'hon- 
neur chevaleresque, on a recours à un remède palliatif 
qui s'appelle V avantage. Celui-ci consiste, lorsque l'ad- 
versaire a été grossier, à l'être notablement plus que lui; 
si pour cela les injures ne suffisent pas, on a recours aux 

ScHOPENHAUER. — Sagcssc dans la vie. 7 



98 DE CE QUE l'on REPRÉSENTE 

coups : et même ici il y a encore un climax^ une grada- 
tion dans le traitement de Thonneur :_ on guérit les souf- 
flets par des coups de bâton, ceux-ci par des coups de 
fouet de chasse; contre ces derniers mêmes, il y a des 
gens qui recommandent, comme d'une efficacité éprouvée, 
de cracher au visage. Mais, dans le cas où l'on n'arrive 
pas à temps avec ces remèdes-là, il faut sans faute pro- 
céder aux opérations sanglantes. Cette méthode de trai- 
tement palliatif se base, au fond, sur la maxime sui- 
vante : 

A° De même qu'être insulté est une honte, de même 
insulter est un honneur. Ainsi, que la vérité, le droit et 
la raison soient du côté de mon adversaire, mais que je 
l'injurie; aussitôt il n'a plus qu'à aller au diable avec tous 
ses mérites; le droit et l'honneur sont de mon côté, et lui^ 
par contre, a provisoirement perdu l'honneur, jusqu'à ce 
qu'il le rétablisse; par le droit et la raison, croyez- vous? 
non pas, par le pistolet ou l'épée. Donc, au point de vue 
de l'honneur, la grossièreté est une qualité qui supplée ou 
domine toutes les autres ; le plus grossier a toujours raison : 
qiiid multa? Quelque bêtise, quelque inconvenance, quel- 
que infamie qu'on ait pu commettre, une grossièreté leur 
enlève ce caractère et les légitime séance tenante. Que 
dans une discussion, ou dans une simple conversation^ 
un autre déploie une connaissance plus exacte de la ques- 
tion, un amour plus sévère de la vérité, un jugement plus 
sain, plus de raison, en un mot qu'il mette en lumière des 
mérites intellectuelsqui nous mettent dans l'ombre, nous 
n'en pouvons pas moins effacer d'un coup toutes ces 



LES AVANTAGES DE LA GROSSIÈRETÉ 99 

supériorités, voiler notre indigence d'esprit et être supé- 
rieur à notre tour en devenant grossier et offensant. Car 
une grossièreté terrasse tout argument et éclipse tout 
esprit. Si donc notre adversaire ne se met pas aussi de la 
partie et ne réplique pas par une grossièreté encore plus 
grande, auquel cas nous en arrivons au noble assaut 
pour Vavantage^ c'est nous qui sommes victorieux, et 
l'honneur est de notre côté : vérité, instruction, jugement, 
intelligence, esprit, tout cela doit plier bagage et fuir 
devant la divine grossièreté. Aussi les « hommes d'hon- 
neur », dès que quelqu'un émet une opinion différente 
de la leur ou déploie plus de raison qu'ils n'en peuvent 
mettre en campagne, feront-ils mine immédiatement d'en- 
fourcher ce cheval de combat ; lorsque, dans une contro- 
verse, ils manquent d'arguments à vous opposer, ils cher- 
cheront quelque grossièreté, ce qui fait le même office et 
est plus facile à trouver : après quoi ils s'en vont triom- 
phants. Après ce que nous venons d'exposer, n'a-t-on pas 
raison de dire que le principe de l'honneur ennoblit le ton 
de la société ? 

La maxime dont nous venons de nous occuper repose à 
son tour sur la suivante, qui est à proprement dire le fon- 
dement et l'âme du présent code. 

5** La cour suprême de justice, celle devant laquelle, 
dans tous les différends touchant l'honneur, on peut en 
appeler de toute autre instance, c'est la force physique, 
c'est-à-dire l'animalité. Car toute grossièreté est à vrai 
dire un appel à l'animalité, en ce sens qu'elle prononce 
l'incompétence de la lutte des forces intellectuelles ou du 



100 DE CE QUE L'ON REPRÉSENTE 

droit moral, et qu'elle la remplace par celle des forces 
physiques; dans Tespèce homme ^ que Franklin définit a 
toolmaking animal (un animal qui confectionne des ou- 
tils), cette lutte s'effectue par le duel, au moyen d'armes 
spécialement confectionnées dans ce but, et elle amène 
une décision sans appel. Cette maxime fondamentale est 
désignée, comme on sait, par l'expression droit de la 
force^ qui implique une ironie, comme en allemand le mot 
Aberwitz (absurdité), qui indique une espèce de <^ Witz » 
(esprit) qui est loin d'être du « Witz » ; dans ce même 
ordre d'idées, l'honneur chevaleresque devrait s'appeler 
Vhonneur de la force. 

6° En traitant de Vhonneur bourgeois^ nous l'avons 
trouvé très scrupuleux sur les chapitres du tien et du 
mien, des obligations contractées et de la parole donnée ; 
en revanche, le présent code professe sur tous ces points 
les principes les plus noblement libéraux. En effet, il est 
une seule parole à laquelle on ne doit pas manquer : c'est 
la « parole d'honneur », c'est-à-dire la parole après 
laquelle on a dit : « sur l'honneur, » d'où résulte la pré- 
somption que l'on peut manquer à toute autre parole. 
Mais dans le cas même où l'on aurait violé sa parole 
d'honneur, l'honneur peut au besoin être sauvé au moyen 
de la panacée en question, le duel : nous sommes tenu de 
nous battre avec ceux qui soutiennent que nous avons 
donné notre parole d'honneur. En outre, il n'existe qu'une 
seule dette qu'il faille payer sans faute : c'est la dette de 
jeu, qui, pour ce motif, s'appelle « une dette d'hon- 
neur. » Quant aux autres dettes, on en flouerait juifs et 



DE LA PAROLE d'honneur 101 

chrétiens, que cela ne nuirait en rien à Thonneur cheva- 
leresque * . 

Tout esprit de bonne foi reconnaîtra à première vue 
que ce code étrange, barbare et ridicule de Thonneur 



i. Un manascrit de Schopenhauer, intitulé Adversana^ contient le pre- 
mier projet de cette dissertation, sous le titre : Esquisse d'une disser- 
tation sur Vhonneur. L'éloquence et Télévation de pensées et de senti- 
ment m'ont engagé à donner ici la traduction de ce passage : 

« Voilà donc ce code ! Et voilà Teffet étrange et grotesque que pro- 
duisent, quand on les ramène à des notions précises et qu'on les énonce 
clairement, ces principes auxquels obéissent aujourd'hui encore, dans 
l'Europe chrétienne, tous ceux qui appartiennent à la soi-disant bonne 
société et au soi-disant bon ton. Il en est même beaucoup de ceux à 
qui ces principes ont été inoculés dès leur tendre jeunesse, par la pa- 
role et par l'exemple, qui y croient plus fermement encore qu'à leur 
catéchisme ; qui leur portent la vénération la plus profonde et la plus 
sincère ; qui sont prêts, à tout moment, à leur sacrifier leur bonheur, 
leur repos, leur santé et leur vie ; qui sont convaincus que leur racine 
est dans la nature humaine, qu'ils sont innés, qu'ils existent à priori 
et sont placés au-dessus de tout examen Je suis loin de vouloir porter ' 
atteinte à leur cœur ; mais je dois déclarer que cela ne témoigne 
pas en faveur de leur intelligence. Aussi ces principes devraient-ils, 
moins qu'à toute autre, convenir à cette classe sociale destinée à re- 
présenter l'intelligence, à devenir le « sel de la terre », et qui se prépare 
en conséquence pour cette haute mission ; je veux parler de la jeu- 
nesse académique, qui, en Allemagne , hélas I obéit à ces préceptes 
plus que toute autre classe. Je ne viens p€is appeler ici l'attention des 
jeunes étudiants sur les conséquences funestes ou immorales de ces 
maximes ; on doit l'avoir déjà souvent fait. Je me bornerai donc à leur 
dire ce qui suit : Vous, dont la jeunesse a été nourrie de la langue et 
de la sagesse de l'Hellade et du Latium, vous, dont on a eu le soin 
inappréciable d'éclairer de bonne heure la jeune intelligence des rayons 
lumineux émanés des sages et des nobles de la belle antiquité, quoi, 
c'est vous qui voulez débuter dans la vie en prenant pour règle de 
conduite ce code de la déraison et de la brutalité ? Voyez-le, ce code, 
quand on le ramène, ainsi que je l'ai fait ici, à des notions claires, 
comme il est étendu, là, à vos yeux, dans sa pitoyable nullité ; faites- 
en la pierre de touche, non de votre cœur, mais de votre raison.^ Si 
celle-ci ne le rejette pas, alors votre tète n'est pas apte à cultiver 
un champ où les qualités indispensables sont une force énergique de 
jugement qui rompe facilement les liens du préjugé, et une raison 
clairvoyante qui sache distinguer nettement le vrai du faux là même 
où la différence est profondément cachée et non pas, comme ici, où elle 
est palpable ; s'il en est ainsi, mes bons amis, cherchez quelque autre 
moyen honnête de vous tirer d'affaire dans le monde, faites-vous sol- 
dats, ou apprenez quelque métier, car tout métier est d'or. » 



102 DE CE QUE l'on REPRÉSENTE 

ne saurait avoir sa source dans l'essence de la nature 
humaine ou dans une manière sensée d'envisager les 
rapports des hommes entre eux. C'est ce que confirme 
aussi le domaine très limité de son autorité : ce domaine, 
qui ne date que du moyen âge, se borne à l'Europe, et 
ici même il n'embrasse que la noblesse, la classe militaire 
et leurs émules. Car ni les Grecs, ni les Romains, ni les 
populations éminemment civilisées de l'Asie, dans l'anti- 
quité pas plus que dans les temps modernes, n'ont su et 
ne savent le premier mot de cet honneur-là et de ses 
principes. Tous ces peuples ne connaissent que ce que 
nous avons appelé l'honneur bourgeois. Chez eux, l'homme 
n'a d'autre valeur que celle que lui donne sa conduite 
entière, et non celle que lui donne ce qu'il plaît à une 
mauvaise langue de dire sur son compte. Chez tous ces 
peuples, ce que dit ou faitim individu peut bien anéantir 
son propre honneur, mais jamais celui d'un autre. Un 
coup, chez tous ces peuples, n'est pas autre chose qu'un 
coup, tel que tout cheval ou tout âne en peut appliquer, 
et de plus dangereux encore : un coup pourra, à l'occa- 
sion, éveiller la colère ou porter à s'en venger sur l'heure, 
mais il n'a rien de commun avec l'honneur. Ces nations 
ne tiennent pas des livres où l'on passe en compte les 
coups ou les injures, ainsi que les satisfactions que 
l'on a eu soin, ou qu'on a négligé d'en tirer. Pour la 
bravoure et le mépris de la vie, elles ne le cèdent en rien 
à celles de l'Europe chrétienne. Les Grecs et les Romains 
étaient certes des héros accomplis, mais ils ignoraient 
entièrement le « point d'honneur ». Le duel n'était pas 



l'honneur chez les anciens 103 

chez eux Taffaire des classes nobles, mais celle de vils 
-gladiateurs, d'esclaves abandonnés et de criminels con- 
damnés, que Ton excitait à se battre, en les faisant 
alterner avec des bêtes féroces, pour Tamusement du 
peuple. A rintroduction du christianisme, les jeux de 
gladiateurs furent abolis, mais à leur place et en plein 
christianisme on a institué le duel par Tintermédiaire du 
jugement de Dieu. Si les premiers étaient un sacrifice 
cruel offert à la curiosité publique, le duel en est un tout 
aussi cruel, au préjugé général, sacrifice où Ton n'immole 
pas des criminels, des esclaves ou des prisonniers, mais 
des hommes libres et des nobles. 

Une foule de traits que Thistoire nous a conservés 
prouvent que les anciens ignoraient absolument ce pré- 
jugé. Lorsque, par exemple, un chef teuton provoqua 
Marius en duel, ce héros lui fit répondre que, « s'il était 
las de la vie, il n'avait qu'à se pendre » , lui proposant 
toutefois un gladiateur émérite avec lequel il pourrait 
batailler à son aise (Freinsh., SuppL in Liv., 1. LXVIII, 
c. 12). Nous lisons dans Plutarque {Thèm., 11) qu'Eu- 
rybiade, commandant de la flotte, dans une discussion 
avec Thémistocle, aurait levé la canne pour le frapper; 
nous ne voyons pas que celui-ci ait tiré son épée, mais 
qu'il dit : « IlaTa Çov fiLev ouv, a^oucrov Se » (Frappe, mais écoute). 
Quelle indignation le lecteur « homme d'honneur » ne 
doit-il pas éprouver en ne trouvant pas dans Plutarque la 
mention que le corps des officiers athéniens aurait immé- 
diatement déclaré ne plus vouloir servir sous ce Thémis- 
locle ! Aussi un écrivain français de nos jours dit-il avec 



104 DE CE QUE L'ON REPRÉSENTE 

raison : « Si quelqu'un s'avisait de dire que Démosthène 
fut un homme d'honneur, on sourirait de pitié.... Cicéron 
n'était pas un homme d'honneur non plus » [Soirées 
littéraires, par C. Durand, Rouen, 1828, vol. II, p. 300). 
De plus, le passage de Platon [De leg,, IX, les 6 dernières 
pages, ainsi que XI, p. 131, édit. Bipont) sur les atxea, 
c'est-à-dire les voies de fait, prouve assez qu'en cette 
matière les anciens ne soupçonnaient même pas ce senti- 
ment du point d'honneur chevaleresque. Socrate, à la 
suite de ses nombreuses disputes, a été souvent en butte 
à des coups, ce qu'il supportait avec calme; un jour, 
ayant reçu un coup de pied, il l'accepta sans se fâcher et 
dit à quelqu'un qui s'en étonnait : « Si un âne m'avait 
frappé, irais-je porter plainte? » (Diog. Laerce, II, 21.) 
Une autre fois, comme quelqu'un lui disait : « Cet homme 
vous invective; ne vous injurie-t-il pas? » il lui répondit : 
« Non, car ce qu'il dit ne s'applique pas à moi. » {Ibid., 36.) 
— Stobée [Florileg., éd. Gaisford, vol. I, p. 327-330) 
nous a conservé un long passage de Musonius qui per- 
met de se rendre compte de la manière dont les anciens 
envisageaient les injures : ils ne connaissaient d'autre 
satisfaction à obtenir que par la voie des tribunaux, et les 
sages dédaignaient même celle-ci. On peut voir dans le 
Gorgias de Platon (p. 86, éd. Bip.) qu'en effet c'était là 
Tunique réparation exigée pour un soufflet ; nous y trou- 
vons aussi (p. 133) rapportée l'opinion de Socrate. Cela 
ressort encore de ce que raconte Aulu-Gelle (XX, 1) d'un 
certain Lucius Yeratius qui s'amusait, par espièglerie et 
sans motif aucun, à donner un soufflet aux citoyens 



l'honneur chez les anciens 105 

romains qu'il rencontrait dans la rue; pour éviter de 
longues formalités, il se faisait accompagner, à cet effet, 
d'un esclave porteur d'un sac de monnaie de cuivre et 
chargé de payer, séance tenante, au passant étonné 
l'amende légale de 25 as. Cratès, le célèbre philosophe 
cynique, avait reçu du musicien Nicodrome un si vigou- 
reux soufflet que son visage en était tuméfié et ecchymose ; 
alors il s'attacha au front une planchette avec cette ins^ 
cription : « NwcoSpoixoç sTcotet » (Nicodrome a fait cela), ce 
qui couvrit ce joueur de flûte d'une honte extrême pour 
s'être livré à une pareille brutalité (D. Laërce, VI, 89) 
contre un homme que tout Athènes révérait à l'égal d'un 
dieu-lare (ApuL, Flor.^ p. 126, éd. Bip.). Nous avons, à 
ce sujet, une lettre de Diogène de Sinope, adressée à 
Mélesippe, dans laquelle, après lui avoir raconté qu'il a 
été battu par des Athéniens ivres, il ajoute que cela ne lur 
fait absolument rien (Nota Casaub. ad D. Laërte, VI, 33). 
Sénèque, dans le livre De constantia sapientis^ depuis 
le chapitre X et jusqu'à la fin, traite en détail de contu- 
melia (de l'outrage), pour établir que le sage le méprise. 
Au chapitre XIV, il dit : « il/ sapiens colaphis perciissus^ 
quid faciet? Quod Cato, cura illi os percussum esset : 
non excanduit, non vindicavit injuriant : nec remisit 
quidem^ sed factam negavit » (Mais le sage qui reçoit 
un soufflet, que fera-t-il? Ce que fit Caton quand il fut 
frappé au visage; il ne prit pas feu, il ne vengea pas son 
injure, il ne la pardonna même pas, mais il nia qu'elle 
eût été commise). 
« Oui, vous écriez-vous, mais c'étaient des sages ! » 



106 DE CE QUE L'ON REPRÉSENTE 

Et VOUS, VOUS êtes des fous? — D'accord. 

Nous voyons donc que tout ce principe de l'honneur 
chevaleresque était inconnu aux anciens précisément 
parce qu'ils envisageaient, de tout point, les choses sous 
leur aspect naturel, sans préventions et sans se laisser 
berner par de sinistres et impies sornettes de ce genre. 
Aussi, dans un coup au visage, ne voyaient-ils rien autre 
que ce qu'il est en réalité, un petit préjudice physique, 
tandis que pour les modernes il est une catastrophe et 
un thème à tragédies, comme,- par exemple, dans le Cid 
de Corneille et dans un drame allemand plus récent, 
intitulé La force des circonstances^ mais qui devrait 
s'appeler plutôt La force du préjugé. Mais si, un jour, 
un soufflet est donné dans l'Assemblée nationale à 
Paris, alors l'Europe entière en retentit. Les réminis- 
cences classiques ainsi que les exemples de l'antiquité, 
rapportés plus haut, doivent avoir tout à fait mal disposé 
les « hommes d'honneur »; nous leur recommandons, 
comme antidote, de lire dans Jacques le Fataliste^ ce 
chef-d'œuvre de Diderot, l'histoire de Monsieur Des- 
glands * ; ils y trouveront un type hors ligne d'honneur 
chevaleresque moderne qui pourra les délecter et les 
édifier à plaisir. 

1. Voici comment Schopenhauer résume cette histoire : 
tt Deux hommes d'honneur, dont Tuu s'appelait Desglands, courti* 
saient la même femme : ils sont assis à table à côté Tun de l'autre et 
vis-à-vis de la dame, dont Desglands cherche à fixer Tattention par les 
discours les plus animés ; pendant ce temps, les yeux de la personne 
aimée cherchent constamment le rival de Desglands, et elle ne lui prête à 
lui-même qu'une oreille distraite. La jalousie provoque chez Desglands, 
qui tient à la main un œuf à la coque, une contraction spasmodique ; 
rœuf éclate, et son contenu jaillit au visage du rival. Celui-ci fait on geste 



LE JUGEMENT DE DIEU 107 

De tout ce qui précède, il résulte des preuves suffisantes 
que le principe de Thonneur chevalesque n'est pas un 
principe primitif, basé sur la nature propre de Thomme ; 
il est artificiel, et son origine est facile à découvrir. C'est 
l'enfant de ces siècles où les poings étaient plus exercés 
que les têtes, et où les prêtres tenaient la raison enchaînée, 
de ce moyen âge enfin tant vanté, et de sa chevalerie. En 
ce temps, en efiet, le bon Dieu n'avait pas la seule mission 
de veiller sur nous ; il devait aussi juger pour nous. Aussi 
les causes judiciaires délicates se décidaient par Ordalies 
on jugements de Dieu, qui consistaient, à peu d'exceptions 
près, dans les combats singuliers, non seulement entre 
chevaliers, mais même entre bourgeois, ainsi que le prouve 
un joli passage dans le H^ry VI de Shakespeare (2'' 
partie, acte 2, se. 3). Le combat singulier ou jugement 
de Dieu était une instance supérieure à laquelle on pou- 
vait en appeler de toute sentence judiciaire. De cette 
façon, au lieu de la raison, c'était la force et l'adresse phy- 
siques, autrement dit la nature animale, que l'on érigeait 
^n tribunal, et ce n'était pas ce qu'un homme avait fait, 
mais ce qui lui était arrivé, qui décidait s'il avait tort ou 
raison, exactement comme procède le principe d'honneur 
chevaleresque aujourd'hui encore en vigueur. Si l'on con- 

de la main ; mais Desglands la saisit et lui dit à loreille : « Je le tiens 
pour reçu. » Il se fait un profond silence. Le lendemain Desglands pa- 
raît la joue droite couverte d'un grand rond de taftetas noir. Le duel 
eut lieu, et le rival de Desglands fut grièvement, mais non mortel- 
lement blessé. Desglands diminua alors son taffetas noir de quelques 
lignes. Après guérison du rival, second duel; Desglands le saigna 
de nouveau et rétrécit encore son emplâtre. Ainsi cinq à six fois de 
suite : après chaque duel. Desglands diminuait le rond de taffetas, 
jusqu'à la mort du rival. » 



108 DE CE QUE l'on REPRÉSENTE 

servait encore des doutes sur cette origine du duel et de 
ses formalités, on n'aurait, pour les lever entièrement, 
qu'à lire l'excellent ouvrage de J.-G. Mellingen, The his- 
tory ûfduelling^ 1849. De nos jours encore, parmi les 
gens qui règlent leur vie sur ces préceptes, — on sait 
que, d'ordinaire, ce ne sont précisément ni les plus ins- 
truits ni les plus raisonnables, — il en est pour qui l'issue 
du duel représente effectivement la sentence divine dans 
le différend qui a amené le combat ; c'est là évidemment 
une opinion née d'une longue transmission héréditaire et 
traditionnelle. 

Abstraction faite de son origine, le principe d'honneur 
chevaleresque a pour but immédiat de se faire accorder, 
par la menace de la force physique, les témoignages exté- 
rieurs de l'estime que l'on croit trop difficile ou superflu 
d'acquérir réellement. C'est à peu près comme si quel- 
qu'un chauffait avec sa main la boule d'un thermomètre 
et voulait prouver, par l'ascension de la colonne de mer- 
cure, que sa chambre est bien chauffée. A considérer la 
chose de plus près, en voici le principe : de même que 
l'honneur bourgeois, ayant en vue les rapports pacifiques 
des hommes entre eux, consiste dans l'opinion que nous 
méritons pleine confiance^ parce que nous respectons 
scrupuleusement les droits de chacun, de même l'honneur 
chevaleresque consiste dans l'opinion que nous sommes 
à craindre^ comme étant décidé à défendre nos propres 
droits à outrance. La maxime qu'il vaut mieux inspirer la 
crainte que la confiance ne serait pas si fausse, vu le peu 
de fond que l'on peut faire de la justice des hommes, si 



EXAGÉRATIONS DE L'HONNEUR CHEVALERESQUE 109 

nous vivions dans Tétat de nature où chacun doit par soi- 
même garder sa personne et défendre ses droits. Mais 
elle ne trouve plus d'application dans notre époque de ci- 
vilisation, où rÉtat a pris sur lui la protection de la per- 
sonne et de la propriété ; elle n'est plus là que comme ces 
châteaux et ces donjons de Tépoque du droit manuaire, 
inutiles et abandonnés, au milieu de campagnes bien 
cultivées, de chaussées animées, voire même de voies 
ferrées. L'honneur chevaleresque, par là même qu'il pro- 
fesse la maxime précédente, s'est rejeté nécessairement 
sur ces préjudices à la personne que l'Etat ne punit que 
légèrement, ou ne punit pas du tout, en vertu du principe : 
De minimis lex non curat^ ces délits ne causant qu'un 
dommage insignifiant, et n'étant même parfois que de 
simples taquineries. Pour maintenir son domaine dans une 
sphère très élevée, il a attribué à la personne une valeur 
dont l'exagération est hors de toute proportion avec la 
nature, la condition et la destinée de l'homme; il pousse 
cette valeur jusqu'à faire de l'individu quelque chose de 
sacré, et, trouvant tout à fait insuffisantes les peines pro- 
noncées par l'Etat contre les petites offenses à la personne, 
il prend sur lui de les punir lui-même, par des punitions 
toujours corporelles et même par la mort de l'offenseur. 
Il y a évidemment, au fond, l'orgueil le plus démesuré et 
Toutrecuidance la plus révoltante à oublier la nature réelle 
de l'homme et à prétendre le revêtir d'une inviolabilité et 
d'une irréprochabilité absolues. Mais tout homme décidé 
à maintenir de semblables principes par la violence et qui 
professe la maxime : Qui m'insulte ou me frappe doit 



110 DE CE QUE l'on REPRÉSENTE 

pérù\ mérite pour cela seul d'être expulsé de tout pays K 
Il est vrai qu'on met en avant toute sorte de prétextes 
pour farder cet orgueil incommensurable. De deux hommes 
intrépides, dit-on, aucun ne cédera; dans la plus légère 
collision, ils en viendraient aux injures, puis aux coups et 
enfin au meurtre : il est donc préférable, par égard pour 
les convenances, de franchir les degrés intermédiaires et 
de recourir immédiatement aux armes. Les détails de la 
procédure ont été formulés alors en un système d'un pé- 
dantisme rigide, ayant ses lois et ses règles et qui est 
bien la force la plus lugubre du monde; on peut y voir, 
sans contredit, le panthéon glorieux de la folie. Mais le 



1. L'honneur chevaleresque est Tenfant de l'orgueil et de la folie (la 
vérité opposée à ces préceptes se trouve nettement exprimée dans la 
comédie El principe constante par ces mots : Esa es la herencia de 
Adan *). 

l\ est frappant que cet extrême orgueil ne se rencontre qu'au sein 
de cette religion qui impose à ses adhérents l'extrême humilité ; ni le» 
époques antérieures^ ni les aiitres parties du monde ne connaissent ce 
principe de l'honneur chevaleresque. Cependant ce n'est pas à la reli- 
gion qu'il faut en attribuer la cause, mais au régime féodal sous l'em- 
pire duquel tout noble se considérait comme un petit souverain ; ik no 
reconnaissait aucun juge parmi les hommes, qui fût placé au-dessus 
de lui ; il apprenait à attribuer à sa personne une inviolabilité et une; 
sainteté absolues ; c'est pourquoi tout attentat contre cette personne, 
un coup, une injure, lui semblait un crime méritant la mort. Aussi le 
principe de l'honneur et le duel n'étaient-ils à l'origine qu'une affaire 
concernant les nobles ; elle s'étendit plus tard aux officiers, auxquels 
s'adjoignirent ensuite parfois, mais jamais d'une manière constante, les 
autres classes plus élevées, dans le but de ne pas être dépréciées. Les 
ordalies, quoiqu'elles aient donné naissance aux duels, ne sont pas 
l'origine du principe de l'honneur ; elles n'en sont que la conséquence 
et l'application : quiconque ne reconnaît à aucun homme le droit dt^ 
le juger en appelle au Juge divin. — Les ordalies elles-mêmes n'appar- 
tiennent pas exclusivement au christianisme; on les retrouve fréquem- 
ment dans le brahmanisme, bien que le plus souvent aux époques re- 
culées ; cependant il en existe encore des vestiges aujourd'hui. {Noir 
de l'auteur.) 

* Le sens propre de ces mots est qae la minière est le lot des fils d'Adam. (TVotf.) 



INFLUENCE DÈS FEMMES 111 

point de départ même est faux ; dans les choses de mi- 
nime importance (les affaires graves restant toujours dé- 
férées à la décision des tribunaux), de deux hommes intré- 
pides il y en a toujours un qui cède, savoir le plus sage : 
quand il ne s'agit que d'opinions, on ne s'en occupera 
même pas. Nous en trouvons la preuve dans le peuple, ou, 
pour mieux dire, dans toutes les nombreuses classes so- 
ciales qui n'admettent pas le principe de l'honneur cheva- 
leresque; ici, les différends suivent leur cours naturel, et 
cependant l'homicide y est cent fois moins fréquent que 
dans la fraction minime, 1/1000 à peine, qui s'y soumet : 
les rixes mêmes sont rares. On prétend, en outre, que ce 
principe, avec ses duels, est un pilier qui maintient le bon 
ton et les belles manières dans la société ; qu'il est un 
rempart qui met à l'abri des éclats de la brutalité et de la 
grossièreté. Cependant, à Athènes, à Corinthe, à Rome, il 
y avait de la bonne et même de la très bonne société, des 
manières élégantes et du bon ton, sans qu'il eût été néces- 
saire d'y implanter l'honneur chevaleresque en guise de 
croquemitaine. Il est vrai de dire aussi que les femmes 
ne régnaient pas dans la société antique comme chez nous. 
Outre le caractère frivole et puéril que prend ainsi l'en- 
tretien, puisqu'on en bannit tout sujet de conversation 
nourrie et sérieuse, la présence des femmes dans notre 
société contribue certainement pour une grande part en- 
core à accorder au courage personnel le pas sur toute 
autre qualité, tandis qu'en réalité il n'est qu'un mérite 
très subordonné, une simple vertu de sous-lieutenant, 
dans laquelle les animaux mêmes nous sont supérieurs; 



112 ^Z CE QUE l'on représente 

en effet, ne dit-on pas : « courageux comme un lion? » 
Mais il y a plus : au rebours de l'assertion précédemment 
rapportée, le principe de l'honneur chevaleresque est sou- 
vent le refuge assuré de la malhonnêteté et de la méchan- 
ceté dans les affaires graves, et en même temps, dans les 
petites, un asile de Tinsolence, de Timpudence et de la 
grossièreté, pour la bonne raison que personne ne se 
soucie.de risquer sa vie en voulant les châtier. En témoi- 
gnage, nous voyons le duel dans toute sa fleuraison et pra- 
tiqué avec le sérieux le plus sanguinaire chez cette nation 
précisément qui, dans ses relations politiques et finan- 
cières, a montré un manque d'honnêteté réelle : c'est à 
<îeux qui en ont fait l'épreuve qu'il faut demander de 
<[uelle nature sont les relations privées avec les individus 
4e cette nation ; et, pour ce qui est de leur urbanité et de 
leur culture sociale, elles ont de longue date une célébrité 
<îomme modèles négatifs. 

Tous ces motifs qu'on allègue sont donc mal fondés. On 
pourrait affirmer avec plus de raison que, de même que le 
<îhien gronde quand on le gronde et caresse quand on le 
caresse, de même il est dans la nature de l'homme de 
rendre hostilité pour hpstilité et d'être exaspéré et irrité 
par les manifestations du dédain ou delà haine. Cicéronl'a 
déjà dit : « Habet quemdam aculeum contumelia^ quem 
pati prudentes ac viri boni difficillime possunt » (Toute 
injure a un aiguillon dont les prudents et les sages même 
supportent difficilement la piqûre), et en effet nulle part 
au monde (si nous en exceptons quelques sectes pieuses) 
on ne supporte avec calme des injures, ou, à plus forte 



LÉ FAUX POINT d'HONNEUR . H3 

raison, des coups. Néanmoins, la nature ne nous enseigne . 
rien qui aille au delà d'une représaille équivalente à Tof- 
fense ; elle ne nous apprend pas à punir de mort celui qui 
nous accuserait de mensonge, de bêtise ou de lâcheté. La 
vieille maxime germanique : « A un soufflet par un 
stylet^ » est une superstition chevaleresque révoltante. En 
tout cas, c'est à la colère qu'il appartient de rendre ou de 
venger les offenses, et non pas à l'honneur ou au devoir, 
auxquels le principe de l'honneur chevaleresque en im- 
pose l'obligation. Il est très certain plutôt qu'un reproche 
n'offense que dans la mesure où il porte ; ce qui le prouve, 
c^est que la moindre allusion, frappant juste, blesse beau- 
coup plus profondément que l'accusation la plus grave 
quand elle n'est pas fondée. Par conséquent, quiconque a 
la conscience assurée de n'avoir pas mérité un reproche 
peut le dédaigner et le dédaignera. Le principe de l'hon- 
neur lui demande, au contraire, de montrer une suscep- 
tibiUté qu'il n'éprouve pas et de venger dans le sang des 
offenses qui ne le blessent nullement. C'est tout de même 
avoir une bien mince opinion de sa propre valeur que 
de chercher à étouffer toute parole qui tendrait à la mettre 
en doute. La véritable estime de soi donnera le calme et le 
mépris réel des injures; à son défaut, la prudence et la 
bonne éducation nous commandent de sauver l'apparence 
et de dissimuler notre colère. Si *en outre nous parvenons 
à nous dépouiller de cette superstition du principe d'hon- 
neur chevaleresque, si personne n'admettait plus qu'une 
insulte fut capable d'enlever ou de restituer quoi que ce 
soit à l'honneur; si l'on était convaincu qu'un tort, une 

ScHOPENHAUER. — Sagesse dans la vie. 8 



114 DE CE QUE L'ON REPRÉSENTE 

brutalité ou une grossièreté ne sauraient être justifiés à 
l'instant par Tempressement qu'on mettrait à en donner 
satisfaction, c'est-à-dire à se battre, alors tout le monde 
arriverait bientôt à comprendre que, lorsqu'il s'agit d'in- 
vectives et d'injures, c'est le vaincu qui sort vainqueur 
d'un tel combat, et que, comme dit Vincenzo Monti, il en 
est des injures comme des processions d'église qui re- 
viennent toujours à leur point de départ. Il ne suffirait 
plus alors, comme actuellement, de débiter une grossiè- 
reté pour mettre le droit de son côté ; le jugement et la 
raison auraient alors une bien autre autorité, pendant 
qu'aujourd'hui ils doivent, avant de parler, voir s'ils ne 
heurtent pas en quoi que ce soit l'opinion des esprits 
bornés et des imbéciles qu'irrite et alarme déjà leur seule 
apparition; sans quoi l'intelligence peut se trouver dans 
e cas de jouer, sur un coup de dés, la tête où elle réside 
contre le cerveau plat où loge la stupidité. Alors la supé- 
riorité intellectuelle occuperait réellement dans la société 
la primauté qui lui est due et que l'on donne aujourd'hui, 
bien que d'une manière déguisée, à la supériorité phy- 
sique et au courage à la hussarde; il y aurait aussi, pour 
les hommes éminents , un motif de moins pour fuir la 
société, comme ils le font actuellement. Un tel revirement 
donnerait naissance au véritable bon ton et fonderait la 
véritable bonne éociété\ dans la forme où, sans doute, elle 
a existé à Athènes, à Gorinthe et à Rome. A qui voudrait 
en connaître un échantillon, je recommande de lire le 
Banquet de Xénophon. 
Le dernier argument à la défense du code chevaleresque 



LE FAUX POINT D*HONNEUR US . 

sera iïidubitablement ainsi conçu : « Allons donci mais 
alors un homme pourrait bien, Dieu nous garde! donner 
un coup à un autre homme I » A quoi je pourrais répondre^ 
sans phrases, que le cas s'est présenté bien assez souvent 
dans ces 999/1000 de la société chez qui ce code n'est 
pas admis , sans qu'un seul individu en soit mort, tandis 
que, chez ceux qui en suivent les préceptes, chaque coup, 
dans la règle, devient une affaire mortelle. 

Mais je veux examiner la question plus en détail. Je me 
suis bien souvent donné de la peine pour trouver dans 
la nature animale ou intellectuelle de l'homme quelque 
raison valable ou seulement plausible, fondée non sur de 
simples façons de parler, mais sur des notions distinctes, 
qui puisse justifier cette conviction, enracinée dans une 
portion de l'espèce humaine, qu'un coup est une chose 
horrible : toutes mes recherches ont été vaines. Un coup 
n'est et ne sera jamais qu'un petit mal physique que tout 
homme peut occasionner à un autre, sans rien prouver 
par là., sinon qu'il est plus fort ou plus adroit, ou que 
l'autre n'était pas sur ses gardes. L'analyse ne fournit 
rien au delà. En outre, je vois ce même chevalier pour 
qui un coup reçu de la main d'un homme semble de tous 
les maux le plus grand, recevoir un coup dix fois plus 
violent de son cheval et assurer, en traînant la jambe et 
dissimulant sa douleur, que ce n'est rien. Alors j'ai sup- 
posé que cela tenait à la main de l'homme. Cependant je 
vois notre chevaher, dans un combat, recevoir de la main 
d'un homme des coups d'estoc et de taille et assurer en- 
core que ce sont des bagatelles qui ne valent pas la peine 






116 DE CE QUE l'on REPRÉSENTE 

(l'en parler. Plus tard, j'apprends même que des coups de 
plat de lame ne sont à beaucoup près pas aussi terribles 
que des coups de bâton, tellement que tout récemment 
encore les élèves des écoles militaires étaient passibles 
des premiers et jamais des autres. Mais il y a plus : à une 
réception de chevalier, le coup de plat de lame est un 
très grand honneur. Et voilà que j'ai épuisé tous mes 
motifs psychologiques et moraux, et il ne me reste plus à 
considérer la chose que comme une ancienne supersti- 
tion, profondément enracinée, comme un nouvel exemple, 
à côté de tant d'autres, de tout ce qu'on peut en faire 
accroire aux hommes. C'est ce que prouve encore ce fait 
bien connu, qu'en Chine les coups de canne sont une 
punition civile , très fréquemment employée même à 
l'égard des fonctionnaires de tous les degrés; ce qui 
démontre que, là-bas, la nature humaine, même chez les 
gens les plus civilisés, ne parle pas comme chez nous K 

En outre, un examen impartial de la nature humaine 
nous apprend que frapper est aussi naturel à l'homme 
que mordre l'est aux animaux carnassiers et donner des 
coups de tête aux bêtes à cornes ; l'homme est à propre- 
ment parler un animal frappeur. Aussi sommes-nous 
révoltés quand parfois nous apprenons qu'un homme en 
a mordu un autre; par contre, donner ou recevoir des 
coups est chez l'homme un effet aussi naturel que fré- 



1. Vingt ou trente coups de canne sur le derrière, c'est, pour ainsi 
dire, le pain quotidien des Chinois. C'est une correction paternelle du 
mandarin, laquelle n'a rien d'infamant, et qu'ils reçoivent avec actions 
de grâces. {Lettres édifiantes etcuriemesyéd, 1819, vol. Xï, p. 454.) {Cita- 
tion de Vauteur). 



l'homme est un animal frappeur 117 

quent. On comprend facilement que les gens d'une édu- 
cation supérieure cherchent à se soustraire à de pareils 
effets, en dominant réciproquement leur penchant natu- 
rel. Mais il y a vraiment de la cruauté à faire accroire à 
une nation entière, ou même seulement à une classe d'in» 
dividus, que recevoir un coup est un malheur épouvan- 
table, qui doit être suivi de meurtre et d'homicide. Il y a 
trop de maux réels en ce monde pour qu'il soit permis 
d'augmenter leur nombre et d'en créer d'imaginaires qui 
en amènent de trop réels à leur suite; c'est ce que fait 
cependant ce sot et méchant préjugé. Comme consé- 
quence, je ne puis que désapprouver les gouvernements et 
les corps législatifs qui lui viennent en aide en travaillant 
avec ardeur à faire abolir, pour le civil comme pour le 
militaire, les punitions corporelles. Ils croient agir en 
cela dans l'intérêt de l'humanité, quand, tout au con- 
traire, ils travaillent ainsi à consolider cet égarement 
dénaturé et funeste auquel tant de victimes ont déjà été 
sacrifiées. Pour toutes fautes, sauf les plus graves, infliger 
des coups est la punition qui, chez l'homme, se présente 
la première à l'esprit; c'est donc la plus naturelle; qui ne 
se soumet pas à la raison se soumettra aux coups. Punir 
par une bastonnade modérée celui qu'on ne peut atteindre 
dans sa fortune, quand il n'en a pas, ni dans sa liberté, 
quand on a besoin de ses services, est un acte aussi juste 
que naturel. Aussi n'apporte-t-on aucune bonne raison 
à rencontre; on se contente d'invoquer la dignité de 
Fhomme^ façon de parler qui ne s'appuie pas sur quel- 
que notion claire, mais toujours et encore sur le fatal 



• . * 



118 DE CE QUE l'on REPRÉSENTE 

préjugé dont nous parlions plus haut. Un fait récent des 
plus comiques vient confirmer cet état de choses : plu- 
sieurs Etats viennent de remplacer, dans Tarmée, les 
coups de canne par les coups de latte; ces derniers, tout 
comme les autres, produisent indubitablement une dou- 
leur physique et sont censés néanmoins n'être ni infa- 
mants ni déshonorants. 

En stimulant ainsi le préjugé qui nous occupe, on 
encourage en même temps le principe de Thonneur cheva- 
leresque et du même coup le duel, pendant que d'autre 
part on s'efforce ou plutôt on prétend s'efforcer d'abolir 
le duel par des lois *. Aussi voyons-nous ce fragment 
du droit du plus fort, transporté à travers les temps, du 
moyen âge jusque dans le xix® siècle, s'étaler aujour- 
d'hui encore scandaleusement au grand jour; il est temps 
enfin de l'en expulser honteusement. Aujourd'hui, quand 



1. Voici, selon moi, quel est le véritable motif pour lequel les gouver- 
uemeuts ne s*efforcent qu'en apparence de proscrire les duels, chose 
bien facile, surtout dans les universités, et d'où vient qu'ils prétendent 
ne pouvoir réussir : l'Etat n'-est pas en mesure de payer les services de 
ses officiers et de ses employés civils à leur valeur entière en argent ; 
aussi fait-il consister l'autre moitié de leurs émoluments en honneur^ 
représenté par des titres, des uniformes et des décorations. Pour main- 
tenir ce prix idéal de leurs services à un cours élevé, il faut, par tous 
les moyens, entretenir, aviver et même exalter quelque peu le senti- 
ment de l'honneur ; comme à cet efTet Thonueur bourgeois ne suffit 
pas, pour la simple raison qu'il est la propriété commune de tout le 
monde, on appelle au secours l'honneur chevaleresque que l'on stimule, 
comme nous l'avons montré. En Angleterre, où les gages des militaires 
et des civils sont beaucoup plus forts que sur le continent, on n'a 
pas besoin d'un pareil expédient ; aussi, depuis une vingtaine d'années 
surtout, le duel y est-il presque complètement aboli ; et, dans les rares 
occasions où il s'en produit encore, on s'en moque comme d'une folie. 
Il est certain que la grande Anti-dueiling Society^ qui compte parmi 
ses membres, une foule, de lords, d'amiraux et de généraux, a beau- 
coup contribué à ce résultat, et le Moloch doit se passer de victimes. 
— ■ (Note de V auteur.) 



LES COMBATS DE CHEVALIERS il9 

il est interdit d'exciter méthodiquement des chiens ou des 
coqs à se battre les uns contre les autres (en Angleterre, 
au moins, ces combats sont punis), il nous est donné de 
voir des créatures humaines, excitées contre leur gré, à 
des combats è mort : c'est ce ridicule préjugé, ce prin- 
cipe absurde de l'honneur chevaleresque, ce sont ses stu- 
pides représentants et ses champions qui, pour la pre- 
mière misère venue, imposent aux hommes l'obligation 
de se battre entre eux comme des gladiateurs. Je propose 
à nos puristes allemands de remplacer le mot Dur II, 
dérivé probablement, non pas du latin diiellum, mais de 
l'espagnol duelo, peine, plainte, grief, par le mot de Rit- 
tersetze (combat de chevaliers, comme on dit : combats 
de coqs ou de buU-dogs). On a, certes, ample matière 
à rire de voir les allures pédantes avec lesquelles on 
accomplit toutes ces folies. Il n'en est pas moins révoltant 
que ce pfrineipe, avec son code absurde, constitue un Etat 
dans l'Etat, qui, ne reconnaissant d'autre droit que celui 
du plus fort, tyrannise les classes sociales qui sont sous 
sa domination, en établissant un tribunal permanent de la 
Sainte-Wehme ; chacun peut être cité par chacun à com- 
paraître ; les motifs de la citation, faciles à trouver, font 
l'office de sbires du tribunal, et la sentence prononce la 
peine de mort contre les deux parties. C'est, naturellement, 
le repaire du fond duquel l'être le plus méprisable, à 
la seule condition d'appartenir aux classes soumises aux 
lois de l'honneur chevaleresque, pourra menacer, voire 
même tuer les hommes les plus nobles et les meilleurs, 
qui sont précisément ceux qu'il hait nécessairement. 



120 DE CE QUE L'ON REPRÉSENTE 

Puisqu'aujourd'hui la justice et la police ont gagné à 
peu près assez d'autorité pour qu'un coquin ne puisse 
plus nous arrêter sur les grands chemins^ pour nous 
crier : La bourse ou la vie ! il serait temps que le bon 
sens prît assez d'autorité, lui aussi, pour que le premier 
coquin venu ne puisse plus, au milieu de notre existence 
la plus paisible, nous troubler en nous criant : L'honneur 
ou la vie I II faut enfin délivrer les classes supérieures du 
poids qui les accable ; il faut nous affranchir tous de cette 
angoisse de savoir que nous pouvons, à tout instant, être 
appelés à payer de notre vie la brutalité, la grossièreté, 
la bêtise ou la méchanceté de tel individu à qui il aura 
plu de les déchaîner contre nous. Il est criant, il est hon- 
teux de voir deux jeunes écervelés sans expérience, tenus 
d'expier dans leur sang leur moindre querelle. Voici un 
fait qui prouve à quelle hauteur s'est élevée la tyrannie 
de cet Etat dans l'Etat et où en est arrivé le pouvoir de ce 
préjugé : on a vu souvent des gens se tuer de déses- 
poir pour n'avoir pu rétablir leur honneur chevaleresque 
offensé, soit parce que l'offenseur était de trop haute ou 
de trop basse condition, soit pour toute autre cause de 
disproportion qui rendait le duel impossible ; une telle 
mort n'est-elle pas tragi-comique ? 

Tout ce qui est faux et absurde se révèle finalement 
par là que, arrivé à son développement parfait, il porte 
comme fleur une contradiction ; pareillement, dans le cas 
présent, la contradiction s'épanouit sous la forme de la 
plus criante antinomie; en effet, le duel est défendu 
à l'officier, et néanmoins celui-ci est puni de desti- 



LE DROIT DU PLUS FORT 121 

tution lorsque, le cas échéant, il refuse de se battre. 
Puisque J'y suis, je veux aller plus loin avec mon 
franc-parler. Examinée avec soin et sans prétention, cette 
grande différence, que Ton fait sonner si haut, entre 
tuer son adversaire dans un combat au grand jour et 
à armes égales ou par embûche, est fondée simplement 
sur ce que, comme nous Tavons dit, cet Etat dans 
l'Etat ne reconnaît d'autre droit que celui du plus fort 
et en a fait la base de son code après l'avoir élevé à 
la hauteur d'un jugement de Dieu. Ce qu'on appelle en 
effet un combat loyal ne prouve pas autre chose, si ce 
n'est qu'on est \e plus fort ou le plus adroit. La justifica- 
tion que l'on cherche dans la publicité du duel présuppose 
donc que le droit du plus fort est réellement un droit. 
Mais, en réalité, la circonstance que mon adversaire sait 
mal se défendre me donne bien la possibilité, mais non 
le droit de le tuer; ce droit, ou autrement dit ma Justifi- 
cation morale, ne peut découler que des motifs que j'ai 
de lui arracher la vie. Admettons maintenant que ces 
motifs existent et soient suffisants; alors il n'y a plus 
aucune raison de se préoccuper qui de nous deux manie 
le mieux le pistolet ou l'épée, alors il est indifférent que 
je le tue de telle ou telle façon, par devant ou par der- 
rière. Car, moralement parlant, le droit du plus fort n'a 
pas plus de poids que le droit du plus rusé, et c'est- ce 
dernier dont on fait usage quand on tue dans un guet- 
apens : ici, le droit du poing vaut exactement le droit de 
la tête. Remarquons, en outre, que dans le duel même 
on pratique les deux droits, car toute feinte, dans l'es- 



132 DE CE QUE l'on REPRÉSENTE 

crime, est une ruse. Si je me tiens pour moralement auto- 
risé à arracher la vie à un homme, c'est une sottise de 
m'en rapporter encore à la chance s'il sait manier les 
armes mieux que moi, car, dans ce cas, c'est lui au con- 
traire qui, après m'avoir offensé, me tuera par-dessus le 
marché. Rousseau est d'avis qu'il faut venger une offense 
non par un duel, mais par l'assassinat; il émet cette opi- 
nion, avec beaucoup de précautions, dans la 21° note, si 
mystérieusement conçue, du IV^ livre de VEmileK Mais 
il est encore si fortement imbu du préjugé chevaleresque, 
qu'il considère le reproche de mensonge comme justi- 
fiant déjà l'assassinat, tandis qu'il devrait savoir que tout 
homme a mérité ce reproche d'innombrables fois, et lui 
tout le premier et au plus haut degré. Il est évident que oe 
préjugé, qui autorise à tuer l'offenseur à la condition que 
le combat se fasse au grand jour et à armes égales, consi- 
dère le droit de la force comme étant réellement un droit, 
et le duel comme un jugement de Dieu. L'Italien, aii 



1. Voici cette fameuse note^ à laquelle Schopenhaner fait allusion : 
« Un soufflet et un démenti reçus et endurés ont des effets civils 
que nul sage ne peut prévenir et dont nul tribunal ne peut; venger 
Tofifensé. L'insuffisance des lois lui rend donc en cela son indépen- 
dance ; il est alors seul magistrat, seul juge entre l'ofTenseur et lui : 
il est seul interprète .et ministre de la loi naturelle; il se doit justice 
et peut seul se la rendre, et il n'y a sur la terre nul gouvernement 
assez insensé pour le punir de se l'être faite en pareil cas. Je ne dis 
pas qu'il doive s'aller battre, c'est une extravagance ; je dis qu'il se 
doit justice et qu'il en est le seul dispensateur. Sans tant de vains 
édits contre les duels, si j'étais souverain, je réponds qu'il n'y aurait 
jamais ni soufflet ni démenti donné dans mes Etats, et cela par un 
moyen fort simple dont les tribunaux ne se mêleront point. Quoi qu'il 
en soit, Emile sait en pareil cas la justice qu'il se dojt à lui-môme, et 
l'exemple qu'il doit à la sûreté des gens d'honneur. Il ne dépend pas 
de l'homme le plus ferme d'empêcher qu'on ne l'insulte, mais il dépend 
de lui d'empêcher qu'on ne se vante longtemps de l'avoir insulté. » 



LA MORALE DU DUEL 123 

moins, qui, enflammé de colère, fond sans façons à coups 
de couteau sur Thomme qui Ta offensé, agit d'une manière 
logique et naturelle : il est plus rusé, mais pas plus mé- 
chant que le duelliste. Si Ton voulait m'opposer que ce 
qui me justifie de tuer mon adversaire en duel, c'est que de 
son côté il s'efforce d'en faire autant, je répondrais qu'en 
le provoquant je l'ai mis dans le cas de légitime défense. 
Se mettre ainsi mutuellement et intentionnellement dans 
le cas de légitime défense ne signifie rien autre, au fond, 
que chercher un prétexte plausible pour le meurtre. On 
pourrait trouver plutôt une justification dans la maxime : 
« Volenti non fit injuria » (On ne fait pas tort à qui con- 
sent), puisque c'est d'un commun accord que l'on risque 
sa vie; mais à cela on peut répliquer que volens n'est 
pas exact, car la tyrannie du principe d'honneur chevale- 
resque et de son code absurde est t'alguazil qui a traîné 
les deux champions, ou l'un des deux au moins, jusque 
devant ce tribunal sanguinaire de la Sainte- Wehme. 

Je me suis étendu longuement sur l'honneur chevale- 
resque ; mais je l'ai fait dans une bonne intention et parce 
que la philosophie est l'Hercule qui seul peut combattre 
les monstres moraux et intellectuels sur terre. Deux choses 
principalement distinguent l'état de la société moderne de 
celui de la société antique, et cela au détriment de la 
première, à qui elles prêtent une teinte sérieuse, sombre, 
sinistre, qui ne voilait pas l'antiquité, ce qui fait que 
celle-ci apparaît, candide et sereine, comme le matin de 
la vie. Ce sont : le principe de l'honneur chevaleresque et 



124 DE CE QUE l'on REPRÉSENTE 

le mal vénérien, par nobile fratrum! A eux deux ils ont 
empoisonné vetxo; xai^cXta de la vie. De fait, Tinfluence de la 
maladie vénérienne est beaucoup plus étendue qu'il ne 
semble au premier abord, en ce que cette influence n'est 
pas seulement physique, mais aussi morale. Depuis que le 
carquois de Tamour porte ainsi des flèches empoisonnées, 
il s'est introduit dans la relation mutuelle des sexes un 
élément hétérogène, hostile, je dirais diabohque, qui fait 
qu'elle est imprégnée d'une sombre et craintive méfiance; 
les effets indirects d'une telle altération dans le fondement 
de toute communauté humaine se font sentir également, à 
des degrés divers, dans toutes les autres relations sociales; 
mais leur analyse détaillée m'entraînerait trop loin. Ana- 
logue, bien que d'une toute autre nature, est l'influence du 
principe de l'honneur chevaleresque, cette force sérieuse 
•qui rend la société moderne raide, morne et inquiète, 
«puisque toute parole fugitive y est scrutée et ruminée. Mais 
ce n'est pas tout ! Ce principe est un minotaure universel au- 
quel il faut sacrifier annuellement un grand membre de fils 
de nobles maisons, pris non dans un seul Etat, comme 
pour le monstre antique, mais dans tous les pays de l'Eu- 
Tope. Aussi est-il temps enfin d'attaquer courageusement 
la Chimère corps à corps, comme je viens de le faire. 
Puisse le xix* siècle exterminer ces deux monstres des 
temps modernes! Nous ne désespérons pas de voir les 
médecins y arriver, pour l'un, au moyen de la prophylac- 
tique. Mais c'est à la philosophie qu'il appartient d'anéan- 
tir la Chimère en redressant les idées ; les gouverne- 
ments n'ont pu y réussir par le maniement des lois, et du 



IL FAUT ABOLIR LE DUEL 135- 

reste le raisonnement philosophique seul peut attaquer le 
mal dans sa racine. Jusque-là, si les gouvernements veulent 
sérieusement abolir le duel et si le mince succès de leurs 
efforts ne tient qu'à leur impuissance, je viens leur proposer 
une loi dont je garantis Tefticacité et qui ne réclame ni opé- 
rations sanglantes, ni échafauds, ni potences, ni prisons 
perpétuelles. C'est au contraire un petit, tout petit remède 
homœopathique des plus faciles ; le voici : « Quiconque en-^ 
verra ou acceptera un cartel recevra à la chinoise, en plein 
jour, devant le corps de garde, douze coups de bâton de 
la main du caporal ; les porteurs du cartel ainsi que les 
seconds en recevront chacun six. Pour les suites éven- 
tuelles des duels accomplis, on suivra la procédure crimi- 
nelle ordinaire. » Quelque chevalier m'objectera peut-être- 
qu'après avoir subi une pareille punition maint « homme 
d'honneur » sera capable de se brûler la cervelle ; à cela je 
réponds : Il vaut mieux qu'un tel fou se tue lui-même que 
de tuer un autre homme. Mais je sais très bien qu'au fond 
les gouvernements ne poursuivent pas sérieusement l'abo- 
lition des duels. Les appointements des employés civils, 
mais surtout ceux des officiers (sauf les grades élevés), sont 
bien inférieurs à la valeur de ce qu'ils produisent. On leur 
solde la différence en honneur. Celui-ci est représenté par 
des titres et des décorations, et, dans une acception plus 
large, par l'honneur de la fonction en général. Or, pour cet 
honneur, le duel est un excellent cheval de main dont le 
dressage commence déjà dans les universités. C'est de leur 
sang que les victimes payent le déficit des appointements. 
Pour ne rien omettre, mentionnons encore ici Vhonneur 



126 DE CE QUE l'on REPRÉSENTE 

national. C'est Thonneur de tout un peuple considéré 
comme membre de la communauté des peuples. Cette com- 
munauté ne reconnaissant d'autre forum que celui de la 
force, et chaque membre ayant par conséquent à sauve- 
garder soi-même ses droits, l'honneur d'une nation ne 
consiste pas seulement dans l'opinion bien établie qu'elle 
mérite confiance (le crédit), mais encore qu'elle est assez 
forte pour qu'on la craigne ; aussi une nation ne doit-elle 
laisser impunie aucune atteinte à ses droits. L'honneur 
national combine donc le point d'honneur bourgeois avec 
«elui de l'honneur chevaleresque. 

IV. — La gloire. 

Dans ce qu'on représente^ il nous reste à examiner 
^n dernier lieu la gloire. Honneur et gloire sont jumeaux, 
mais à la façon des Dioscures dont l'un, Pollux, était 
immortel, et dont l'autre, Castor, était mortel : l'honneur 
«st le frère mortel de l'immortelle gloire. Il est évident 
que ceci ne doit s'entendre que de la gloire la plus haute, 
de la gloire vraie et de bon aloi, car il y a certes maintes 
espèces éphémères de gloire. En outre, l'honneur ne s'ap- 
plique qu'à des qualités que le monde exige de tous ceux 
qui se trouvent dans des conditions pareilles, la gloire qu'à 
des qualités qu'on ne peut exiger de personne ; l'honneur 
ne se rapporte qu'à des mérites que chacun peut s'attribuer 
publiquement, la gloire qu'à des mérites que nul ne peut 
s'attribuer soi-même. Pendant que l'honneur ne va pas au- 
delà des limites où nous sommes personnellement connus, 



LA GLOiaE 127 

la gloire, à l'inverse, précède dans son vol la connaissance 
de rindividu et la porte à sa suite aussi loin qu'elle par- 
viendra elle-même. Chacun peut prétendre à l'honneur ; à 
la gloire, les exceptions seules, car elle ne s'acquiert que 
par des productions exceptionnelles. Ces productions peu- 
vent être des actes ou des œuvres : de là deux routes 
pour aller à la gloire. Une grande âme par-dessus tout 
nous ouvre la voie des actes ; un grand esprit nous rend 
capable de suivre celle des œuvres. Chacune des deux a 
ses avantages et ses inconvénients propres. La différence 
capitale, c'est que les actions passent, les œuvres demeu- 
rent. L'action la plus noble n'a toujours qu'une influence 
temporaire; l'œuvre de génie par contre subsiste et agit, 
bienfaisante et élevant l'âme, à travers tous les âges. Des 
actions, il ne reste que le souvenir qui devient toujours 
de plus en plus faible, défiguré et indiffèrent; il est même 
destiné à s'effacer graduellement en entier, si l'histoire 
ne le recueille pour le transmettre, pétrifié, à la postérité. 
Les œuvres, en revanche, sont immortelles par elles- 
mêmes, et les ouvrages écrits surtout peuvent vivre à tra- 
vers tous les temps. Le nom et le souvenir d'Alexandre 
le Grand sont seuls vivants aujourd'hui; mais Platon 
et Aristote, Homère et Horace sont eux-mêmes présents ; 
ils vivent et agissent directement. Les Védas, avec leurs 
Upanischades, sont là devant nous; mais, de toutes les 
actions accomplies de leur temps, pas la moindre notion 
n'est parvenue jusqu'à nous *. Un autre désavantage des 

1. Aussi est-ce faire un mauvais compliment lorsque, ainsi qu'il est 
de mode aujourd hui, croyant faire honneur à des cnwresy on les inti- 



128 DE CE QUE l'on REPRÉSENTE 

actions, c'est qu'elles dépendent de l'occasion qui, avant 
tout, doit leur donner la possibilité de se produire : d'où 
il résulte que leur gloire ne se règle pas uniquement sur 
leur valeur intrinsèque, mais encore sur les circonstances 
qui leur prêtent l'importance et l'éclat. Elle dépend, en 
outre, lorsque, comme à la guerre, les actions sont pu- 
rement personnelles, du témoignage d'un petit nombre 
de témoins oculaires; or il peut se faire qu'il n'y ait pas 
eu de témoins, ou que ceux-ci parfois soient injustes ou 
prévenus. D'autre part, les actions, étant quelque chose 
de pratique, ont l'avantage d'être à la portée de la faculté 
de jugement de tous les hommes ; aussi leur rend-on im- 
médiatement justice dès que les données sont exactement 
fournies, à moins toutefois que les motifs n'en puissent 
être nettement connus ou justement appréciés que plus 
tard, car, pour bien comprendre une action, il faut en 
connaître le motif. 

Pour les œuvres, c'est l'inverse; leur production ne 
dépend pas de l'occasion, mais uniquement de leur au- 

titule des actes. Car les œuvres sont, par leur essence, d'une espèce su- 
périeure. Un acte n'est toujours qu'une action basée sur un motif , par 
conséquent, quelque chose d'isolé, de -transitoire, et appartenant à cet 
élément général et primitif du monde, à la volonté. Une grande et belle 
œuTre est une chose durable, car son importance est universelle, et 
elle procède de l'intelligence, de cette intelligence innocente, pure, qui 
s'élève comme un parfum au-dessus de ce bas monde de la volonté. 
Parmi les avantages de la gloire des actions, il y a aussi celui de se pro- 
duire ordinairement d'un coup avec un grand éclat, si grand parfois que 
l'Europe entière en retentit, tandis que la gloire des œuvres n'arrive 
que lentement et insensiblement faible, d'abord, puis de plus en plus 
forte, et n'atteint souvent toute sa puissance qu'après un siècle ; mais 
alors elle reste pendant des milliers d'années, parce que les œuvres res- 
tent aussi. L'autre gloire, la première explosion passée, s'affaiblit gra- 
duellement, est de moins en moins connue et finit par ne plus exister 
que dans l'histoire à l'état de fantôme. — (Note de routeur,) 



DIFFICULTÉS D'ACQUÉRIR LA GLOIRE 129 

leur, et elles restent ce qu'elles sont en elles-mêmes et 
par elles-mêmes, aussi longtemps qu'elles durent. Ici, en 
revanche, la difficulté consiste dans la faculté de les juger, 
et la difficulté est d'autant plus grande que les œuvres 
sont d'une qualité plus élevée : souvent, il y a manque de 
juges compétents; souvent aussi, ce sont les juges impar- 
tiaux et honnêtes qui font défaut. De plus, ce n'est pas 
une unique instance qui décide de leur gloire ; il y a tou- 
jours lieu à appel. En effet, si, conmie nous l'avons dit, la 
mémoire des actions arrive seule à la postérité et telle que 
les contemporains l'ont transmise, les œuvres au con- 
traire y arrivent elles-mêmes et telles qu'elles sont, sauf 
les fragments disparus : ici donc, plus de possibilité de 
dénaturer les données, et, si même à leur apparition le 
milieu a pu exercer quelque influence nuisible, celle-ci 
disparait plus tard. Pour mieux dire même, c'est le temps 
qui produit, un à un, le petit nombre de juges vraiment 
-compétents, appelés, comme des êtres exceptionnels qu'ils 
sont, à en juger de plus exceptionnels encore : ils dépo- 
sent successivement dans l'urne leurs votes significatifs, 
et par là s'établit, après des siècles parfois, un jugement 
pleinement fondé et que la suite des temps ne peut plus 
infirmer. On le voit, la gloire des œuvres est assurée, in- 
faillible. Il faut uiï concours de circonstances extérieures 
^t un hasard pour que l'auteur arrive, de son vivant, à la 
gloire; le cas sera d'autant plus rare que le genre des 
œuvres est plus élevé et plus difficile. Aussi Sénèque a-t- 
jl dit (Ep. 79), dans un langage incomparable, que la 
gloire suit aussi infailliblement le mérite que l'ombre suit 

ScHOPENHAUER. — Sagcssc dans la vie. 9 



180 DE CE QUE L'ON REPRÉSENTE 

le corps, bien qu'elle marche, comme l'ombre, tantôt de- 
vant, tantôt derrière. Après avoir développé cette pensée, 
il ajoute : « Etiamsi omnibus tecum viventibus silentium 
livor indixerit, venient qui sine offensa, sine gratia, judi- 
cent » (Quand nos contemporains se tairaient de nous 
par envie^ il en viendra d'autres qui, sans faveur et sans 
passions, nous rendront justice) ; ce passage nous montre 
en même temps que l'art d'étouffer méchamment les mé- 
rites par le silence et par une feinte ignorance, dans le 
but de cacher au public ce qui est bon, au profit de ce 
qui est mauvais, était déjà pratiqué par la canaille de 
l'époque où vivait Sénèque, comme il l'est par la canaille 
de la nôtre, et qu'aux uns, comme aux autres, c'est P en- 
vie qui leur clôt la bouche. 

D'ordinaire, la gloire est d'autant plus tardive qu'elle 
sera plus durable, car tout ce qui est exquis mûrit lente- 
ment. La gloire appelée à devenir éternelle est comme le 
chêne qui croît lentement de sa semence ; la gloire facile, 
éphémère , ressemble aux plantes annuelles, hâtives; 
quant à la fausse gloire, elle est comme ces mauvaises 
herbes qui poussent à vue d'oeil et qu'on se hâte d'ex- 
tirper. Cela tient à ce que plus un homme appartient à la 
postérité, autrement dit à l'humanité entière en général, 
plus il est étranger à son époque; car ce qu'il crée n'est 
pas destiné spécialement à celle-ci comme telle, mais 
comme étant une partie de l'humanité collective; aussi, 
de pareilles œuvres n'étant pas teintées de la couleur lo- 
cale de leur temps, il arrive souvent que l'époque con- 
temporaine les laisse passer inaperçues. Ce que celle-ci 



DIFFICULTÉS D'aCQUÉRIR LA GLOIRE 431 

apprécie, ce sont plutôt ces œuvres qui traitent des choses 
fugitives du jour ou qui servent le caprice du moment; 
celles-là lui appartiennent en entier, elles vivent et meu- 
rent avec elle. Aussi l'histoire de l'art et de la littérature 
nous apprend généralement que les plus hautes produc- 
tions de Fesprit humain ont, de règle, été accueillies avec 
défaveur et sont restées dédaignées jusqu'au jour où des 
esprits él^evés, attirés par elles, ont reconnu leur valeur et 
leur ont assigné une considération qu'elles ont conservée 
dès lors. En dernière analyse, tout cela repose sur ce que 
chacun ne peut réellement comprendre et apprécier que 
ce qui lui est homogène. Or l'homogène pour l'homme 
borné, c'est ce qui est borné ; pour le trivial, c'est le trivial ; 
pour l'esprit diffus, c'est le diffus, et pour l'insensé l'ab- 
surde; ce que chacun préfère, ce sont ses propres œuvres^ 
comme étant entièrement de la même nature. 

Déjà le vieil Epicharme, le poète fabuleux , chantait 
ainsi : 



Bav)(AaTOv ouôev eaxi, {Jt.e xavO' ouxo) Xeyecv 
Kai avSavciv auxotcrtv auxou;, xai Soxstv 
KaXcoç ite^uxevac, xai yap o xuwv xuvt, 
KaXXidxov ei{jiev çaivexai, xo» pouç ^ot 
Ovoç 6e ovw xaXXtoTOv, uç 5s \)i- 



Ce qu'il faut traduire, afin que cela ne soit perdu pour per- 
sonne * : 



1. Pour comprendre le sens de ces mots de Schopenhauer, le lecteur 
français a besoin de savoir que le philosophe pessimiste, dans son pro- 
fond dédain des ignorants , ne traduit jamais les citations latines, et 
ne traduit les grecques qu'en latin ; c'est donc une exception qu'il fait 
ici pour le « fabuleux » Epicharme. — {Trad.) 



13!2 DE CE QUE L'ON REPRÉSENTE 

a II n'est pas étonnaut que je parle dans mon sens, et ceux qui se 
plaisent à eux-mêmes croient qulls sont remplis de mérites louables ; 
de même rien ne semble plus beau au chien que le chien, au bœuf 
que le bœuf, à Tàne que Tàne et au cochon que le cochon. » 

Le bras le plus vigoureux lui-même, quand il lance un 
corps léger, ne peut lui communiquer assez de mouvement 
pour voler loin et frapper fort ; le corps retombera inerte 
et tout près, parce que Tobjet, manquant de masse maté- 
rielle propre, ne peut admettre la force extérieure ; tel 
sera aussi le sort des grandes et belles pensées, des chefs- 
d'œuvre du génie, quand, pour les admettre, il ne se ren- 
contre que de petits cerveaux, des têtes faibles ou de tra- 
vers. C'est là ce que les sages de tous les temps ont sans 
cesse déploré tout d'une voix. Jésus, fils de Sirach, par 
exemple, dit : « Qui parle à un fou parle à un endormi. 
Quand il a fini de parler, Vautre demande : Qu'est-ce 
qu'il y a? » — Dans Hamlet : « A knavish speech sleeps 
in a fools ear (Un discours fripon dort dans Toreille d'un 
sot). — Goethe, à son tour : 



Das glûcklichste Wort es wird verhôhnt, 

Wenn der ilôrer ein Schiefohr ist. 

• 

(Le mot le plus heureux est déprécié quand Tanditeur a Toreille de 
travers.) 

Et le même : 

• 

Ou wirkest uicht, Ailes bleibt so stumpf, 
Sei guter Dinge I 
DerStein im Sumpf 
Macht keine Ringe. 

(Tu ne peux agir, tout demeure inerte ; ne te désole pas 1 Le caillou 
jeté dans un bourbier ne fait pas de ronds. ) 



DE L'INCAPACITÉ DES HOMMES 133 

Yoici maintenant Lichtenberg : « Quand une tête et un 
livre en se heurtant rendent un son creux y cela vient-il 
toujours du livre? » Le même dit ailleurs : « De tels ou- 
vrages sont des miroirs; quand un singe s'y mire^ ils 
ne peuvent réfléchir les traits dun apôtre. » 

Rapportons encore la belle et touchante plainte du vieux 
papa Gellert ; elle le mérite biea : 

Dass oft die allerbesten Gaben 
Die wenigsten Bewund rer baben, 
Und dass der grosste Theil der Welt 
Das Scblechte fur das Gute hâlt ; 
Dies Uebel sieht man aile Tage. 
ledoch, wie wehrt man dieser Pest? 
Icb zweifle, dass sicb dièse Plage 
Aus unsrer Welt verdrângen làsst. 
Ein einzig Mittel ist auf Erden, 
Allein es ist uneudlich schwer : 
Die Narren mûssen weise werden ; 
Und seht I sie werden's nimmermebr. 
Nie kennen sie den Wertb der Dinge. 
Ihr Auge schliesst, nicht ihr Yerstand : 
Sie loben ewig das Geringe, 
Weil sie das Gute nie gekannt. 

(Que de fois les meilleures qualités trouvent le moins d'admirateurs, 
et que de fois la plupart du monde prend le mauvais pour le bon! 
C'est là un mal que l'on voit tous les jours. Mais comment éviter cette 
peste ? Je doute que cette calamité puisse être chassée de ce monde. 
11 n'est qu'un seul moyen sur terre, mais il est infiniment difficile : 
c'est que les fous deviennent sages. Mais quoi \ ils ne le deviendront 
jamais. Ils ne connaissent pas la valeur des choses ; c'est par la vue, 
ce n'est pas par la raison qu'ils jugent. Ils louent constamment ce qui 
est petit, car ils n'ont jamais connu ce qui est bon.) 

A cette incapacité intellectuelle des hommes qui fait, 
comme le dit Goethe, qu'il est moins rare de voir naître 
une œuvre éminente que de la voir reconnue et appréciée, 
vient s'ajouter encore leur perversité morale se manifes-^ 



134 DE CE QUE L'ON REPRESENTE 

tant par Tenvie. Car par la gloire qu'on acquiert, il y a un 
homme de plus qui s'élève au-dessus de ceux de son es- 
pèce; ceux-ci sont donc rabaissés d'autant, de manière 
que tout mérite extraordinaire obtient sa gloire aux dé- 
pens de ceux qui n'ont pas de mérites : 



Wenu wir Audern Elire geben, . 
Mûsden wir uns selbst entadeln. 

(Goethe, Divan, 0. O.j 

(Quand nous rendons honneur aux autres, nous devons nous dépré- 
cier noue-méme.) 



Voilà qui explique pourquoi, dès qu'apparaît une œuvre 
supérieure dans n'importe quel genre, toutes les nom- 
breuses médiocrités s'allient et se conjurent pour l'em- 
pêcher de se faire connaître, et pour l'étouffer si c'est 
possible. Leur mot d'ordre tacite est : « A bas le mérite. » 
Ceux-là mêmes qui ont eux aussi des mérites et qui sont 
déjà en possession de la gloire qui leur en revient ne 
voient pas volontiers poindre une gloire nouvelle dont 
l'éclat diminuerait d'autant l'éclat de la leur. Goethe lui- 
même a dit : 



H&tt' ich gezandert zu werdeu, 

Bis man mir's Leben gegônnt, 

Ich vilSiTe noch nicht auf Erden, 

Wie ihr begreifen Kônnt, 

Wenn ihr seht 'wie sie sich geberden, 

Die^ um etwas zu scheinen, 

Mich geme nôchten yemeinen. 

(Si j'avais attendu pour naître que Ton m'accordât la vie, je ne 
««rais pas encore de ce monde, comme vous pouvez le comprendre en 
voyant comment se démènent ceux-là qui^ pour paraître quelque chose, 
me renieraient volontiers.) 



LÀ LUTTE DE L'ENVIE CONTRE LÀ GLOIRE 135 

Ainsi doQC, pendant que V honneur trouve le plus sou- 
vent des juges équitables, pendant que Tenviene Tattaque 
pas et qu'on l'accorde même à tout homme par avance, à 
crédit, la gloire^ d'autre part, doit être conquise de haute 
lutte, en dépit de l'envie, et c'est un tribunal déjuges déci- 
dément défavorables qui décerne la pahne. Nous pouvons 
et nous voulons partager l'honneur avec chacun, mais la 
gloire acquise par un autre diminue la nôtre ou nous en 
rend la conquête plus pénible. En outre, la difficulté d'ar- 
river à la. gloire par des œuvres est en raison inverse du 
nombre d'individus dont se compose le public de ces 
œuvres, et cela pour ^es motifs faciles à saisir. Aussi la 
peine est-elle plus grande pour les œuvres dont le but est 
d'instruire que pour celles qui ne se proposent que 
d'amuser. C'est pour les ouvrages de philosophie que la 
difficulté est la plus grande, parce que l'enseignement 
qu'ils promettent, douteux d'une part, sans profit maté- 
riel de l'auti'e, s'adresse, pour commencer, à un public 
composé exclusivement de concurrents. Il ressort de ce 
4iue nous venons de dire sur les difficultés pour arriver à 
la gloire, que le monde verrait naître peu ou point d'œuvres 
immoilellés, si ceux qui en peuvent produire ne le faisaient 
pas pour l'amour même de ces œuvres, pour leur propre 
satisfaction, et s'ils avaient besoin pour cela du stimulant 
de la gloire. Bien plus, quiconque doit produire le bon et 
le vrai et fuir le mauvais bravera l'opinion des masses et 
de leurs organes; donc il les méprisera. Aussi a^t-on très 
Justement fait observer, Osorio [De gloria) entre autres, 
que la gloire fuit devant ceux qui la cherchent et suit ceux 



136 DE CE QUE L'ON REPRÉSENTE 

qui la négligent, parce que les premiers s'accommodent au 
goût de leurs contemporains, tandis que les autres Taffron- 
tent. 

Autant il est difficile d'acquérir la gloire, autant est-iP 
facile de la conserver. En cela aussi elle est en opposition 
avec l'honneur. Celui-ci s'accorde à chacun, même «r 
crédit, et l'on n'a plus qu'à le garder. Mais là est la tâche, 
car une seule action indigne le fait perdre irrévocable- 
ment. Au contraire, la gloire ne peut réellement jamais 
être perdue, car l'action ou l'œuvre qui l'ont amenée de- 
meure à jamais accomplie, et la gloire en reste à l'auteur, 
quand même à l'ancienne il n'en ajouterait plus de nou- 
velle. Si néanmoins elle s'éteint, si l'auteur lui survit, 
c'est qu'elle était fausse,^ c'est-à-dire qu'il ne l'avait pas 
méritée; elle venait d'une évaluation exagérée et momen- 
tanée du mérite; c'était une gloire dans le genre de celle- 
de Hegel et que Lichtenberg décrit en disant qu'elle avait 
été « proclamée à son de trompette par une coterie 
(tamis et de disciples et répercutée par l'écho des cer- 
veaux creux; mais comme la postérité sourira quandy 
un jour^ frappant à la porte de ces cages à mots ba- 
riolés^ de ces charmants nids d'une mode envolée^ de ces^ 
demeures de conventions expirées^ elle trouvera tout^ 
tout absolument vide^ et pas une pensée pour répondre- 
avec confiance : Entrez ! » 

En définitive, la gloire se fonde sur ce qu'un homme est 
en comparaison des autres. Elle est donc par essence 
quelque chose de relatif et ne peut avoir aussi qu'une va- 
leur relative. Elle disparaîtrait totalement si les autres de- 



VALEUR RELATIVE DE LÀ GLOIRE 13T 

venaient ce que rhomme célèbre est déjà. Une chose ne 
peut avoir de valeur absolue que si elle garde son prix en 
toute circonstance; dans le cas présent, ce qui aura une 
valeur absolue, ce sera donc ce qu'un homme est directe- 
ment et par lui-même : c'est là par conséquent ce qui con- 
stituera nécessairement la valeur et la félicité d'un grand 
cœur et d'un grand esprit. Ce qu'il y a de précieux, ce 
n'est donc pas la gloire, mais c'est de la mériter. Les con- 
ditions qui en rendent digne sont, pour ainsi dire, la sub- 
stance ; la gloire n'est que l'accident ; cette dernière agit 
sur l'homme célèbre comme symptôme extérieur qui vient 
confirmer à ses yeux la haute opinion qu'il a de lui-même ; 
on pourrait dire que, semblable à la lumière qui ne devient 
visible que réfléchie par un corps, toute supériorité n'ac- 
quiert la pleine conscience d'elle-même que par la gloire» 
Mais le symptôme même n'est pas infaillible, vu qu'il 
existe de la gloire sans mérite et du mérite sans gloire. 
Lessing dit à ce sujet d'une façon charmante : « // y « des 
hommes célèbres, il y en a qui méritent de l'être. » 
Ce serait en vérité une bien misérable existence que celle; 
dont la valeur ou la dépréciation dépendraient de ce 
qu'elle paraît aux yeux des autres, et tejle serait la vie du 
héros et du génie si le prix de leur existence consistait 
dans la gloire, c'est-à-dire dans l'approbation d'autrui. 
Tout être vit et existe avant tout pour son propre compte, 
par conséquent principalement en soi et par soi. Ce qu'un 
homme est, n'importe comment, il l'est tout d'abord et 
par-dessus tout en soi; si, considérée ainsi, la valeur en 
est minime, c'est qu'elle l'est aussi, considérée en général. 



138 Dfi CE QUE L'ON REPRÉSENTE 

L'image au contraire de notre être, tel qu'il se réfléchit 
dans les têtes des autres hommes, est quelque chose de 
secondaire, de dérivé, d'éventuel, ne se rapportant que fort 
indirectement à l'original. En outre, les têtes des masses 
sont un local trop misérable pour que notre vrai bonheur 
y puisse trouver sa place. On ne peut y rencontrer qu'un 
bonheur chimérique. Quelle société mélangée ne voit-on 
pas réunie dans ce temple de la gloire universelle ! Capi- 
taines , ministres , charlatans , escamoteurs , danseurs, 
chanteurs, millionnaires et juifs : oui, les mérites de tous 
ces gens-là y sont bien plus sincèrement appréciés, y trou- 
vent bien plus A'estime sentie que les mérites intellec- 
tuels, surtout ceux d'ordre supérieur, qui n'obtiennent 
de la grande majorité qu'une estime sur parole. Au 
point de vue eudémonologique, la gloire n'est donc que le 
morceau le plus rare et le plus savoureux servi à notre 
orgueil et à notre vanité. Mais on trouve surabondamment 
d'orgueil et de vanité chez la plupart des hommes^ bien 
qu'on les dissimule; peut-être même rencontre-t-on ces 
deux conditions au plus haut degré chez ceux qui possè- 
dent à n'importe quel titre des droits à la gloire et qui le 
plus souvent doivent porter bien longtemps dans leur 
âme la conscience incertaine de leur haute valeur, avant 
d'avoir l'occasion de la mettre à l'épreuve et ensuite de la 
faire reconnaître : jusqu'alors, ils ont le sentiment de subir 
une secrète injustice ^ En général, et comme nous l'avons 



1. Comme notre plus grand plaisir consiste en ce qu'on nous admire, 
mais comme les autres ne consentent que très difficilement à nous 
admirer même alors que Tadmiration serait pleinement justifiée, il en 



LA GLOIRE SATISFAIT L'ORGUEIL 139 

dit au commeacement de ce chapitre, le prix attaché à 

l'opinion est tout à fait disproportionné et déraisonnable, 
à ce point que Hobbes a pu dire, en termes très énergi- 
ques, mais très justement : « Toute jouissance de l'âme, 
toute satisfaction vient de là que^ se comparant aux 
autres, on puisse avoir une haute opinion de soi-même, » 
{De cive^ I, 5.) Ainsi s'explique le grand prix que Ton at- 
tache à la gloire, et les sacrifices que Ton fait dans le seul 
espoir d'y arriver un jour : 

Famé i8 the spur, that the clear spirit doth raise 

(That lust infirinity of noble miads) 

To sconi delights aad live laborious days. 

(La renommée est l'éperon qui pousse les esprits éminents [dernière 
faiblesse des nobles Ames] a dédaigner les plaisirs et à consacrer leur 
Yie au travail.) 

Et ailleurs il dit : 

how hai'd it is to climb 
The hights were Pame's proud temple shines, afar 

(Qu'il est dur de grimper aux sommets où brille au loin le temple de 
la Renommée.) 

C'est pourquoi aussi la plus vaniteuse de toutes les 
nations a toujours à la bouche le mot « gloire » et con- 
sidère celle-ci comme le mobile principal des grandes 
actions et des grandes œuvres. Seulement, comme la 
gloire n'est incontestablement que le simple écho, l'image, 
l'ombre, le symptôme du mérite, et comme en tout cas 

résulte que celui-là. est le plus heureux qui, n'importe comment, est 
arrivé à s*admirer sincèrement soi-même. Seulement il ne doit pas se 
laisser égarer par les autres. — (No^e de l'auteur,) 



140 DE CE QUE l'on REPRÉSENTE 

ce qu'on admire doit avoir plus de valeur que Tadmiration^ 
il s'ensuit que ce qui rend vraiment heureux ne réside 
pas dans la gloire, mais dans ce qui nous Tattire, dans le 
mérite même, ou, pour parler plus exactement, dans le- 
caractère et les facultés qui fondent le mérite soit dans^ 
Tordre moral soit dans Tordre intellectuel. Car ce qu'un 
homme peut être de meilleur, c'est nécessairement pour 
lui-même qu'il doit l'être ; ce qui se réfléchit de son être 
dans la tête des autres, ce qu'il vaut dans leur opinion 
n'est qu'accessoire et d'un intérêt subordonné pour lui. 
Par conséquent, celui qui ne fait que mériter la gloire, 
quand même il ne l'obtient pas, possède amplement la 
chose principale et a de quoi se consoler de ce qui lui 
manque. Ce qui rend un homme digne d'envie, ce n'est 
pas d'être tenu pour grand par ce public si incapable de 
juger et souvent si aveugle, c'est d'être grand ; le suprême 
bonheur non plus n'est pas de voir son nom aller à la 
postérité, mais de produire des pensées qui méritent 
d'être recueillies et méditées dans tous les siècles. C'est 
là ce qui ne peut lui être enlevé, « twv eç' Tiixtv » ; le reste 

est a Tb)v oux e^' y){jliv j». 

Quand, au contraire, l'admiration même est l'objet 
principal, c'est que le sujet n'en est pas digne. Tel est 
en effet le cas pour la fausse gloire, c'est-à-dire la gloire 
non méritée. Celui qui la possède doit s'en contenter pour 
' tout aliment, puisqu'il n'a pas les qualités dont cette 
gloire ne doit être que le symptôme, le simple reflet. 
Mais il se dégoûtera souvent de cette gloire même : 
il arrive un moment où, en dépit de l'illusion sur sou 



LA VRAIE GLOIRE 141 

propre compte que la vanité lui procure, il sera pris de 
vertige sur ces hauteurs qu'il n'est pas fait pour habiter, 
ou bien il s'éveille en lui un vague soupçon de n'être que 
du cuivre doré ; il est saisi de la crainte d'être dévoilé et 
humilié comme il le mérite, surtout alors qu'il peut lire 
déjà sur le front des sages le jugement de la postérité. Il 
ressemble à un homme possédant un héritage en vertu 
d'un faux testament. Le retentissement de la gloire vraie, 
de celle qui vivra à travers les âges futurs, n'arrive jamais 
aux oreilles de celui qui en est l'objet, et pourtant on le 
lient pour heureux. C'est que ce sont les hautes facultés 
auxquelles il doit sa gloire, c'est le loisir de les déve- 
iopper, c'est-à-dire d'agir en conformité de sa nature, 
^'est d'avoir pu ne s'occuper que des sujets qu'il aimait 
ou qui l'amusaient, c'est là ce qui l'a rendu heureux; ce 
n'est aussi que dans ces conditions que se produisent les 
-oeuvres qui iront à la gloire. C'est donc sa grande âme, 
«'est la richesse de son intelligence, dont l'empreinte dans 
ses œuvres force l'admiration des temps à venir, qui 
sont la base de son bonheur; ce sont encore ses pensées 
dont la méditation fera l'étude et les délices des plus 
nobles esprits à travers d'innombrables siècles. Avoir 
mérité la gloire, voilà ce qui en fait la valeur comme aussi 
la propre récompense. Que des travaux appelés à la gloire 
éternelle l'aient parfois obtenue déjà des contemporains, 
^'est là un fait dû à des circonstances fortuites et qui n'a 
pas grande importance. Car les hommes manquent d'or- 
dinaire de jugement propre, et surtout ils n'ont pas les 
facultés voulues pour apprécier les productions d'un ordre 



142 DE CE QUE L*ON REPRtSBMn 

élevé et difficile ; aussi suivent-ils toujours sur ces ma- 
tières l'autorité d'autrui, et la gloire suprême est accordée 
de pure confiance par quatre-vingt-dix-neuf admirateurs 
sur cent. C'est pourquoi l'approbation des contemporains, 
quelque nombreuses que soient leurs voix, n'a que peu 
de prix pour le penseur; il n'y distingue toujours que 
l'écho de quelques voix peu nombreuses qui ne sont elles- 
mêmes parfois qu'un effet du moment. Un virtuose se 
sentirait-il bien flatté par les applaudissements approbatifs 
de son public s'il apprenait que, sauf un ou deux indi- 
vidus, l'auditoire est composé en entier de sourds qui, 
pour dissimuler mutuellement leur infirmité, applaudissent 
bruyamment dès qu'ils voient remuer les main& du seul 
qui entend? Que serait-ce donc s'il apprenait aussi que 
ces chefs de claque ont souvent été achetés pour procurer 
le plus éclatant succès au plus misérable racleur! Ceci 
nous explique pourquoi la gloire contemporaine subit si 
rarement la métamorphose en gloire immortejle; d'Alem- 
bert rend la même pensée dans sa magnifique description 
du temple de la gloire littéraire : « L'intérieur du temple 
n'est habité que par des morts qui n'y étaient pas de 
leur vivant^ et par quelques vivants que l'on met à la 
porte ^ pour la plupart^ dès qu'ils sont morts, » 

Pour le dire en passant, élever un monument à un 
homme de son vivant, c'est déclarer que pour ce qui le 
concerne on ne se fie pas à la postérité. Quand malgré 
tout un homme arrive pendant sa vie à une gloire que les 
générations futures confirmeront, ce ne sera jamais que 
dans un âge avancé : il y a bien quelques exceptions à 



Là GLOIBE SCIENTIFIQUE US 

cette règle pour les artistes et les poètes, mais il y en 
a beaucoup moins pour les philosophes. Les portraits 
d'hommes célèbres pour leurs œuvres, peints générale- 
ment à une époque où leur célébrité était déjà établie, 
confirment la règle précédente ; ils nous les représentent 
d'ordinaire vieux et tout blancs, les philosophes nommé- 
ment. Au point de vue eudémonologique, toutefois, la 
chose est parfaitement justifiée. Avoir gloire et jeunesse 
à la fois, c'est trop pour un mortel. Notre existence est 
sr pauvre que ses biens doivent être répartis avec plus de 
ménagement. La jeunesse a bien assez de richesse propre ; 
elle peut s'en contenter. C'est dans la vieillesse, quand 
jouissances et plaisirs sont morts, comme les arbres 
pendant Thiver, que l'arbre de la gloire vient bourgeonner 
à propos, comme une verdure d'hiver; on peut encore 
comparer la gloire à ces poires tardives qui se développent 
pendant l'été, mais qu'on ne mange qu'en hiver. Il n'y a 
pas de plus belle consolation pour le vieillard que de voir 
toute la force de ses jeunes années s'incorporer dans des 
CBUvres qui ne vieilliront pas comme sa jeunesse. 

Examinons maintenant de plus près la route qui conduit 
à la gloire par les sciences, celles-ci étant la branche le 
plus à notre portée ; nous pourrons établir à leur égard la 
règle suivante. La supériorité intellectuelle dont témoigne 
la gloire scientifique se manifeste toujours par une com- 
binaison neuve de certaines données. Ces dernières peu- 
vent être d'espèces très diverses, mais la gloire attachée 
à leur combinaison sera d'autant plus grande et plus 
étendue qu'elles-mêmes seront plus généralement connues 



144 DE CE QUE L'ON REPRÉSENTE 

«t plus accessibles à chacun. Si ces données sont, par 
exemple, des chiffres, des courbes, une question spéciale 
4e physique, de zoologie, de botanique ou d'anatomie, 
des passages corrompus d'auteurs anciens, des inscrip- 
tions à demi effacées ou dont l'alphabet nous manque, ou 
4es points obscurs d'histoire, dans tous ces cas la gloire 
<Iu^on acquerra à les combiner judicieusement ne s'étendra 
guère plus loin que la connaissance même de ces données 
et par conséquent ne dépassera pas le cercle d'un petit 
nombre d'hommes qui vivent d'ordinaire dans la retraite 
et sont jaloux de la gloire dans leur profession spéciale. 
Si, au contraire, les données sont de celles que tout le 
inonde connaît, si ce sont par exemple des facultés essen- 
lielles et universelles de l'esprit ou du cœur humain, ou 
bien des forces naturelles dont l'action se passe constam- 
ment sous nos yeux, ou bien encore la marche, familière 
à tous, de la nature en général, alors la gloire de les avoir 
mises en plus grande lumière par une combinaison neuve, 
Importante et évidente, se répandra avec le temps dans le 
sein de l'humanité civilisée presque tout entière. Car, si 
les données sont accessibles à chacun, leur combinaison 
généralement le sera aussi. Néanmoins la gloire sera 
toujours en rapport avec la difficulté à surmonter. En 
effet, plus les hommes à qui les données sont connues 
seront nombreux, plus il sera difficile de les combiner 
d'une manière neuve et juste à la fois, puisqu'une infinité 
d'esprits s'y seront déjà essayés et auront épuisé les 
combinaisons possibles. En revanche, les données inac- 
cessibles au grand public, et dont la connaissance ne 



LA GLOIRE SCIENTIFIQUE 14S 

s'acquiert que par des voies longues et laborieuses, ad- 
mettront encore le plus souvent des combinaisons nou- 
velles ; quand on les aborde avec une raison droite et un 
jugement sain, on peut aisément avoir la chance d'arriver 
à une combinaison neuve et juste. Mais la gloire ainsi 
obtenue aura, à peu de chose près, pour limite le cercle 
même de la connaissance de ces données. Car la solution 
des problèmes de cette nature exige, à la vérité, beaucoup 
de travail et d'étude; d'autre part, les données pour les 
problèmes de la première espèce, où la gloire à acquérir 
est précisément la plus élevée et la plus vaste, sont con- 
nues de tout le monde et sans effort; mais, s'il faut peu 
de travail pour les connaître, il faudra d'autant plus de 
talent, de génie même pour les combiner. Or il n'y a pas 
de travail qui, pour la valeur propre ou pour celle qu'on 
lui attribue, puisse soutenir la comparaison avec le talent 
ou le génie. 

Il résulte de là que ceux qui se savent doués d'une 
raison solide et d'un jugement droit, sans avoir pourtant 
le sentiment de posséder une intelligence hors ligne, ne 
doivent pas reculer devant les longues études et les 
recherches laborieuses; ils pourront s'élever par là au- 
dessus des hommes à la portée desquels se trouvent les 
données universellement connues, et atteindre des régions 
écartées, accessibles seulement à l'activité du savant. 
Car ici le nombre des concurrents est infiniment moindre, 
et un esprit quelque peu supérieur trouvera bientôt l'oc- 
casion d'une combinaison neuve et juste; le mérite de sa 
découverte pourra même s'appuyer en même temps sur la 

ScHOPENHAUER. — Sagesse dans la vie. iO 



146 DE CE QUE L*ÛN REPRÉSENTE 

difficulté d'arriver à la conhaissance des données. Mais 
la multitude ne percevra que de loin le bruit des applau- 
dissements que ces travaux vaudront à leur auteur de la 
part de ses confrères en science, seuls connaisseurs en la 
matière. En poursuivant jusqu'à son terme la route ici 
indiquée, on peut même déterminer le point où les don- 
nées, par leur extrême difficulté d'acqiysition, suffisent à 
elles seules, en dehors de toute combinaison, pour fonder 
une gloire. Tels senties voyages dans les pays très éloignés 
et peu visités ; on devient célèbre par ce qu'on a vu, non 
par ce qu'on a pensé. Ce système a encore ce grand 
avantage qu'il est plus facile de communiquer aux autres 
les choses qu'on a vues que celles qu'on a pensées, de 
même que le public comprend plus aisément les premières 
que les secondes; on trouve aussi de cette façon plus 
de lecteurs. Car, ainsi qu'Asmus l'a déjà dit : 

Wenn jemand eine Reise that, 
So kaun er was erzâblen. 

(Après un grand voyage, on a bien des choses à raconter.} 

Mais il en résulte aussi que, lorsqu'on fait la connais- 
sance personnelle d'hommes célèbres de cette espace, on 
se rappelle souvent l'observation d'Horace : 

Cœlum, non animum, mutant, qui trans mare currunt. 

(Ep. I, 11, V. 27.) 

(C'est changer de climat, ce n'est pas changer d'humeur, que de 
courir au delà des mers.) 

En ce qui concerne maintenant l'homme doué de hautes 
facultés, celui qui seul peut oser aborder la solution de ces 



Là gloire scientifique 147 

grands et difficiles problèmes traitant des choses géné- 
rales et universelles, celui-là fera bien d'une part d'élargir 
le plus possible son horizon, mais d'autre part il devra 
rétendre également dans toutes les directions, sans 
s'égarer trop profondément dans quelqu'une de ces 
régions plus spéciales, connues seulement de peu d'indi- 
vidus ; en d'autres mots, sans pénétrer trop avant dans 
les détails spéciaux d'une seule science, et bien moins 
encore faire de la micrologie, dans quelque branche que 
ce soit. Car il n'a pas besoin de s'adonner aux choses 
difficilement accessibles pour échapper à la foule des 
concurrents; ce qui est à la portée de tous lui fournira 
précisément matière à des combinaisons neuves, impor- 
tantes et vraies. Mais, par là même, son mérite pourra être 
apprécié par tous ceux qui connaissent les données, et c'est 
la plus grande partie du genre humain. Voilà la raison de 
l'immense différence entre la gloire réservée aux poètes et 
aux philosophes et celle accessible aux physiciens, chi- 
mistes, anatomistes, minéralogues, zoologues, philolo- 
gues, historiens et autres. 



CHAPITRE V 



PARÉNÈSES ET MAXIMES 



Ici moins que partout j'ai la prétention d'être complet; 
sans quoi j'aurais à répéter les nombreuses, et en partie 
excellentes, règles de la vie données par les penseurs de 
tous les temps, depuis Theognis et le pseudo-Salomon ' 
jusqu'à La Rochefoucauld; je ne pourrais pas éviter non 
plus beaucoup de lieux communs des plus rebattus. J'ai 
renoncé aussi presque entièrement à tout ordre systé- 
matique. Que le lecteur s'en console, car en pareilles 
matières un traité complet et systématique eût été infail- 
liblement ennuyeux. Je n'ai consigné que ce qui m'est 
venu tout d'abord à l'esprit, ce qui m'a semblé digne 
d'être communiqué et ce qui, autant que je me le rap- 
pelais, n'avait pas encore été dit, pas aussi complète- 
ment du moins et pas sous cette même forme ; je ne fais 
donc que glaner dans ce vaste champ où d'autres ont ré^ 
colté avant moi. 

1. VEcclésiaste; trad. 



150 PARËNÉSES ET MAXIMES 

Toutefois pour apporter un peu de suite dans cette grande 
variété d'opinions et de conseils relatifs à mon sujet, je les 
classerai en maximes générales et en maximes concer- 
nant notre conduite envers nous-même, puis envers les 
autres et enfin en face de la marche dos choses et du sort 
en ce monde. 



I. — Maximes génération. 

V Je considère comme la règle suprême de toute sa- 
gesse dans la vie la proposition énoncée par Aristote dans 
sa Morale à Nicomaque (VII, 12) : « o çpovtfAoç to aXuTcov 
Siwxst, ou TO Yi§u, » ce qui peut se traduire ainsi : Le sage 
poursuit l'absence de douleur et uon le plaisir. La vérité 
de cette sentence repose sur ce que tout plaisir et tout 
bonheur sont de nature négative, la douleur par contre de 
nature positive. J'ai développé et prouvé cette thèse dans 
mon ouvrage principal, vol. I, § 58. Je. veux cependant 
l'expliquer encore par un fait d'observation journalière. 
Quand notre corps tout entier est sain et intact, sauf une^ 
petite place blessée ou douloureuse, la conscience cesse 
de percevoir la santé du tout; l'attention se dirige tout en- 
tière sur la douleur de la partie lésée, et le plaisir, déter- 
miné par le sentiment total de l'existence, s'efface. De 
même, quand toutes nos affaires marchent à notre gré, sauf 
une seul^ qui va à rencontre, c'est celle-ci, fût-elle de 
minime importance, qui nous trotte constamment par la 
cervelle, c'est sur elle que se reporte toujours notre 
pensée et rarement sur les autres choses, plus importantes, 



DOULEUR ET PLàlSIR 181 

qui marchent à notre souhait. Dans les deux cas, c'est la 
volonté qui est lésée, la première fois telle qu'elle s'objec- 
tive dans l'organisme, la seconde fois dans les efforts de 
rhomme ; nous voyons, dans les deux cas, que sa satis- 
faction n'agit jamais que négativement, et que, par consé- 
quent, elle n'est pas éprouvée directement du tout; c'est 
tout au plus par voie réflexe qu'elle arrive à la conscience. 
Ce qu'il y a de positif au contraire, c'est l'empêchement 
de la volonté, lequel se manifeste directement aussi. 
Tout plaisir consiste à supprimer cet empêchement, à 
s'en affranchir, et ne saurait être, par conséquent, que 
de courte durée. 

Voilà donc sur quoi repose l'excellente règle d'Aristote 
rapportée ci-dessus, d'avoir à diriger notre attention non 
sur les jouissances et les agréments de la vie, mais sur les 
moyens d'échapper autant qu'jl est possible aux maux 
innombrables dont elle est semée. Si cette voie n'était pas 
la vraie, l'aphorisme de Voltaire : « Le bonheur n'est qu'un 
rêve et la douleur est réelle^ » serait aussi faux qu'il est 
juste en réalité. Aussi, quand on veut arrêter le bilan de 
sa vie au point de vue eudémonologique, il ne faut pas 
établir son compte d'après les plaisirs qu'on a goûtés, mais 
d'après les maux auxquels on s'en soustrait. Bien plus, 
l'eudémonologie, c'est-à-dire un traité de la vie heureuse^ 
doit commencer par nous enseigner que son nom même 
est un euphémisme, et que par « vivre heureux » il 
faut entendre seulement « moins malheureux », en un 
mot, supportablement. Et, de fait, la vie n'est pas là 
pour qu'on en jouisse, mais pour qu'on subisse, pour 



1S2 PARÉNÈSES ET MAXIMES 

qu'an s'en acquitte ; c'est ce qu'indiquent aussi bien 
des expressions telles que, en latin : « degere vitam », 
« vitam defungi »; en italien : « si scampa cori »; 
en allemand : « man muss suchen^ durch zukommen », 
« er wird schon durch die Welt kommen », et autres 
semblables. Oui, c'est une consolation, dans la vieillesse, 
que d'avoir derrière soi le labeur de la vie. L'homme 
le plus heureux est donc celui qui parcourt sa vie sans 
douleurs trop grandes, soit au moral soit au physique, 
et non pas celui qui a eu pour sa part les joies les plus 
vives du les jouissances les plus fortes. Vouloir mesu- 
rer sur celles-ci le bonheur d'une existence, c'est re- 
courir à une fausse échelle. Car les plaisirs sont et restent 
négatifs; croire qu'ils rendent heureux est une illusion 
que l'envie entretient et par laquelle elle se punit elle- 
même. Les douleurs au contraire sont senties positivement, 
c'est leur absence qui est l'échelle du bonheur de la vie. 
Si, à un état libre de douleur vient s'ajouter encore l'ab- 
sence de l'ennui, alors on atteint le bonheur sur terre 
dans ce qu'il a d'essentiel, car le reste n'est plus que chi- 
mère. Il suit de là qu'il ne faut jamais acheter de plaisirs 
au prix de douleurs, ni même de leur menace seule, vu 
que ce serait payer du négatif et du chimérique avec du 
positif Bi du réel. En revanche, il y a bénéfice à sacrifier 
des plaisirs pour éviter des douleurs. Dans l'un et l'autre 
cas, il est indifférent que les douleurs suivent ou précèdent 
les plaisirs. Il n'y a vraiment pas de folie plus grande que 
de vouloir transformer ce théâtre de misères en un lieu de 
plaisance, et de poursuivre des jouissances et des joies au 



DOULEUR ET PLAISIR ISS 

Heu de chercher à éviter la plus grande somme possible 
de douleurs. Que de gens cependant tombent dans cette 
folie ! L'erreur est infiniment moindre chez eelui qui, d'un 
<eil trop sombre, considère ce monde comme une espèce 
d'enfer et n'est occupé qu'à s'y procurer un logis à 
répreuve des flammes^ Le fou court après les plaisirs de 
la vie et trouve la déception ; le sage évite les maux. Si 
malgré ces efforts il n'y parvient pas, la faute en est alors 
an destin et non à sa folie. Mais pour peu qu'il y réussisse, 
il ne sera pas déçu, car les maux qu'il aura écartés sont 
des plus réels. Dans le cas même où le détour fait pour leur 
échapper eût été trop grand et où il aurait sacrifié inuti- 
lement des plaisirs, il n'a rien perdu en réalité : car ces 
derniers sont chimériques, et se désoler de leur perte se- 
rait petit ou plutôt ridicule. 

Pour avoir méconnu cette vérité à la faveur de l'opti- 
misme, on a ouvert la source de bien des calamités. En effet, 
dans les moments où nous sommes libres de souffrances, 
des désirs inquiets font briller à nos yeux les chimères d'un 
bonheur qui n'a pas d'existence réelle et nous induisent à les 
poursuivre : parla nous attirons la douleur qui est incontes- 
tablement réelle. Alors nous nous lamentons sur cet état 
exempt de douleurs que nous avons perdu et qui se trouve 
maintenant derrière nous comme un Paradis que nous 
avons laissé échapper à plaisir, et nous voudrions vainement 
rendre non-avenu ce qui est avenu. Il semble ainsi qu'un 
méchant démon soit constamment occupé, par les mirages 
trompeurs de nos désirs, à nous arracher à cet état exempt 
de souffrances, qui est le bonheur suprême et réel. Le 



154 PARÉNÉSES ET MAXIMES 

jeune homme s'imagine que ce monde qu'il n'a pas encore 
vu est là ppur être goûté, qu'il est le siège d'un bonheur 
positif qui n'échappe qu'à ceux qui n'ont pas l'adresse de 
s'en emparer. Il est fortifié dans sa croyance par les ro- 
mans et les poésies, et par cette hypocrisie qui mène le 
monde, partout et toujours, par les apparences extérieures. 
Je reviendrai tout à l'heure là-dessus. Désormais, sa vie 
est une chasse au bonheur positif, menée avec plus ou 
moins de prudence ; et ce bonheur positif est, à ce titre, 
censé composé de plaisirs positifs. Quant aux dangers aux- 
quels on s'expose, eh bien, il faut en prendre son parti. 
Cette chasse entraîne à la poursuite d'un gibier qui n'existe 
en aucune façon, et finit d'ordinaire par conduire au mal- 
heur bien réel et bien positif. Douleurs, souflfrances, mala- 
dies, pertes, soucis, pauvreté, déshonneur et mille autres 
peines, voilà sous quelles formes se présente le résultat: Le 
désabusement arrive trop tard. Si au contraire on obéit à 
la règle ici exposée, si l'on établit le plan de sa vie en vue 
d'éviter les souffrances, c'est-à-dire d'écarter le besoin, la 
maladie et toute autre peine, alors le but est réel ; on pourra 
obtenir quelque chose, et d'autant plus que le plan aura été 
moins dérangé par la poursuite de celte chimère du bon- 
heur positif. Ceci s'accorde avec ce que Gœthe, dans les 
affinités électives, fait dire à Mittler, qui est toujours occupé 
du bonheur des autres : « Celui qui veut s'affranchir d'un 
mal sait toujours ce qu'il veut : celui qui cherche mieux 
qu'il n'a est aussi aveugle qu'un cataracte. » Ce qui rap- 
pelle ce bel adage français : « le mieux est l'ennemi du 
bien, » C'est de là également que l'on peut déduire l'idée 



LE DESTIN iSS 

fondamentale du cynisme, tel que je Tai exposée dans mon 
grand ouvrage, tome II, chap. 16. Qu'est-ce en effet qui 
portait les cyniques à rejeter toutes jouissances, si ce n'est 
la pensée des douleurs dont elles s'accompagnent de près 
ou de loin ? Eviter celles-ci leur semblait autrement impor- 
tant que se procurer les premières. Profondément péné- 
trés et convaincus de la condition négative de tout plaisir 
et positive de toute souffrance, ils faisaient tout pour 
échapper aux maux, et pour cela jugeaient nécessaire de 
repousser entièrement et intentionnellement les jouis- 
sances qu'ils considéraient comme des pièges tendus pour 
nous livrer à la douleur. 

Certes nous naissons tous en Arcadie, comme dit Schil- 
ler, c'est-à-dire nous abordons la vie pleins de prétentions 
au bonheur, au plaisir, et nous entretenons le fol espoir 
d'y arriver. Mais, règle générale, arrive bientôt le destin, 
qui nous empoigne rudement et nous apprend que rien 
n'est d nous\, que tout est à hii^ en ce qu'il a un droit in- 
contesté non seulement sur tout ce que nous possédons 
et acquérons, sur femme et enfants, mais même sur nos 
bras et nos jambes, sur nos yeux et nos oreilles, et jusque 
sur ce nez que nous portons au milieu du visage. En tout 
cas, il ne se passe pas longtemps, et l'expérience vient nous 
faire comprendre que bonheur et plaisir sont une « Fata 
Morganay^ qui, visible de loin seulement, disparaît quand 
on s'en approche, mais qu'en revanche souffrance et dou- 
leur ont de la réalité, qu'elles se présentent immédiate- 
ment et par elles-mêmes, sans prêter à l'illusion ni à l'at- 
tente. Si la leçon porte ses fruits, alors nous cessons de 



156 PARËNÉSES ET MAXIMES 

courir après le bonheur et le plaisir, et nous nous atta- 
chons plutôt à fermer, autant que possible, tout accès à 
la douleur et à la souffrance. Nous reconnaissons aussi gue 
ce que le monde peut nous offrir de mieux, c'est une exis- 
tence sans peine, tranquille, supportable, et c'est à une 
telle vie que nous bornons nos exigences, afin d'en pou- 
voir jouir plus sûrement. Car, pour ne pas devenir très 
malheureux, le moyen le plus certain est de ne pas de- 
mander à être très heureux. C'est ce qu'a reconnu Merck, 
l'ami de jeunesse de Goethe, quand il a écrit : '< Cette 
tnlaine prétention à la félicité, surtout dans la mesure 
où nous la rêvons, gâte tout ici-bas. Celui qui peut s'en 
affranchir et ne demande que ce qu'il a devant soi, celui- 
là pourra se faire jour à travers la mêlée. » [Corresp. de 
Merck.) Il est donc prudent d'abaisser à une échelle très 
modeste ses prétentions aux plaisirs^ aux richesses, au 
rang, aux honneurs, etc., car ce sont elles qui nous atti- 
rent les plus grandes infortunes ; c'est cette lutte pour le 
bonheur, pour la splendeur et les jouissances. Mais une 
telle conduite est déjà sage et avisée par là seul qu'il est 
très facile d'être extrêmement malheureux et qu'il est, 
non pas difficile, mais tout à fait impossible, d'être 
très heureux. Le chantre de la sagesse a dit avec rai- 
son : 

Aureatu quisquis mediocritateai 
Diligit, tutus caret obsoleti 
Sordibus tecti, caret invidenda 
Sobrius aula. 

Sœvius veiitiB agitatur ingens 
Piuus : et celsœ graviore caeu 



IL FAUT MODÉRBR SES DÉSIRS iST 

Decidunt turres : feriuntque sumniOB 
Fulgura montes. 

(Horace, I. Il, od. 10.) 

(Celui qui aime la médiocrité, plus précieuse que For, ne cherche 
pas le repos sous le misérable toit d^une chaumière, et, sobre en ses 
désirs, fuit les palais que Ton envie. Le chêne altier est plus souvent 
battu par Torage ; les hautes tours s*écroulent avec plus de fracas, et 
c'est la cime des monts que va frapper la foudre.) 



Quiconque, s'étant pénétré, des enseignements de md 
philosophie, sait que toute notre existence est une chose 
qui devrait plutôt ne pas être et que la suprême sagesse 
consiste à la nier et à la repousser, celui-là ne fondera de 
grandes espérances sur aucune chose ni sur aucune si- 
tuation, ne poursuivra avec emportement rien au monde 
et n'élèvera de grandes plaintes au sujet d'aucun mécompte, 
mais il reconnaîtra la vérité de ce que dit Platon {Rép. , 

X, 604) ' « o"'f« "Pt f <»^v av0pcoi«va)v aÇiov yLV^ahiÇ fficoo^Tjç » (Rien 

des choses humaines n'est digne d'un grand empresse- 
ment), et cette autre vérité du poète persan : 



As-tu perdu Tempire du monde ? 
Ne t'en afflige point ; ce n'est rieu. 
As-tu conquis Tempire du monde? 
Ne t'en réjouis pas ; ce n'est rien. 
Douleurs et félicités, tout passe. 
Passe à côté du monde, ce n'est rieu. 

(Anwari Soheili.) 

(Voir l'épigraphe du Gulistan de Sardi, traduit en allemand par 
Graf.) 



Ce qui augmente particulièrement la difficulté de se 
pénétrer de vues aussi sages, c'est cette hypocrisie du 
monde dont j'ai parlé plus haut, et rien ne serait utile 



158 PARÉNÈSES ET MAXIMES 

comme de la dévoiler de bonne heure à la jeunesse. Les 
magnificences sont pour la plupart de pures apparences, 
comme des décors de théâtre, et Tessence de la chose 
manque. Ainsi des vaisseaux pavoises et fleuris, des 
coups de canon, des illuminations, des timbales et des 
trompettes, des cris d'allégresse, etc., tout cela est l'en- 
seigne, l'indication, l'hiéroglyphe de la joie ; mais le 
plus souvent la joie n'y est pas : elle seule s'est excusée 
de venir à la fête. Là où réellement elle se présente, là 
elle arrive d'ordinaire sans se faire inviter ni annoncer, 
elle vient d'elle-même et sans façons , s'introduisant 
en silence, souvent pour les motifs les plus insignifiants 
et les plus futiles, dans les occasions les plus jour- 
nalières, parfois même dans des circonstances qui ne 
sont rien moins que brillantes ou glorieuses. Comme 
l'or en Australie, elle se trouve éparpillée, çà et là, selon 
le caprice du hasard, sans règle ni loi, le plus souvent 
en poudre fine, très rarement en grosses masses. Mais 
aussi, dans toutes ces manifestations dont nous avons 
parlé, le seul but est de faire accroire aux autres que 
la joie est de la fête; l'intention, c'est de produire l'illu- 
sion dans la tête d'autrui. 

Gomme de la joie, ainsi de la tristesse. De quelle al- 
lure mélancolique s'avance ce long et lent convoi I La file 
des voitures est interminable. Mais regardez un peu à l'in- 
térieur : elles sont toutes vides, et le défunt n'est, en réa- 
lité, conduit au cimetière que par tous les cochers de la 
ville. Parlante image de l'amitié et de la considération en 
ce monde I Voilà ce que j'appelle la fausseté, Tinanité et 



LA lOIE ET LA TRISTESSE 159 

Fhypocrisie de la conduite humaine. Nous en avons en- 
core un exemple dans les réceptions solennelles avec les 
nombreux invités en habits de fête ; ceux-ci sont l'ensei- 
gne de la noble et haute société : mais, à sa place, c'est 
la peine, la contrainte et Tennui qui sont venus : car où 
il y a beaucoup de convives il y a beaucoup de racaille, 
eussent'ils tous des crachats sur la poitrine. En effet, la 
véritable bonne société est partout et nécessairement très 
restreinte. En général, ces fêtes et ces réjouissances por- 
tent toujours en elles quelque chose qui sonne creux ou, 
pour mieux dire, qui sonne faux, précisément parce qu'elles 
contrastent avec la misère et l'indigence de notre exis- 
tence, et que toute opposition fait mieux ressortir la 
vérité. Mais, vu du dehors, tout ça fait de l'effet; et c'est 
là le but. Chamfort dit d'une manière charmante : « La 
société^ les cercles^ les salons^ ce qu'on appelle le monde 
est une pièce misérable, un mauvais opéra, sans in- 
térêtf qui se soutient un peu par les machines^ les 
costumes et les décorations, » Les académies et les 
chaires <le philosophie sont également l'enseigne, le si* 
mulacre extérieur de la sagesse ; mais elle aussi s'ab- 
stient le plus souvent d'être de la fête, et c'est ailleurs 
qu'on la trouverait. Les sonneries de cloches, les vê- 
tements sacerdotaux, le maintien pieux, les simagrées, 
sont l'enseigne, le faux semblant de la dévotion, et 
ainsi de suite. C'est ainsi que presque toutes choses 
en ce monde peuvent être dites des noisettes creuses ; le 
noyau est rare par lui-même, et plus rarement encore 
est-il logé dans la coque. Il faut le chercher toute 



160 PARÉNËSES ET MAXIMES 

autre part, et on ne le rencontre d'ordinaire que par un 
hasard. 

2* Quand on veut évaluer la condition d'un homme 
au point de vue de sa félicité, ce n'est pas de ce qui 
le divertit, mais de ce qui l'attriste qu'on doit s'informer; 
car, plus ce qui l'afflige sera insignifiant en soi, plus, 
l'homme sera heureux; il faut un certain état de bien- 
être pour être sensible à des bagatelles ; dans le mal- 
heur, on ne les sent pas du tout. 

3"* Il faut se garder d'asseoir la félicité de sa vie sur 
une base large en élevant de nombreuses prétentions au 
bonheur : établi sur un tel fondement, il croule plus 
facilement, car il donne infailliblement alors naissance à 
plus de désastres. L'édifice du bonheur se comporte donc 
sous ce rapport au rebours de tous les autres, qui sont 
d'autant plus solides que leur base est plus large. Placer 
ses prétentions le plus bas possible, en proportion de 
ses ressources de toute espèce, voilà la voie la plus sûre 
pour éviter de grands malheurs. 

C'est en général une folie des plus grandes et des 
plus répandues que de prendre, de quelque façon que 
ce soit, de vasies disj^asiUon:^ pour sa vie. Car d'abord, 
pour le faire> on compte sur une vie d'honmie pleine et 
eiiUère, à laquelle cependant arrivent peu de gens. En 
outre, quand même on vivrait une existence aussi longue, 
elle ne se trouverait pas moins être trop courte pour 
les plans conçus; leur exécution réclame toiyours plus 



LA. RECHERCHE OU RONHBUR 161 

de temps qu'on ne supposait; ils sont de plus exposés, 
comme toutes choses humaines, à tant d'échecs et à 
tant d'obstacles de toute nature, qu'on peut rarement 
les mener jusqu'à leur terme. Finalement, alors même 
qu'on a réussi à tout obtenir, on s'aperçoit qu'on a né- 
gligé de tenir compte des modifications que le temps 
produit en nous-même; on n'a pas réfléchi que, ni pour 
créer ni pour jouir, nos facultés ne restent invariables 
dans la vie entière. Il en résulte que nous travaillons sou- 
vent à acquérir des choses qui, une fois obtenues, ne 
se trouvent plus être à notre taille ; il arrive encore que 
nous employons aux travaux préparatoires d'un ouvrage, 
des années qui, dans l'entre-temps, nous enlèvent insen- 
siblement les forces nécessaires à son achèvement. De 
même, des richesses acquises au prix de longues fa- 
tigues et de nombreux dangers ne peuvent souvent plus 
nous servir, et nous nous trouvons avoir travaillé pour 
les autres; il en résulte encore que nous ne sommes 
plus en état d'occuper un poste enfin obtenu après l'avoir 
poursuivi et ambitionné pendant de longues années. Les 
choses sont arrivées trop tard pour nous, ou, à l'in- 
verse, c'est nous qui arrivons trop tard pour les choses, 
alors surtout qu'il s'agit d'œuvres ou de productions; 
le goût de l'époque a changé; une nouvelle génération 
a grandi qui ne prend aucun intérêt à ces matières; ou 
bien d'autres nous ont devancés pai: des chemins plus 
courts, et ainsi de suite. Tout ce que nous avons ex- 
posé dans ce paragraphe 3, Horace l'a eu en vue dans 
les vers suivants : 

ScHOPENUAUER. — Ssigesse dans la vie. 11 



iS8 PARÉNBSBS ET MAXIMES 

Quid œternis minorem 
CoaailiiB animnm fotigas ? 

(L. Il, Ode H,\v. 11 et 12.) 

(Pourquoi fatiguer d'étemels projets un esprit débile?) 

Cette méprise si eommune est déterminée par Fine- 
vitable illusion d^optique des yeux de Tesprit, qui nous 
fait apparattre la vie comme infinie ou comme très courte, 
seton que nous la voyons de l'entrée ou du terme de 
notre carrière. Cette illusion a cependant son bon côté; 
sans elle, nous produirions difficilement quelque chose 
de grand. 

Mais il nous arrive en général dans la vie ce qui arrive 
au voyageur : à mesure qu'il avance, les objets pren- 
nent des formes différentes de celles qu'ils montraient de 
loin et ils se modifient pour ainsi dire à mesure qu'on 
s'en rapproche. Il en advient ainsi principalement de 
nos désirs. Nous trouvons souvent autre chose, parfois 
même mieux que ce que nous cherchions; souvent aussi 
ce que nous cherchons, nous le trouvons par une toute 
autre voie que celle vainement suivie jusque-là. D'autres 
fois, là où nous pensions trouver un plaisir, un bon- 
heur, une joie, c'est, à leur place, un enseignement, une 
expUcation, une connaissance, c'est-à-dire un bien du- 
rable et réel en place d'un bien passager et trompeur, 
qui s'offre à nous. C'est cette pensée qui court, comme 
une base fondamentale , à travers tout le livre de Wil- 
helm Meister ; c'est un roman intellectuel et par cela 
même d'une qualité supérieure à tous les autres, même 
a ceux de Walter Scott, qui ne sont tous que des œuvres 



LA RECHERCHA DU BONHEUR 163 

morales, c'est-à-dire qui n'envisagent la nature humaine 
que par le côté de la volonté ! Dans La flûte enchantée^ 
hiéroglyphe grotesque, mais expressif et significatif, nous 
trouvons également cette même pensée fondamentale 
symbolisée en grands et gros traits comme ceux des 
décorations de théâtre ; la symbolisation serait même par- 
faite si, au. dénouement, Tamino, ramené par le désir 
d« posséder Tamina,* au lieu de celle-ci, ne demandait 
et n'obtenait que l'initiation dans le temple de la Sa- 
gesse; en revanche, Papagéno, l'opposé nécessaire de 
Tamino, obtiendra «a Papagéna. Les hommes supérieurs 
et nobles saisissent vite cet enseignement du destin et 
s'y prêtent avec soumission et reconnaissance : ils com- 
prennent que dans ce monde on peut bien trouver l'ins- 
truction, mais non le bonheur ; ils s'habituent à échanger 
des espérances contre des connaissances; ils s'en con- 
tentent et disent finalement avec Pétrarque : 

Altro diletto, che'mparar non provo. 

Ils peuvent même en arriver à ne plus suivre leurs dé- 
sirs et leurs aspirations qu'en apparence pour ainsi dire 
et comme un badinage, tandis qu'en réalité et dans le 
sérieux de leur for intérieur ils n'attendent que de l'ins- 
truction; ce qui les revêt alors d'une teinte méditative, 
géniale et élevée. Dans ce sens, on peut dire aussi qu'il 
^n est de nous comme des alchimistes, qui, pendant qu'ils 
3ie cherchaient que de l'or, ont trouvé la poudre à canon, 
la porcelaine, des médicaments et jusqu'à des lois natu- 
relles. 



i64 PAR6NÉSES £T MAXIMES 



II. — Conoemant notre conduite enTors noua-mdme. 

4* Le manœuvre qui aide à élever un édifice, n*en 
connaît pas le plan d'ensemble, ou ne Ta pas toujours 
sous les yeux; telle est aussi la position de Thomme, 
pendant qu'il est occupé à dévider un à un. les jours et 
les heures de son existence, par rapport à l'ensemble 
de sa vie et au caractère total de celle-ci. Plus ce ca- 
ractère est digne, considérable, significatif et indivi- 
duel, plus il est nécessaire et bienfaisant pour Tindividu 
de jeter de temps en temps un regard sur le plan réduit 
de sa vie. Il est vrai que pour cela il lui faut avoir fait 
déjà un premier pas dans le « yvSOiaauTov » (connais-toi 
toi-même) : il doit donc savoir ce qu'il veut réellement, 
principalement et avant tout; il doit connaître ce qui 
est essentiel à son bonheur, et ce qui ne vient qu'en 
seconde, puis en troisième ligne; il faut qu'il se rende 
compte, en gros, de sa vocation, de son rôle et de ses 
rapports avec le monde. Si tout cela est important et 
élevé, alors l'aspect du plan réduit de sa vie le fortifiera, 
le soutiendra, relèvera plus que toute autre chose; cet 
examen l'encouragera au travail et le détournera des. 
sentiers qui pourraient l'égarer. 

Le voyageur, alors seulement qu'il arrive sur une 
éminence , embrasse d'un coup d'œil et reconnaît l'en-^ 
semble du chemin parcouru, avec ses détours et ses 
courbes; de même aussi, ce n'est qu'au terme d'une pé- 
riode de notre existence, parfois de la vie entière, que 



DE NOTRE CONDUITE ENVERS NOUS-MÊMES 165 

nous reconnaissons la véritable connexion de nos actions, 
de nos œuvres et de nos productions, leur liaison précise, 
leur enchaînement et leur valeur^ En effet tant que nous 
sommes plongés dans notre activité, nous n'agissons que 
selon les propriétés inébranlables de notre caractère, sous 
l'influence des motifs et dans la mesure de nos facultés, 
c'est-à-dire par une nécessité absolue; nous ne faisons 
à un moment donné que ce qui à ce moment-là nous 
semble juste et convenable. La suite seule nous permet 
d'apprécier le résultat, et le regard jeté en arrière sur 
l'ensemble nous montre seul le comment et le par quoi. 
Aussi, au moment où nous accomplissons les plus grandes 
actions, où nous créons des œuvres immortelles, nous 
n'avons pas la conscience de leur vraie nature : elles 
ne nous semblent que ce qu'il y a de plus approprié à 
notre but présent et de mieux correspondant à nos inten- 
tions; nous n'avons d'autre impression que d'avoir fait 
précisément ce qu'il fallait faire actuellement; ce n'est 
que plus tard, de l'ensemble et de son enchaînement, 
que notre caractère et nos facultés ressortent en pleine 
lumière; par les détails, nous voyons alors comment 
nous avons pris la seule route vraie parmi tant de 
chemins détournés, comme par inspiration et guidés par 
notre génie. Tout ce que nous venons de dire est vrai 
jen théorie comme en pratique et s'applique également 
aux faits inverses, c'est-à-dire au mauvais et au faux. 

5° Un point important pour la sagesse dans la vie, 
c'est la proportion dans laquelle nous consacrons une 
part de notre attention au présent et l'autre à l'avenir, 



166 PARÉNËSBS ET MAXIMES 

afin que Fun ne nous gâte pas Tautre. Il y a beaucoup 
(le gens qui vivent trop dans le présent : ce sont les 
frivoles; d'autres, trop dans l'avenir : ce sont les crain- 
tifs et les inquiets. On garde rarement la juste mesure. 
Ces hommes qui, mus par leurs désirs et leurs espé- 
rances, vivent uniquement dans Tavenir, les yeux tou* 
jours dirigés en avant, qui courent avec impatience au- 
devant des choses futures, car, pensent--ils, celles-là vont 
leur apporter tout à l'heure le vrai bonheur, mais qui, en 
attendant, laissent fuir le présent qu'ils négligent sans 
en jouir, ressemblent à ces ânes, en Italie, à qui l'on 
fait presser le pas au moyen d'une botte de foin atta- 
chée par un bâton devant leur tête : ils voient la botte 
toujours tout près devant eux et ont toujours l'espoir 
de l'atteindre. De tels hommes en effet s'abusent eux- 
mêmes sur toute, leur existence en ne vivant perpétuelle- 
ment qu'ad intérim, jusqu'à leur mort. Aussi, au lieu de 
nous occuper sans cesse exclusivement de plans et de 

• 

soins d'avenir, ou de nous livrer, à l'inverse, aux re- 
grets du passé, nous devrions ne jamais oublier que le 
présent seul est réel, que seul il est certain, et qu'au 
contraire l'avenir se présente presque toujours autre que 
nous ne le pensions et que le passé lui aussi a été dif- 
férent; ce qui fait que, en somme, avenir et passé ont 
tous deux bien moins d'importance qu'il ne nous semble. 
Car le lointain, qui rapetisse les objets pour l'œil, les 
surgrossit pour la pensée. Le présent seul est vrai et 
effectif; il est le temps réellement rempli, et c'est sur lui 
que repose exclusivement notre existence. Aussi doit-il 



IL FAUT S'OCCUPER DU TEMPS PRÉSENT 16T 

toujours mériter à nos yeux un accueil de bienvenue; 
nous devrions goûter^ avec la pleine conscience de sa 
valeur, toute heure supportable et libre de contrariétés 
ou de douleurs actuelles, c'est-à^lire ne pas la trou- 
bler par des visages qu'attristent des espérances déçues 
dans le passé ou des appréhensions pour Tavenir. Quoi 
de plus insensé que de repousser une bonne heure pré- 
sente ou de se la gâter méchamment par inquiétude de 
ravenir ou par chagrin du passé ! Donnons son temps 
au souci, voire même au repentir; ensuite, quant aux 
faits accomplis, il faut se dire : 

©u(i.ov evi (TTY)6e(T(Ti çiXov Oa(i,a(TavTec avayxr). 

(Donnons, bien qu'à regret, tout ce qui est passé à l'oubli ; il est 
nécessaire d*étonfEer la colère dans notre sein.) 

Quant à l'avenir : 

Htoi xauxa Oewv ev youvatri -xeiTai. 
(Tout cela repose sur les genoux des dieux.) 

En revanche, quant au présent, il faut penser comme 
Sénèque : «Sinffuias dies ^ singulas vitasputa » (Chaque 
jour séparément est une vie séparée), et se rendre ce seul 
temps réel aussi agréable que possible. 

Les seuls maux futurs qui doivent avec raison nous 
alarmer sont ceux dont l'arrivée et le moment d'arrivée 
sont certains. Mais il y en a bien peu qui soient dans 
ce cas, car les maux sont ou simplement possibles, tout 
au plus vraisemblables, ou bien ils sont certains, n^ûs 



168 PARÉNËSES BT MAXIMES 

c'est l'époque de leur arrivée qui est douteuse. Si l'on 
se préoccupe des deux espèces de malheurs, on n'a 
plus un seul moment de repos. Par conséquent, afin de 
ne pas perdre la tranquillité de notre vie pour des maux 
dont Texistence od Tépoque sont indécises, il faut nous 
habituer à envisager les uns comme ne devant jamais 
arriver, les autres comme ne devant sûrement pas arriver 
de sitôt. 

Mais plus la peur nous laisse de repos, plus nous 
sommes agités par les désirs, les convoitises et les pré- 
tentions. La chanson si connue de Goethe : « Ich hab' 
mein Sach auf nichts gestellt » (J'ai placé mon souhait 
dans rien), signifie, au fond, qu'alors seulement qu'il a 
été évincé de toutes ses prétentions et réduit à l'existence 
telle qu'elle est, nue et dépouillée, l'homme peut acquérir 
ce calme de l'esprit qui est la base du bonheur humain, 
car ce calme est indispensable pour Jouir du présent et 
par suite de la vie entière. C'est à cet effet également que 
nous devrions toujours nous rappeler que le jour d'a^/- 
jourdfhui ne vient qu'une seule fois et plus Jamais. Mais 
nous nous imaginons qu'il reviendra demain : cependant 
demain est un autre jour qui lui aussi n'arrive qu'une 
fois. Nous oublions que chaque Jour est une portion inté- 
grante, donc irréparable, de la vie, et nous le considérons 
comme contenu dans la vie de la même manière que les 
individus sont contenus dans la notion de l'ensemble. 
Nous apprécierions et nous goûterions aussi bien mieux 
le présent, si, dans les jours de bien-être et de santé, nous 
reconnaissions à quel point, pendant la maladie ou Tafflic- 



SE RESTREINDRE REND HEUREUX 169 

tion, le souvenir nous représente comme infiniment en- 
viable chaque heure libre de douleurs ou de privations ; 
c'est comme un paradis perdu, comme un ami méconnu. 
Mais, au contraire, nous vivons nos beaux jours sans leur 
accorder d'attention, et alors seulement que les mauvais 
arrivent , nous voudrions rappeler les autres . Nous 
laissons passer à côté de nous, sans en jouir et sans leur 
accorder uu sourire, mille heures sereines et agréables, 
et plus tard, aux temps sombres, nous reportons vers 
elles nos vaines aspirations. Au lieu d'agir ainsi, nous 
devrions rendre hommage à toute actualité supportable, 
même la plus banale, que nous laissons fuir avec tant 
d'indifférence, que nous repoussons même impatiem- 
ment; nous devrions toujours nous rappeler que ce pré- 
sent se précipite en ce même instant dans cette apothéose 
du passé, où désormais, rayonnant de la lumière de 
l'impérissabilité, il est conservé par la mémoire, pour se 
représenter à nos yeux comme l'objet de notre plus 
ardente aspiration, alors que, surtout aux heures mau- 
vaises, le souvenir vient lever le rideau. 

6** Se restreindre rend heureux. Plus notre cercle de 
vision, d'action et de contact est étroit, plus nous sommes 
heureux ; plus il est vaste, plus nous nous trouvons tour- 
mentés ou inquiétés. Car, en même temps que lui, gran- 
dissent et se multiplient les peines, les désirs et les 
alarmes. C'est même pour ce motif que les aveugles ne 
sont pas aussi malheureux que nous pourrions le croire 
d priori; on peut en juger au calme doux, presque 
enjoué de leurs traits. Cette règle nous explique aussi en 



170 PARÉNÉSES KT MAXIMES 

partie pourquoi la seconde moitié de notre vie est plus 
triste que la première. En effet, dans le cours de Texis- 
tence, Thorizon de nos vues et de nos relations va s'élar- 
gissant. Dans Tenfance, il est borné à Tentourage le plus 
proche et aux relations les plus étroites; dans Tadoles- 
cence, il' s'étend considérablement; dans Tâge viril, il 
embrasse tout le cours de notre vie et s'étend souvent 
même jusqu'aux relations les plus éloignées, jusqu'aux 
Etats et aux peuples ; dans la vieillesse, il embrasse les 
générations futures. Toute limitation au contraire, même 
dans les choses de l'esprit, profite à notre bonheur. Car 
moins il y a d'excitation de la volonté, moins il y aura de 
souffrance ; or nous savons que la souffrance est positive 
et le bonheur simplement négatif. La limitation du cercle 
d'action enlève à la volonté les occasions extérieures 
d'excitation; la limitation de l'esprit, les occasions inté- 
rieures. Cette dernière a seulement l'inconvénient d'ouvrir 
l'accès à l'ennui qui devient la source indirecte d'innom- 
brables souffrances, parce qu'on recourt à tous les moyens 
pour le chasser; on essaye des distractions, des réunions, 
du luxe, du jeu, de la boisson, et de mille autres choses; 
de là dommages, ruine et malheurs de toute sorte. Diffi' 
tilis in Otto quies. Pour montrer en revanche combien la 
limitation extérieure est bienfaisante pour le bonheur 
humain, autant que quelque chose peut l'être, combien 
elle lui est même nécessaire, nous n'avons qu'à rappeler 
que le seul genre de poème qui entreprenne de peindre 
des gens heureux, l'idylle, les représente toujours placés 
essentiellement dans une condition et un entourage des 



LA PRUDENCE 171 

plus limités. Ce même sentiment produit aussi le plaisir 
que nous trouvons à ce qu'on appelle des tableaux de 
genre. En conséquence, nous trouverons du bonheur dans 
la plus grande simplicité possible de nos relations et 
même dans Y uniformité du genre de vie, tant que cette 
uniformité n'engendrera pas l'ennui : c'est à cette condi- 
tion que nous porterons plus légèrement la vie et son 
fardeau inséparable; l'existence s'écoulera, comme un 
ruisseau, sans vagues et sans tourbillons. 

1^ Ce qui importe, en dernière instance, à notre bon- 
heur ou à notre malheur, c'est ce qui remplit et occupe la 
conscience. Tout travail purement intellectuel apportera^ 
au total, plus de ressources à l'esprit capable de s'y livrer, 
que la vie réelle avec ses alternatives constantes de réus- 
sites et d'insuccès, avec ses secousses et ses tourments. 
Il est vrai que cela exige déjà des dispositions d'esprit 
prépondérantes. Il faut remarquer en outre que, d'une 
part, l'activité extérieure de la vie nous distrait et nous 
détourne de l'étude et enlève à l'esprit la tranquillité et le 
recueillement réclamés, et que, d'autre part, l'occupation 
continue de l'esprit rend plus ou moins incapable de se 
mêler au train et au tumulte de la vie réelle ; il est donc 
sage de suspendre une telle occupation lorsque des cir- 
constances quelconques nécessitent une activité pratique 
et énergique. 

S*" Pour vivre avec prudence parfaite et pour retirer de 
sa propre expérience tous les enseignements qu'elle con- 
tient, il est nécessaii'e de se reporter souvent en arrière 
par la pensée et de récapituler ce qu'on a vn, fait, appris 



17:2 PARÉNËSES ET MAXIMES 

et senti en même temps dans la vie ; il faut aussi comparer 
son jugement d'autrefois avec son opinion actuelle, ses 
projets et ses aspirations avec leur résultat et avec la 
satisfaction que ce résultat nous a donnée. L'expérience 
nous sert ainsi de professeur particulier qui vient nous 
donner des répétitions privées. On peut aussi la consi- 
dérer comme le texte, la réflexion et les connaissances en 
étant le commentaire. Beaucoup de réflexion et de con- 
naissances avec peu d'expérience ressemble à ces édi- 
tions dont les pages présentent deux lignes de texte et 
quarante de commentaire. Beaucoup d'expérience accom- 
pagnée de peu de réflexion et d'instruction rappelle ces 
éditions de Deux-Ponts qui n'ont pas de notes et laissent 
bien des passages incompris dans le texte. 

C'est à ces préceptes que se rapporte la maxime de 
Pythagore, d'avoir à passer en revue avant de s'endormir 
le soir, ce qu'on a fait dans la journée. L'homme qui s'en 
va vivant dans le tumulte des aff'aires ou des plaisirs sans 
jamais ruminer son passé et qui se contente de dévider 
l'écheveau de sa vie, perd toute raison claire; son esprit 
devient un chaos, et dans ses pensées pénètre une certaine 
confusion dont témoigne sa conversation abrupte, frag- 
mentaire et pour ainsi dire hachée menu. Cet état sera 
d'autant plus prononcé que l'agitation extérieure , la 
somme des impressions sera plus grande et l'activité 
intérieure de l'esprit moindre. 

Observons ici qu'après un laps de temps, quand les 
relations et les circonstances qui agissaient sur nous ont 
disparu, nous ne pouvons plus faire revenir et revivre la 



IL FAUT SAVOIR SE SUFFIRE A SOI-MÊME 17â 

disposition et la sensation produites alors en nous ; mais 
ce que nous pouvons bien nous rappeler, ce sont nos 
manifestations à cette occasion. Or celles-ci sont le ré- 
sultat, Texpression et la mesure de celles-là. Aussi la 
mémoire ou le papier devraient-ils soigneusement con- 
server les traces des époques importantes de notre vie. 
Tenir son journal est très utile pour cela. 

9° Se suffire à soi-même, être tout en tout pour soi, et 
pouvoir dire : « Omnia mea mecum porto ^ » voilà certai- 
nement pour notre bonheur la condition la plus favorable; 
aussi ne saurait-on assez répéter la maxime d'Aristote : 
« H EuSatuovia twv aTapj^wv efftt » (Le bonheur est à ceux qui 
se suffisent à eux-mêmes. Mor. à Eiid.^ 7, 2.) [C'est au 
fond la même pensée, rendue d'une manière charmante, 
qu'exprime la sentence de Chamfort mise en tête de ce 
traité.] Car, d'une part, il ne faut compter avec quelque 
assurance que sur soi-même; d'autre part, les fatigues et 
les inconvénients, le danger et les peines que la société 
apporte avec elle, sont innombrables et inévitables. 

Il n'y a pas de voie qui nous éloigne plus du bonheur 
que la vie en grand, la vie des noces et festins, celle 
que les Anglais appellent le high life, car, en cherchant 
à transformer notre misérable existence en une succession 
de joies, de plaisirs et de jouissances, l'on ne peut manquer 
de trouver le désabusement, sans compter les mensonges 
réciproques que l'on se débite dans ce monde-là et qui 
en sont l'accompagnement obligé *. 



1. Ainsi que notre corps est enveloppé dans ses yêtements» ainsi notre 
esprit est revêtu de mensonges. Nos paroles, nos actions^ tout notre 



i74 PARÉNÉBBS ET MAXIMES 

Et tout d^abord toute société exige nécessairement un 
accommodement réciproque, un tempérament : aussi, plus 
elle est nombreuse, plus elle devient fade. On ne peut 
^tre vraiment soi qu'aussi longtemps qu'on est seul ; qui 
n'aime donc pas la solitude n'aime pas la liberté, car on 
n'est libre qu'étant seul. Toute société a pour compagne 
inséparable la contrainte et réclame des sacrifices qui 
coûtent d'autant plus cher que la propre individualité est 
plus marquante. Par conséquent, chacun fuira, suppor- 
tera ou chérira la solitude en proportion exacte de la 
valeur de son propre moi. Car c'est là que le mesquin 
sent toute sa mesquinerie et le grand esprit toute sa 
grandeur; bref, chacun s'y pèse à sa vraie valeur. En 
outre un homme est d'autant plus essentiellement et 
nécessairement isolé, qu'il occupe un rang plus élevé 
dans le nobiliaire de la nature. C'est alors une véritable 
jouissance pour un tel homme, que l'isolement physique 
soit en rapport avec son isolement intellectuel : si cela ne 
peut pas être, le fréquent entourage d'êtres hétérogènes 
le trouble; il lui devient même funeste, car il lui dérobe 
son moi et n'a rien à lui offrir en compensation. De plus, 
pendant que la nature a mis la plus grande dissemblance, 
au moral comme à l'intellectuel, entre les hommes, la 
société, n'en tenant aucun compte, les fait tous égaux, ou 
plutôt, à cette inégalité naturelle, elle substitue les dis- 
tinctions et les degrés artificiels de la condition et du rang 



être est menteur, et ce n'est qu'à travers cette enveloppe que l'on peut 
deviner parfois notre pensée vraie, comme à travers lee vèjbements les 
formes du corps. (Note de hauteur,) 



INCONSCIENCE DE LA SUPÉRIORITÉ INTELLECTUELLE J7S 

qui vont souvent diamétralement à rencontre de cette 
liste par rang telle que Ta établie la nature. Ceux que la 
nature a placés bas. se trouvent très bien de cet arrange- 
ment social, mais le petit nombre de ceux qu'elle a placés 
haut n'ont pas leur compte ; aussi se dérobent-ils d'ordi- 
naire à la société : d'où il résulte que le vulgaire y domine 
dès qu'elle devient nombreuse. Ce qui dégoûte de la 
société les grands esprits, c'est l'égalité des droits et des 
prétentions qui en dérivent, en regard de l'inégalité des 
facultés et des productions (sociales) des autres. La soi- 
disant bonne société apprécie les mérites de toute espèce, 
sauf les mérites intellectuels; ceux-ci y sont même delà 
contrebande. Elle impose le devoir de témoigner une 
patience sans bornes pour toute sottise, toute folie, toute 
absurdité, pour toute stupidité; les mérites personnels, 
au contraire, sont tenus de mendier leur pardon ou de 
se cacher, car la supériorité intellectuelle, sans aucun 
concours de la volonté, blesse par sa seule existence. En 
outre, cette prétendue bonne société n'a pas seulement 
l'inconvénient de nous mettre en contact avec des gens 
que nous ne pouvons ni approuver ni aimer, mais encore 
elle ne nous permet pas d'être nous-même, d'être tel qu'il 
convient à notre nature ; elle noas oblige plutôt, afin de 
nous mettre au diapason des autres, à nous ratatiner pour 
ainsi dire, voire même à nous difformer. Des discours 
spirituels ou des saillies ne sont de mise que dans une 
société spirituelle ; dans la société ordinaire, ils sont tout 
bonnement détestés, car pour plaire dans celle-ci il faut 
absolument être plat et borné. Dans de pareilles réunions, 



176 pàrénèsbs et maximes 

on doit, avec une pénible abnégation de soi-même, aban- 
donner les trois quarts de sa personnalité pour s'assimiler 
aux autres. Il est vrai qu'en retour on gagne ces autres ; 
mais plus on a de valeur propre, plus on verra qu'ici le 
gain ne couvre pas la perte et que le marché aboutit à 
notre détriment, car les gens sont d'ordinaire insolvables, 
c'est-à-dire qu'ils n'ont rien dans leur commerce qui 
puisse nous indemniser de l'ennui, des fatigues et des 
désagréments qu'ils procurent ni du sacrifice de soi-même 
qu'ils imposent : d'où il résulte que presque toute société 
est de telle qualité que celui qui la troque contre la soli- 
tude fait un bon marché. A cela vient encore s'ajouter 
que la société, en vue de suppléer à la supériorité véri- 
table, c'est-à-dire à l'intellectuelle qu'elle ne supporte pas 
et qui est rare, a adopté sans motifs une supériorité 
fausse, conventionnelle, basée sur des lois arbitraires, se 
propageant par tradition parmi les classes élevées et, en 
même temps, variant comme un mot d'ordre; c'est celle 
que l'on appelle le bon ton, « fashionableness ». Toute- 
fois, quand il arrive que cette espèce de supériorité entre 
en collision avec la véritable, la faiblesse de la première 
ne tarde pas à se montrer. En outre, « quand le bon ton 
arrive, le bon sens se retire *. » 

En thèse générale, on ne peut être a l'unisson parfait 
qu'avec soi-même; on ne peut pas l'être avec son ami, on 
ne peut pas l'être avec la femme aimée, car les différences 
de l'individualité et de l'humeur produisent toujours une 

1. En ôrançais dans le texte. (Note du traducteur.) 



LES AVANTAGES DE LA SOLITUDE 177 

dissonnance, quelque faible qu'elle soit. Aussi la paix du 
cœur véritable et profonde et la parfaite tranquillité de 
l'esprit, ces biens suprêmes sur terre après la santé, ne 
se trouvent que dans la solitude et, pour être permanents, 
que dans la retraite absolue. Quand alors le moi est grand 
et riche, on goûte la condition la plus heureuse qui soit à 
trouver en ce pauvre bas monde. Oui, disons-le ouverte- 
ment : quelque étroitement que Tamité, Tamour et le 
mariage unissent les humains, on ne veut, entièrement et 
de bonne foi, de bien qu'à soi seul, ou tout au plus encore 
à son enfant. Moins on aura besoin, par suite de condi- 
tions objectives ou subjectives, de se mettre en contact 
avec les hommes, mieux on s'en trouvera. La solitude, le 
désert permettent d'embrasser d'un seul regard tous ses 
maux, sinon de les éprouver d'un seul coup; la société, au 
contraire, est insidieuse; elle cache des maux immenses, 
souvent irréparables, derrière une apparence de passe- 
temps, de causeries, d'amusements de société et autres 
semblables. Une étude importante pour les hommes serait 
d'apprendre de bonne heure à supporter la solitude, cette 
source de félicité et de tranquillité intellectuelle. 

De tout ce que nous venons d'exposer il résulte que 
celui-là est le mieux partagé qui n'a compté que sur lui- 
même et qui peut en tout être tout à lui-même. Cicéron 
a dit : « Nemo potest non beatissimiis esse, qui est totus 
aptiis ex sese^ quique in se iinoponit omnia » (Parad. II) 
(Celui qui ne relève que de lui-même et met en lui tous 
ses biens doit nécessairement être le plus heureux des 
hommes). En outre, plus l'homme a en soi, moins les autres 

ScHOPENHAUER. — Sagesse dans la vie. i2 



178 PARÉNË8ES ET MAXIMBS 

peuTent lui êfare de quelque chose. C'est ce certain sen-^ 
timent, de pouvoir se suffire entièrement, qui empêche 
rbomme de valeur et riche à Tintérieur d'apporter à la 
vie en commun les grands sacrifices qu'elle exige et bien 
moins encore de la rechercher au prix d'une notable 
abnégation de soi-même. C'est le sentiment opposé qui 
rend les hommes ordinaires si sociables et si accommo- 
dants ; il leur est, en effet, plus facile de supporter les 
autres qu'eux-mêmes. Notons encore ici que ce qui a une 
valeur réelle n'est pas apprécié dans le monde, et que ce 
qui est apprécié n'a pas de valeur. Nous en trouvons la 
preuve et le résultat dans la vie retirée de tout homme 
de mérite et de distinction. Il s'ensuit que ce sera pour 
l'homme éminent faire acte positif de sagesse que de res-^ 
treindre, s'il le faut, ses besoins, rien que pour pouvoir 
garder ou étendre sa liberté, et de se contenter du moins 
possible pour sa personne, quand le contact avec les 
hommes est inévitable. 

Ce qui d'autre part rend encore les hommes sodables^ 
c'est qu'ils sont incapables de supporter la solitude et de 
se supporter eux-mêmes quand ils sont seuls. C'est leur 
vide intérieur et leur fatigue d'eux-mêmes qui les pous- 
sent à chercher la société, à courir les pays étrangers et à 
entreprendre des voyages. Leur esprit, manquant du res- 
sort nécessaire pour s'imiprimer du mouvement propre^ 
cherche à l'accrottre par le vin, et beaucoup d'entre eux 
finissent ainsi par devenir des ivrognes. C'est dans ce 
même but qu'ils ont besoin de l'excitation continue venant 
du dehors et notamment de celle produite par des êtres 



POURQUOI l'homme CRAINT LA SOLITUDE 179 

de leur espèce, car c'est la plus énergique de toutes. A 
défaut de cette irritation extérieure, leur esprit s'aSaisse 
sous son propre poids et tombe dans une léthargie écra- 
sante *. On pourrait dire également que chacun d'eux 
n'est qu'une petite fraction de l'idée de l'humanité, ayant 
besoin d'être additionné de beaucoup de ses semblables 
pour constituer en quelque sorte une conscience humaine 
entière; par contre, celui qui est un homme complet, un 
homme par excellence^ cehii-là n'est pas une fraction ; il 
représente une unité entière et se suffit par conséquent 
à lui-même. On peut, dans ce sens, comparer la société 
ordinaire à cet orchestre russe composé exclusivement 
de cors et dans lequel chaque instrument n'a qu'une 
note ; ce n'est que par leur coïncidence exacte que l'har- 
monie musicale se produit. En eflfet, l'esprit de la plupart 
des gens est monotone comme ce cor qui n'émet lui aussi 
qu'un son : ils semblent réellement n'avoir jamais qu'un 



i. Tout le monde sait qu*on allège les maux en les supportant en 
commun : parmi ces maux, les hommes semblent compter Tennui, et 
c'est pourquoi ils se groupent, afin de s'ennuyer en commun. De même 
que Fa^our de la vie n'est au fond que la peur de la mort, de même 
Vinsiinct social des hommes n'est pas un sentiment direct, c'est-à-dire ne 
repose pas sur X amour de la société, mais sur la crainte de la solitude^ car 
ce n'est pas tant la bienheureuse présence des autres que Ton cherche ; 
on fuit plutôt l'aridité et la désolation de l'isolement, ainsi que la mo- 
notonie de la prppre conscience ; pour échapper à la solitude, toute 
compagnie est bonne, même la mauvaise» et l'on se soumet Tolontiers 
à la fatigue et à la contrainte qne toute société apporte nécessairement 
avec soi. — Mais quand le dégoût de tout cela a pris le dessus, quand, 
comme conséquence, on s'est fait à la solitude et l'on s'est endurci 
contre Timpression première qu'elle produit, dé manière à ne plus en 
éprouver ces effets que nous avons retracés phis haut, alors on poui, 
tout à l'aise, rester toujours seul ; on ne soupirera plus après le monde, 
précisément parce que ce n'est pas là un besoin direct et paros qu^Ni 
s'est accoutumé désormais aux propriétés bienfaisantes de la sohtude . 
(ifote âe Schopenhauer,; 



180 PARÉNÈSBS ET MAXIMES 

seul et même sujet de pensée, et être incapables d'en 
avoir un autre. Ceci explique donc à la fois comment il 
se fait qu'ils soient si ennuyeux et si sociables, et pour- 
quoi ils vont le plus volontiers par troupeau : « The gre- 
gariousness of mankind. » C'est la monotonie de leur 
propre être qui est insupportable à chacun d'entre eux : 
« Omnis stultitia laborat fastidio sut » (Toute sottise 
est accablée par le dégoût d'elle-même). Ce n'est que 
réunis et par leur réunion qu'ils sont quelque chose, tout 
comme ces sonneurs de cor. L'homme intelligent au con- 
traire est comparable à un virtuose qui exécute son con- 
cert d lui seul, ou bien encore à un piano. Pareil à ce 
dernier, qui est à lui tout seul un petit orchestre, il est un 
petit monde, et ce que les autres ne sont que par une action 
d'ensemble, lui l'offre dans l'unité d'une seule conscience. 
Ainsi que le piano, il n'est pas une partie de la symphonie, 
il est fait pour le solo et pour la solitude; quand il doit 
prendre part au concert avec les autres, cela ne peut être 
que comme voix principale avec accompagnement, encore 
comme le piano, ou pour donner le ton dans la musique 
vocale, toujours comme le piano. Celui qui aime de temps 
en temps à aller dans le monde, pourra tirer de la compa- 
raison précédente cette règle que ce qui manque en qualité 
aux gens avec lesquels il est en relation, doit être suppléé 
jusqu'à un certain point par la quantité. Le commerce 
d'un seul homme intelligent pourrait lui suffire; mais, s'il 
ne trouve que de la marchandise de qualité ordinaire, il 
sera bon d'en avoir à foison, pour que la variété et l'action 
combinées produisent quelque effet, par analogie avec 



POURQUOI l'homme CRAINT LA SOLITUDE 181 

l'orchestre de cors russes, déjà mentionné : et que le Ciel 
lui accorde la patience qu'il lui faudra ! 

C'est encore à ce vide intérieur et à cette nullité des 
gens qu'il faut attribuer ce fait que, lorsque des hommes 
d'une étoffe meilleure se groupent en vue d'un but noble 
et idéal, le résultat sera presque toujours le suivant : il 
se trouvera quelques membres de ce plebs de l'humanité 
qui, pareil à la vermine, pullule et envahit toute chose en 
tout lieu, toujours prêt à s'emparer de tout indistinctement 
pour soulager son ennui ou d'autres fois son indigence, — 
il s'en trouvera, dis-je, qui s'insinueront dans l'assemblée 
ou s'y introduiront à force d'importunité, et alors ou bien 
ils détruiront bientôt toute l'œuvre, ou bien ils la modi- 
fieront au point que l'issue en sera à peu près l'opposé du 
but primitif. 

On peut encore envisager la sociabilité chez les hommes 
comme un moyen de se réchauffer réciproquement l'esprit, 
analogue à la manière dont ils se chauffent mutuellement 
le corps quand, par les grands froids, ils s'entassent et 
se pressent les uns contre les autres. Mais qui possède en 
soi-même beaucoup de calorique intellectuel n'a pas besoin 
de pareils entassements. On trouvera dans le 2® volume de 
ce recueil, au chapitre final, un apologue imaginé par moi 
à ce sujet *. La conséquence de. tout cela c'est que la 



1. Voici Vapologue mentionné ci-dessiis : 
. « Par une froide journée d*hiver, un troupeau de porcs-épics s'était 
mis en groupe serré pour se garantir mutuellement contre la gelée par 
leur propre chaleur. Mais tout aussitôt ils ressentirent les atteintes de 
leurs piquants, ce qui les fit s'éloigner les uns des autres. Quand le 
besoin de se chauffer les eut rapprochés de nouveau, le même incon- 
vénient se renouvela, de façon qu'ils étaient ballottés de çà et de là^entre 



182 PARÉNÈSE8 ET MAXIMES 

sociabilité de chacun est en raison inverse de sa valeur 
intellectuelle ; dire de quelqu'un : « Il est très insociable, » 
ftignifie à peu de chose près : « C'est un homme doué de 
hantes facultés. » 

La solitude offre à Thomme intellectuellement haut 
placé un double avantage : le premier, d'être avec soi- 
même, et le second de n'être pas avec les autres. On ap- 
préciera hautement ce dernier si Ton réfléchit à tout ce 
que le commerce du monde apporte avec soi de contrainte, 
de peine et mêm« de dangers. « Tout noire mai vient de 
ne pouvoir être seuls ^ » a dit La Bruyère. La sociabilité 
appartient aux penchants dangereux et pernicieux, car elle 
nous met en contact avec des êtres qui en grande majo* 
nté sont moralement mauvais et intellectuellement bornés 
ou détraqués. L'homme insociable est celui qui n'a pas 
besoin de tous ces gens-là. Avoir suffisamment en soi 
pour pouvoir se passer de société est déjà un grand bon- 
heur, par là même que presque tous nos maux dérivent du 
monde, et que la tranquiUité d'esprit qui, après la santé, 
forme l'élément le plus essentiel de notre bonheur, y 
•est mise en péril et ne peut exister sans de longs mo- 
les deux souffrances^ jusqu'à ce quils eussent fini par trouver une dis- 
tance moyenne qui leur rendit la situation supportable. Ainsi, le besoin 
•de société, né du vide et de la monotonie de leur propre intérieur , 
pousse les hommes les uns vers les autres ; mais leurs nombreuses 
qualités repoussantes et leurs insupportables défauts les dispersent de 
nouveau. La distance moyenne qu'ils finissent par découvrir et à 
(laquelle la vie en commun devient possible, c'est \d, politesse et les belles 
manières. En Angleterre, on crie à celui qui ne se tient pas à cette 
•distante : Keep your distance! — Par ce moyen, le besoin de chauf- 
•lige maioel n'est, à La vérité, satisfait qu'à moitié, mais en revanche 
on ne ressent pas la blessure des piquants. — Celui-là cependant qui 
-possède beaucoup de calorique propre préfère rester en dehors de la 
MKsiété pour n'éprouver ni ne causer de peine. {Note du traductew,) 



LA SOLITUDE N'BST PAS NATURELLE A L'HOMME 183 

mente de solitude. Les philosophes cymques renoncèrent 
aux biens de toute espèce pour jouir du bonheur que 
donne le calme intellectuel : renoncer à la société en vue 
d'arriver au même résultat, c'est choisir le moyen le plus 
sage, fiernardin de Saint-Pierre dit avec raison et d'une 
façon charmante : « Im diète des alimenté nous rend la 
■santé du corpSy et celle des hommes la tranquillité de 
rame. » Aussi celui qui s'est fait de bonne heure à la 
solitude et à qui elle est devenue chère a-t*il acquis une 
mine d'or. Mais cela n'est pas donné à chacun. Car de 
inéme que c'est la misère qui, d'abord, rapproche les 
hommes^ de même plus tard, le besoin écarté, c'est l'ennui 
«qui les rassemble. Sans ces deux motifs, chacun resterait 
probablement à l'écart, quand ce ne serait déjà que parce 
que dans la solitude seule le milieu qui nous entoure cor* 
respond à cette importance exclusive, à cette qualité de 
4^réature unique que chacun possède à ses propres yeux, 
mais que le train tumultueux du monde réduit à rien, vu 
que chaque pas lui donne un douloureux démenti. En ce 
sens, la solitude est même l'état naturel de chacun; elle 
le replace, nouvel Adam, dans sa condition primitive de 
bonheur, dans Tétat approprié à sa nature. 

Oui ! mais Adam n'avait ni père ni mère ! C'est pour* 
quoi, d'un autre côté, la solitude n'est pas naturelle à 
l'homme, puisqu'à son arrivée au monde il ne se trouve 
pas seul, mais au milieu de parents, de frères et de 
sœurs, autrement dit au sein d'une vie en commun. 

Par conséquent, l'amour de la solitude ne peut pas 
exister comme penchant primitif; il doit naître comme un 



184 PÀRÉNÈSES ET MAXIMES 

résultat de rexpérience et de la réflexion et se produire 
toujours en rapport avec le développement de la force in- 
tellectuelle propre et en proportion des progrès de l'âge : 
d'où il suit qu'en somme l'instinct social de chaque indi- 
vidu sera dans le rapport inverse de son âge. Le petit en- 
fant pousse des cris de frayeur et se lamente dès qu'on le 
laisse seul, ne fût-ce qu'un moment. Pour les jeunes 
garçons, devoir rester seuls est une sévère pénitence. Les 

é 

adolescents se réunissent volontiers entre eux; il n'y a que 
ceux doués d'une nature plus noble et d'un esprit plus 
élevé qui recherchent déjà parfois la solitude ; néanmoins 
passer toute une journée seuls leur est encore difficile. 
Pour l'homme fait, c'est chose facile ; il peut rester long- 
temps isolé, et d'autant plus longtemps qu'il avance da- 
vantage dans la vie. Quant au vieillard, unique survivant 
de générations disparues, mort d'une part aux jouissances 
de la vie, d'autre part élevé au-dessus d'elles, la solitude 
est son véritable élément. Mais , dans chaque individu 
considéré séparément, les progrès du penchant à la re- 
traite et à l'isolement seront toujours en raison directe de 
sa valeur intellectuelle. Car, ainsi que nous l'avons déjà 
dit, ce n'est pas là un penchant purement naturel, pro- 
voqué directement par la nécessité ; c'est plutôt seulement 
l'eflFet de l'expérience acquise et méditée ; on y arrive sur- 
tout après s'être bien convaincu de la misérable condition 
morale et intellectuelle de la plupart des hommes, et ce 
qu'il y a de pire dans cette condition c'est que les imper- 
fections morales de l'individu conspirent avec ses imper- 
fections intellectuelles et s'entr'aident mutuellement; il se 



LA SOLITUDE AUX DIVERS AGES DE LA VIE 18& 

produit alors les phénomènes les plus repoussants qui ren- 
dent répugnant, et même insupportable, le commerce de 
la grande majorité des hommes. Et voilà comment, bien 
qu'il y ait tant de mauvaises choses en ce monde, la so- 
ciété en est encore la pire : Voltaire lui-même, Fran- 
jpais sociable, a été amené à dire : « La terre est couverte 
de gens qui ne méritent pas qu'on leur parle. » Le 
tendre Pétrarque, qui a si vivement et avec tant de con- 
stance aimé la solitude, en donne le même motif : 



Gercato ho sempre solitaria yita 
(Le rive il sanno, e le campagne, e i boschi), 
Per fuggir qaest'ingegoi storti e loschi 
Gbe la strada del ciel' hanno smarita. 

(J'ai toujours recherché une vie solitaire [les rivages, et les campa- 
gnes, et les bois le savent], pour fuir ces esprits difformes et myopes, 
qui ont perdu la route du ciel}. 



Il donne les mêmes motifs dans son beau livre De vita 
solitaria^ qui semble avoir servi de modèle à Zimmer- 
mann pour son célèbre ouvrage intitulé De la solitude . 
Chamfort, avec sa manière sarcastique, exprime préci- 
sément cette origine secondaire et indirecte de Tinso- 
ciabilitéy quand il dit : « On dit quelquefois d'un homme 
qui vit seul : Il n'aime pas la société. C'est souvent 
comme si l'on disait d'un homme qu'il n'aime pas la pro- 
menade^ sous le prétexte qu'il ne se promène pas volon- 
tiers le soir dans la forêt de Bondy. » Saadi, dans le 
Gulistan^ s'exprime dans le même sens : « Depuis ce 
moment j prenant congé du monde ^ nous avons suivi le 
chemin de l'isolement ; car la sécurité est dans la soli- 



186 PARÉNËSBS ET MAXIMES 

îude. » Angélus Silesius, àme douce ei chrétienne, dit la 
même chose dans son langage à part et tout mystique : 



Hérode est un eauemi, Josei^i est la raison 
A qui Dieu révèle eu aouge (en esprit) le danger. 
Le monde est Bethléem^ TÉgypte la solitude : 
Fois, mon ftmel fuis, ou tu meurs de douleur. 



Voici également comment s'exprime Jordan Bruno : 
« Tanii nomini, che in terra hanno voluto gustare vita 
t^eleste^ dissero con una voce : ecce elongavi fugiens et 
mansi in solitudine. » (Tous ceux qui ont voulu goûter 
sur terre la vie céleste, ont dit d'une voix : « Voici que je 
me suis éloigné en courant et je suis resté dans la soli- 
tude »). Saadi, le Persan, en parlant de lui-même, dit en- 
core dans le Giilistan : « Fatigué de mes amis à Damas^ 
je me retirai dans le désert auprès de Jérusalem^ pour 
rechercher la société des animaux. » Bref, tous ceux 
que Prométhée avait façonnés de la meilleure argile ont 
parlé dans le même sens. Quelles jouissances peuvent en 
^ffet trouver ces êtres privilégiés dans le commerce de 
'Créatures avec lesquelles ils ne peuvent avoir de relations 
pour établir une vie en commun que par Tintermédiaire 
de la plus basse et la plus vile part de leur propre nature, 
<c'est-à-dire par tout ce qu'il y a dans celle-ci de banal, de 
trivial et de vulgaire? Ces êtres ordinaires ne peuvent 

• 

s'élever à la hauteur des premiers, n'ont d'autre re»source 
comme ils n'auront d'autre tâche que de les abaisser à 
leur propre niveau. A ce point de vue, c'est un sentiment 
aristocratique qui nourrit le penchant à Tisolemeiit et à la 



LA SOLITUDE BST LE LOT DES ESPRITS SUPERIEURS 187 

solitude. Tous les gueux sont d'un sociable à faire pitié : 
en revanche, à cela seul on voit qu'un homme est de plus 
noble qualité, quand il ne trouve aucun agrément aux 
autres, quand il préfère de plus en plus la solitude à leur 
société et qu'il acquiert insensiblement, avec TÀge, la 
conviction que sauf de rares exceptions il n'y a de choix 
dans le monde qu'entre la solitude et la vulgarité. Cette 
maxime, quelque dure qu'elle semble, a été exprimée par 
Angélus Silesius lui-même, malgré toute sa charité et sa 
tendresse chrétiennes : 

La solitude est pénible : cependant ne sois pas vulgaire, 
Et tu pourras partout être dans un désert. 

Pour ce qui concerne notamment les esprits éminents, 
il est bien naturel que ces véritables éducateurs de tout 
le^ genre humain éprouvent aussi peu d'inclination à se 
mettre en communication fréquente avec les autres, qu'en 
peut ressentir le pédagogue à se mêler aux jeux bruyants 
de la troupe d'enfants qui Tentourent. Car, nés pour 
guider les autres hommes vers la vérité sur l'océan de 
leurs erreurs, pour les retirer .de l'abime de leur grossie* 
reté et de leur vulgarité, pour les élever vers la lumière de 
la civilisation et du perfectionnement, ils doivent, il est 
vrai, vivre parmi ceux-là, mais sans leur appartenir réel- 
lement ; ils se sentent, par conséquent, dès leur jeunesse, 
des créatures sensiblement différentes; mais la convie^ 
tion bien distincte à cet égard ne leur arrive qu'insen- 
siblement, à mesure qu'ils avancent en âge ; alors ils ont 
soin d'ajouter la distance physique à la distance intellec- 



188 PARÉNÈSES ET MAXIMES 

tuelle qui les sépare du reste des hommes, et ils veillent à 
ee que personne, a moins d'être soi-même plus ou moins 
un affranchi de la vulgarité générale, ne les approche de 
trop près. 

Il ressort de tout cela que Tamour de la solitude n'ap- 
parait pas directement et à Tétat d'instinct primitif, mais 
qu'il se développe indirectement, particulièrement dans 
les esprits distingués, et progressivement, non sans avoir 
à surmonter l'instinct naturel de la sociabilité, et même à 
combattre, à l'occasion, quelque suggestion méphistophé* 
lique : 



Hor' auf, mit deiuem Groin zu spielen, 
Der, wie eiu Geier, dir am Leben frisst : 
IMe schlechteste Gesellschaft Iflsst dich fûhlen 
Dass du ein Mensch mit Menscheu bist. 

(Gesse de jouer avec ton chagrin, qui, pareil à un vautour, te rouge 
l'existence : la pire compagnie te fait sentir que tu es un homme avec 
des hommes.) 



La soUtude est le lot de tous les esprits supérieurs; il 
leur arrivera parfois de s'en attrister, mais ils la choisi- 
ront toujours comme le moindre de deux maux. Avec le& 
progrès de l'âge néanmoins, le sapere aude devient à 
cet égard de plus en plus facile et naturel ; vers la soixan- 
taine, le penchant à la solitude arrive à être tout à fait na- 
turel, presque instinctif. En effet, tout se réunit alors pour 
le favoriser. Les ressorts qui poussent le plus énergique- 
ment à la sociabilité, savoir l'amour des femmes et l'in- 
stinct sexuel, n'agissent plus à ce moment; la disparition 
du sexe fait même naître chez le vieillard une certaine 



LA SOLITUDE EST LE LOT DES ESPRITS SUPÉRIEURS 189 

capacité de se suffire à soi-même, qui peu à peu absorbe 
totalement l'instinct social. On est revenu de mille décep- 
tions et de mille folies; la vie d'action a cessé d'ordi- 
naire; on n'a plus rien à attendre, plus de plans ni de 
projets à former; la génération à laquelle on appartient 
réellement n'existe plus; entouré d'une race étrangère, 
on se trouve déjà objectivement et essentiellement isolé. 
Avec cela, le vol du temps s'est accéléré, et l'on voudrait 
4'employer encore intellectuellement. Car à ce moment, 
pourvu que la tête ait conservé ses forces, les études de 
toute sorte sont rendues plus faciles et plus intéressantes 
que jamais par la grande somme de connaissances et d'ex- 
périence acquise, par la méditation progressivement plus 
approfondie de toute pensée, ainsi que par la grande apti- 
tude pour l'exercice de toutes les facultés intellectuelles. 
On voit clair dans maintes choses qui autrefois étaient 
comme plongées dans un brouillard; on obtient des ré- 
sultats, et l'on sent entièrement sa supériorité. A la suite 
d'une longue expérience, on a cessé d'attendre grand'- 
chose des hommes, puisque, à tout prendre, ils ne ga- 
gnent pas à être connus de plus près ; on sait plutôt que, 
sauf quelques rares bonnes chances, on ne rencontrera 
de la nature humaine que des exemplaires très défectueux 
vi auxquels il vaut mieux ne pas toucher. On n'est plus 
exposé aux illusions ordinaires, on voit bien vite ce que 
chaque homme vaut, et l'on n'éprouvera que rarement le 
désir d'entrer en rapport plus intime avec lui. Enfin, 
lorsque surtout on reconnaît dans la solitude une amie 
lie jeunesse , l'habitude de l'isolement et du commerce 



190 PARtNftSBS ET MAXIMES 

avec soi-même s^est implantée, et c'est alors une seconde 
nature. Aussi Tamour de la solitude, cette qualité qu'il 
fallait jusque-là conquérir par une lutte contre Tinstinct 
de sociabilité, est désormais naturel et simple ; on est à 
son aise dans la solitude comme le poisson dans Teau. 
Aussi tout honmie supérieur, ayant une individualité qui 
ne ressemble pas aux antres, et qui par conséquent occupe 
une place unique, se sentira soulagé dans sa vieillesse par 
cette position entièrement isolée, quoiqu'il ait pu s'en trou- 
ver accablé pendant sa jeunesse. 

Certainement, chacun ne possédera sa part de ce privi* 
lège réel de l'âge que dans la mesure de ses forces intel- 
lectuelles ; c'est donc l'esprit éminent qui l'acquerra avant 
tous les autres, mais, à un degré moindre, chacun y ar- 
rivera. Il n'y a que les natures les plus pauvres et les plus 
vulgaires qui seront, dans la vieillesse, aussi sociable» 
qu'autrefois : elles sont alors à charge à cette société, SLvee 
laquelle elles ne cadrent plus ; et tout au plus arriveront- 
eUes à être tolérées, au lieu d'être recherdiées comme 
jadis. 

On peut encore trouver un côté téléologique à ce rap* 
port inverse dont nous venons de parler, entre le nombre 
des années et le degré de sociabilité. Plus l'faonune est 
jeune, plus il a encore à apprendre dans toutes les direc* 
tiens; or la nature ne lui a réservé que l'enseignement mu^ 
tuelque chacun reçoit dans le commerce de ses semblables 
et qui fait qu'on pourrait appeler la société humaine une 
grande maison d'éducation belMancastrienne, vu que les li- 
vres et les écoles sont des institutions artificielles, bien éloi- 



INCONVÉNIENTS DE LÀ SOLITUDE 19t 

gnées du plan de la nature. Il est donc très utile pour 
l'homme de fréquenter Tinstitution naturelle d'éducation 
d'autant plus assidûment qu'il est plus jeune. 

« Nihil est ab omni parte beatum, » dit Horace, et 
« Point de lotus sans tige^ » dit un proverbe indien ; de 
mème^ la solitude, à côté de tant d'avantages, a aussi ses^ 
légers inconvénients et ses petites incommodités, mais qui 
sont minimes en regard de ceux de la société, à tel point 
que l'homme qui a une valeur propre trouvera toujours 
plus facile de se passer des autres que d'entretenir des 
relations avec eux. Parmi ces inconvénients, il en est un 
dont on ne se rend pas aussi facilement compte que des 
autres; c'est le suivant : de même qu'à force de garder 
constamment la chambre notre corps devient tellement 
sensible à toute impression extérieure que le moindre 
petit air frais l'affecte maladivement, de même notre 
humeur devient tellement sensible par la solitude et l'iso- 
lement prolongés, que nous nous sentons inquiété, affligé 
ou blessé par les événements les plus insignifiants, par un 
mot, par une simple mine même, tandis que celui qui 
est constamment dans le tumulte ne fait pas seulement 
attention à ces bagatelles. 

Il peut se trouver tel homme qui, notamment dans sa 
jeunesse, et quelque souvent que sa juste aversion de ses 
semblables Tait fait déjà fuir dans la solitude, ne saiH 
rait à la longue en supporter le vide ; je lui conseille de 
s'habituer à emporter avec soi, dans la société, une 
partie de sa solitude ; qu'il apprenne à être seul jusqu'à 
un certain point même dans le monde, par conséquent à 



192 PARÉNÈSES ET MAXIMES 

ne pas communiquer de suite aux autres ce qu^il pense; 
•d'autre part, à ne pas attacher trop de valeur à ce qu'ils 
disent, mais plutôt à ne pas en attendre grand'chose au 
moral comme à TinteUectuel, et par suite à fortifier en soi 
cette indifférence à Fégard de leurs opinions qui est le 
plus sûr moyen de pratiquer constamment une louable to- 
lérance. De cette façon, bien que parmi eux il ne soit pas 
entièrement dans leur société, il aura vis-à-vis d'eux une 
attitude plus purement objective, ce qui le protégera contre 
un contact trop intime avec le monde, et par là contre 
toute souillure, à plus forte raison contre toute lésion. Il 
existe une description dramatique remarquable d'une pa- 
reille société entourée de barrières ou de retranchements, 
dans la comédie El cafe^ o sea la Comedi nueva^ de 
Moratin; on la trouve dans le caractère de don Pedro, 
surtout aux scènes 2 et 3 du P*" acte. 

Dans cet ordre d'idées, nous pouvons aussi comparer la 
société à un feu auquel le sage se chauffe, mais sans y 
porter la main, comme le fou qui, après s'être brûlé, fuit 
dans la froide solitude et gémit de ce que le feu brûle. 

10° Venvie est naturelle à l'homme, et cependant elle 
est un vice et un malheur tout à la fois *. Nous devons 
donc la considérer comme une ennemie de notre bonheur 
et chercher à l'étouffer comme un méchant démon. Se- 
nèque nous le commande par ces belles paroles : c< Nostra 
nos sine comparatione délectent : nunquam erit felix 

1. Envie ^ dans les hommes, montre combien ils se sentent malheu- 
reux, et la constante attention qu'ils portent à tout ce que font ou ne 
font pas les autres montre combien ils s'ennuient. — (JVo^^ de fau- 
teur). 



DE l'envie 193 

quem torquebit felicior » [De ira, III, 30) (Jouissons de 
ce que nous avons sans faire de comparaison ; il n'y aura 
jamais de bonheur pour celui que tourmente un bonheur 
plus grand). Et ailleurs : « Quum adspexerù quot te an- 
tecedant, cogita quot sequantur » (Ep. 15) (Au lieu de 
regarder combien de personnes il y a au-dessus de vous, 
songez combien il y en a au-dessous) ; il nous faut donc 
considérer plus souvent ceux dont la condition est pire 
que ceux dont elle semble meilleure que la nôtre. Quand 
des malheurs réels nous frappent, la consolation la plus 
efficace, quoique dérivée de la même source que l'envie, 
sera la vue de souffrances plus grandes que les nôtres, 
et à côté de cela la fréquentation des personnes qui 
se trouvent dans notre cas, de nos compagnons de mal- 
heur. 

Yoilà pour le côté actif de l'envie. Pour le côté passif, il 
y a à observer que nulle haine n'est aussi implacable que 
l'envie ; aussi, au lieu d'être sans cesse occupé avec ar- 
deur à exciter celle-ci, ferions-nous mieux de nous refuser 
cette jouissance, comme bien d'autres plaisirs, vu ses fu- 
nestes conséquences. 

Il existe trois aristocraties : !• celle de la naissance et 
du rang, 2^ celle de l'argent, V celle de l'esprit. Cette 
dernière est en réalité la plus distinguée et se fait aussi re- 
connaître pour telle, pourvu qu'on lui en laisse le temps : 
Frédéric le Grand n'a-t-il pas dit lui-même : « Les âmes 
privilégiées rangent à F égal des souverains? » Il adres- 
sait ces paroles à son maréchal de la cour, qui se trou- 
vait choqué de ce que Voltaire était appelé à prendre 

ScHOPENHAUER. — Sagesse dans la vie. 13 



194 PÂRËNÉSES ET MAXIMES 

place à une table réservée uniquement aux souverains et 
aux princes du sang, pendant que ministres et généraux 
ilinaient à celle du maréchal. Chacune de ces aristocraties 
est entourée d'une armée spéciale cT envieux, secrète- 
ment aigris contre chacun de ses membres, et occupés, 
lorsqu'ils croient n'avoir pas à le redouter, à lui faire 
entendre de mille manières : « Tu n'es rien de plus que 
nous. » Mais ces efforts trahissent précisément leur con- 
viction du contraire. La conduite à tenir par les enviés^ 
consiste à conserver à distance tous ceux qui compo- 
sent ces bandes et à éviter tout contact avec eux, de 
façon à en rester séparés par un large abîme ; quand la 
chose n'est pas faisable, ils doivent supporter avec un 
calme extrême les efforts de l'envie, dont la source se 
trouvera ainsi tarie. C'est ce que nous voyons aussi appli- 
quer constamment. En revanche, les membres de l'une 
des aristocraties s'entendront d'ordinaire fort bien et sans 
éprouver d'envie avec les personnes faisant partie de cha- 
cune des deux autres, et cela parce que chacun met dans 
la balance son mérite comme équivalent de celui des au- 
tres. 

ll"^ Il faut mûrement et à plusieurs reprises méditer 
un projet avant de le mettre en œuvre, et même, après 
l'avoir pesé scrupuleusement, faut-il encore faire la part 
de l'insuffisance de toute science humaine ; vu les bornes 
de nos connaissances, il peut toujours y avoir encore des 
circonstances qu'il a été impossible de scruter ou de pré- 
voir et qui pourraient venir fausser le résultat de toute 
notre spéculation. Cette réflexion mettra toujours un poids 



IL FAUT SUBIR LES CONSÉQUENCES DE SES ACTES 195 

daDS le plateau négatif de la balance et nous portera, dans 
les affaires importantes, à ne rien mouvoir sans nécessité : 
« Quieta non movere. » Mais, une fois la décision prise 
4ît la main mise à l'œuvre, quand tout peut suivre son 
cours et que nous n'avons plus qu'à attendre l'issue, il ne 
faut plus se tourmenter par des réflexions réitérées sur ce 
qui est fait et par des inquiétudes toujours renaissantes 
sur le danger possible : il faut au contraire se décharger 
entièrement l'esprit de cette affaire, clore tout ce compar- 
timent de la pensée et se tranquilliser par la conviction 
il'avoir tout pesé mûrement en son temps. C'est ce que 
conseille aussi de faire ce proverbe italien : « Legala pene^ 
e poi lascia la andare » (Sangle ferme, puis laisse courir). 
Si, malgré tout, l'issue tourne à mal, c'est que toutes 
choses humaines sont soumises à la chance et à l'erreur. 
Socrate, le plus sage des hommes, avait besoin d'un 
démon tutélaire pour voir le vrai, ou au moins éviter les 
faux pas dans ses propres affaires personnelles ; cela ne 
prouve-t-il pas que la raison humaine n'y suffit point? 
Aussi cette sentence, attribuée à un pape, que nous som- 
mes nous-mêmes, en partie au moins, coupables des mal- 
heurs qui nous frappent, n'est pas vraie sans réserve et 
toujours, quoiqu'elle le soit dans la plupart des cas. C'est ce 
sentiment qui semble faire que les hommes cachent au- 
tant que possible leur malheur et qu'ils cherchent, aussi 
bien qu'ils y peuvent réussir, à se composer une mine 
satisfaite. Ils craignent qu'on ne conclue du malheur à la 
culpabilité. 

12** En présence d'un événement malheureux, déjà ac- 



196 PÂRÉNËSES ET MAXIMES 

compli, auquel par conséquent on ne peut rien changer, i! 
ne faut pas s'abandonner même à la pensée qu'il pourrait 
en être autrement, et encore moins réfléchir à ce qui au- 
rait pu le détourner ; car c'est là ce qui porte la gradation 
de la douleur jusqu'au point qù elle dévient insupportable 
et fait de l'homme un « eauTovTifjtopoufxcvo; ». Faisons plutôt 
comme le roi David, qui assiégeait sans relâche Jéhovah 
de ses prières et de ses supplications pendant la maladie 
de son fils et qui, dès que celui-ci fut mort, fit une pi- 
rouette en claquant des doigts et n'y pensa plus du tout. 
Celui qui n'est pas assez léger d'esprit pour se conduire 
de même, doit se réfugier sur le terrain du fatalisme et 
se pénétrer de cette haute vérité que tout ce qui arrive, 
arrive négligemment, donc inévitablement. 

Toutefois cette règle n'a de valeur que dans un sens. 
Elle est valable pour nous soulager et nous calmer immé- 
diatement dans un cas de malheur; mais lorsque, ainsi 
qu'il arrive le plus souvent, la faute en est, au moins en 
partie, à notre propre négligence ou à notre propre témé- 
rité, alors la méditation répétée et douloureuse des moyens 
qui auraient pu prévenir le funeste événement est une 
mortification salutaire, propre à nous servir de leçon et 
d'amendement pour l'avenir. Surtout ne faut-il pas cher- 
cher à excuser, à colorer, ou à amoindrir à ses propres 
yeux les fautes dont on est évidemment coupable ; il faut 
se les avouer et se les représenter dans toute leur éten- 
due, afin de pouvoir prendre la ferme décision de les 
éviter à l'avenir. Il est vrai qu'on se procure ainsi le très 
douloureux sentiment du mécontentement de soi-même, 



IL FAUT MODÉRER NOTRE IMAGINATION 197 

mais <( fAY) Sapetç avOpwicoç ou iraiSeuevat » (l'homme non puni 
ne s'instruit pas). 

13® En tout ce qui concerne notre bonheur ou notre 
malheur, il faut tenu' la bride à notre fantaisie : ainsi, 
avant tout, ne pas bâtir des châteaux en Tair; ils nous coû- 
tent trop cher, car il nous faut, immédiatement après, les 
démolir, avec force soupirs. Mais nous devons nous garder 
bien plus encore de nous donner des angoisses de cœur en 
nous représentant vivement des malheurs qui ne sont que 
possibles. Car, si ceux-ci étaient complètement imaginaires 
ou du moins pris dans une éventualité très éloignée, nous 
saurions immédiatement, à notre réveil d'un pareil songe, 
que tout cela n'était qu'illusion ; par conséquent, ûous 
nous sentirions d'autant plus réjouis par la réalité qui se 
trouve être meilleure, et nous en retirerions peut-être un 
avertissement contre des accidents fort éloignés, quoique 
possibles. Seulement notre fantaisie ne joue pas facilement 
avec de pareilles images; elle ne bâtit guère, par pur 
amusement, que des perspectives riantes. L'étoffe de ses 
rêves sombres, ce sont des malheurs qui, bien qu'éloignés, 
nous menacent effectivement dans une certaine mesure; 
voilà les objets qu'elle grossit, dont elle rapproche la pos- 
sibilité en deçà de la vérité, et qu'elle peint des couleurs 
les plus effrayantes. Au réveil, nous ne pouvons pas se- 
<couer un semblable rêve comme nous le faisons d'un 
songe agréable, car ce dernier est démenti sans délai par 
la réalité, et ne laisse tout au plus après soi qu'un faible 
espoir de réalisation. En revanche , quand nous nous 
abandonnons à des idées noires [blue devils)^ nous rap- 



198 pârënëses et maximes 

prochons des images qui ne s'éloignent plus aussi facile- 
ment : car la possibilité de l'événement, d'une manière 
générale, est avérée, et nous ne sommes pas toujours- 
en état d'en mesurer exactement le degré; elle se transe- 
forme alors bien vite en probabilité, et nous voilà ainsi en 
proie à l'anxiété. C'est pourquoi nous ne devons consi- 
dérer ce qui intéresse notre bonheur ou notre malheui^ 
qu'avec les yeux de la raison et du jugement; il faut 
d'abord réfléchir sèchement et froidement, puis après 
n'opérer purement qu'avec des notions et in abstracto. 
L'imagination doit rester hors de Jeu, car elle ne sait pas 
juger; elle ne peut que présenter aux yeux des images 
qui émeuvent l'âme gratuitement et souvent très doulou- 
reusement. C'est le soir que cette règle devrait être le plus 
strictement observée. Car, si l'obscurité nous rend peu- 
reux et nous fait voir partout des figures effrayantes, Tin- 
décision des idées, qui lui est analogue, produit le même 
résultat; en effet, l'incertitude engendre le manque de sé- 
curité : par là, les objets de notre méditation, quand ils 
concernent nos propres intérêts, prennent facilement, le 
soir, une apparence menaçante et deviennent des épouvan- 
tails ; à ce moment, la fatigue a revêtu l'esprit et le juge- 
ment d'une obscurité subjective, l'intellect est aflaissé et 
c ôopupoufxevoç » (troublé) et ne peut rien examiner à fond. 
Ceci arrive le plus souvent la nuit, au lit; l'esprit étant 
entièrement détendu, le jugement n'a plus sa pleine puis- 
sance d'action, mais l'imagination est encore active. La 
nuit prête alors à tout être et à toute chose sa teinte noire. 
Aussi nos pensées, au moment de nous endormir ou a» 



IL FAUT MODÉRER NOTRE IMAGINATION 199 

moment où nous nous réveillons pendant la nuit, nous 
font-elles voir les objets aussi défigurés et aussi dénaturés 
qu'en rêve; nous les verrons d'autant plus noirs et 
plus terrifiants qu'ils touchent de plus près à des circons- 
tances personnelles. Le matin, ces épouvantails disparais- 
sent, tout comme les songes : c'est ce que signifie ce pro- 
verbe espagnol : « Noche tinta ^ blanco et dia » (La nuit 
est colorée, blanc est le jour). Mais dès le soir, sitôt la 
bougie allumée, la raison, la raison aussi bien que l'œil, 
voit moins clair que pendant le jour; aussi ce moment 
n'est-il pas favorable aux méditations sur des sujets sérieux 
et principalement sur des sujets désagréables. C'est le 
matin qui est l'heure favorable pour cela, comme, en gé- 
néral, pour tout travail, sans exception, travail d'esprit ou 
travail physique. Car le matin, c'est la jeunesse du jour : 
tout y est gai, frais et facile ; nous nous sentons vigou- 
reux et nous disposons de toutes nos facultés. Il ne faut 
pas l'abréger en se levant tard, ni le gaspiller en occupa- 
tions ou en conversations vulgaires; au contraire, il faut 
le considérer comme la quintessence de la vie et, pour 
ainsi dire, comme quelque chose de sacré. En revanche, 
le soir est la vieillesse du jour : nous sommes abattus, 
bavards et étourdis. Chaque journée est une petite vie^ 
chaque réveil et chaque lever une petite naissance, chaque 
frais matin une petite jeunesse, et chaque coucher avec 
sa nuit de sommeil une petite mort. 

Mais, d'une manière générale, l'état de la santé, le 
sommeil, la nourriture, la température, l'état du temps, 
les milieux , et bien d'autres conditions extérieures 



300 PARËNËSES ET MAXIMES 

influent considérablenoient sur notre disposition, et celle- 
ci à son tour sur nos pensées. De là vient que notre 
manière d'envisager les choses, de même que notre apti- 
tude à produire quelque œuvre, est à tel point subor- 
donnée au temps et même au lieu. Gœthe dit : 

Nehmt die gute Stimmung wahr, 
Dean sie kommt so selten. 

(Saisissez la bonne disposition, car elle arrive si rarement.) 

Ce n'est pas seulement pour des conceptions objectives 
et pour des pensées originales qu'il nous faut attendre si 
et quand il leur plait de venir, mais même la méditation 
approfondie d'une affaire personnelle ne réussit jamais à 
une heure fixée d'avance et au moment où nous voulons 
nous y livrer; elle aussi choisit elle-même son temps, et 
ce n'est qu'alors que le fil convenable d'idées se déve- 
loppe spontanément, et que nous pouvons le suivre avec 
une entière efficacité. 

Pour mieux refréner la fantaisie, ainsi que nous le 
recommandons, il ne faut pas lui permettre d'évoquer et 
de colorer vivement des torts, des dommages, des pertes, 
des offenses, des humiliations, des vexations, etc., subis 
dans le passé, car par là nous agitons de nouveau l'indi- 
gnation, la colère, et tant d'autres odieuses passions, dès 
longtemps assoupies, qui reviennent salir notre âme. Sui- 
vant une belle comparaison du néo-platonicien Proclus, 
ainsi qu'on rencontre dans chaque ville, à côté des nobles 
et des gens distingués, la populace de toute sorte (o^Xoç), 
ainsi dans tout homme, même le plus noble et le plus 



LA POSSESSION DES BIENS EST FRAGILE 201 

élevé, se trouve l'élément bas et vulgaire de la nature 
humaine, on pourrait dire, par moments, de la nature bes- 
tiale. Cette populace ne doit pas être excitée au tumulte ; 
il ne faut pas lui permettre non plus de se montrer aux 
fenêtres, car la vue en est fort laide. Or ces productions 
de la fantaisie, dont nous parlions tout à Theure, ce sont 
les démagogues parmi cette populace. Ajoutons que la 
moindre contrariété, qu'elle provienne des hommes ou 
des choses, si nous nous occupons constamment à la 
ruminer et à nous la dépeindre sous des couleurs 
voyantes et à une échelle grossie, peut grandir jusqu'à 
devenir un monstre qui nous mette hors de nous. Il faut 
au contraire prendre très prosaïquement et très froide- 
ment tout ce qui est désagréable, afin de s'en tourmenter 
le moins possible. 

De même que de petits objets, tenus tout près devant 
l'œil, diminuent le champ de la vision et cachent le 
monde, de même les hommes et les choses de notre 
entourage le plus prochain, quand ils seraient les plus 
insignifiants et les plus indifiérents , occuperont souvent 
notre attention et nos pensées au delà de toute conve- 
nance, et écarteront des pensées et des affaires impor- 
tantes. Il faut réagir contre cette tendance. 

14** A la vue de biens que nous ne possédons pas, nous 
nous disons très volontiers : « Ah I si cela m'appar- 
tenait ! » et c'est cette pensée qui nous rend la privation 
sensible. Au lieu de cela, nous devrions souvent nous 
demander : « Comment serait-ce si cela ne m'appartenait 
/?a^? » J'entends par là que nous devrions parfois nous 



202 PÂRÉNËSES ET MAXIMES 

efforcer de nous représenter les biens que nous possédons 
comme ils nous apparaîtraient après les avoir perdus; et 
je parle ici des biens de toute espèce : richesse, santé, 
amis, maîtresse, épouse, enfant, cheval et chien; car ce 
n'est le plus souvent que la perte des choses qui nous 
en enseigne la valeur. Au contraire, la méthode que nous 
recommandons ici aura pour premier résultat de faire 
que leur possession nous rendra immédiatement plus heu- 
reux qu'auparavant, et en second lieu elle fera que nous 
nous précautionnerons par tous les moyens contre leur 
perte : ainsi nous ne risquerons pas notre avoir, nous 
n'irriterons pas nos amis, nous n'exposerons pas à la ten- 
tation la fidélité de notre femme, nous soignerons la 
santé de nos enfants, et ainsi de suite. Nous cherchons 
souvent à égayer la teinte morne du présent par des spé- 
culations sur des possibilités de chances favorables, et 
nous imaginons toute sorte d'espérances chimériques dont 
chacune est grosse de déceptions ; aussi celles-ci ne man- 
quent pas d'arriver dès que celles-là sont venues se briser 
contre la dure réalité. Il vaudrait mieux choisir les mau- 
vaises chances pour thèmes de nos spéculations ; cela nous 
porterait à prendre des dispositions à l'effet de les écarter 
et nous procurerait parfois d'agréables surprises quand 
ces chances ne se réaliseraient pas. N'est-on pas bien 
plus gai au sortir de quelque transe ? Il est même salu- 
taire de nous représenter à l'esprit certains grands 
malheurs qui peuvent éventuellement venir nous frapper ; 
cela nous aide à supporter plus facilement des maux 
moins graves lorsqu'ils viennent effectivement nous ac- 



IL FAUT PENSER SURTOUT AU PRÉSENT 20» 

câbler, car nous nous consolons alors par un retour de 
pensée sur ces malheurs considérables qui ne se sont pas 
réalisés. Mais il faut avoir soin, tout en pratiquant cette 
règle, de ne pas négliger la précédente. 

15"^ Les événements et les affaires qui nous concernent 
se produisent et se succèdent isolément, sans ordre et 
sans rapport mutuel, en contraste frappant les uns avec 
les autres et sans autre lien que de se rapporter à nous ; 
il en résulte que les pensées et les soins nécessaires 
devront être tout aussi nettement séparés, afin de corres- 
pondre aux intérêts qui les ont provoqués. En consé- 
quence, quand nous entreprenons une chose, il faut en 
finir avec elle, en faisant abstraction de toute autre 
affaire, afin d'accomplir, de goûter ou de subir chaque 
chose en son temps, sans souci de tout le reste; nous 
devons avoir, pour ainsi dire, des compartiments pour 
nos pensées, et n'en ouvrir qu'un seul pendant que tous 
les autres restent fermés. Nous y trouvons cet avantage 
de ne pas gâter tout petit plaisir actuel et de ne pas 
perdre tout repos par la préoccupation de quelque lourd 
souci; nous y gagnons encore cela qu'une pensée n'en 
chasse pas une autre, que le soin d'une affaire importante 

n'en fait pas négliger beaucoup de petites, etc. Mais surtout 

* 

l'homme capable de pensées nobles et élevées ne doit pas 
laisser son esprit s'absorber par des affaires personnelles 
et se préoccuper de soins bas au point de fermer l'accès à 
ses hautes méditations, car ce serait vraiment « pr opter 
vitam, Vivendi perdere causas » (pour vivre, perdre les 
causes de la vie). Il est indubitable que pour faire exé- 



204 PARÉNÈSES ET MAXIMES 

cuter à notre esprit toutes ces manœuvres et contre- 
manœuvres, il nous faut, comme en bien d'autres cir- 
constances, exercer une contrainte sur nous-même; 
toutefois nous devrions en puiser la force dans cette 
réflexion que Thomme subit du monde extérieur de 
nombreuses et puissantes contraintes auxquelles nulle 
existence ne peut se soustraire, mais qu'un petit effort 
exercé sur soi-même et appliqué au bon endroit peut 
obvier souvent à une grande pression extérieure; de 
même, une petite découpure dans le cercle, voisine du 
centre, correspond à une ouverture parfois centuple à la 
périphérie. Rien ne nous soustrait mieux à la contrainte 
du dehors que la contrainte de nous-mênie : voilà la 
signification de cette sentence de Sénèque : « Si tibi 
vis omnia siibjicere^ te subjice rationi » (Ep. 37) (Si 
vous voulez que toutes choses vous soient soumises, 
soumettez-vous d'abord à la raison). En outre, cette con- 
trainte sur nous-même, nous l'avons toujours en notre 
puissance, et dans un cas extrême, ou bien lorsqu'elle 
porte sur notre point le plus sensible, nous avons la 
faculté de la relâcher un peu, tandis que la pression 
extérieure est pour nous sans égards, sans ménagement 
et sans pitié. C'est pourquoi il est sage de prévenir celle- 
ci par l'autre. 

16® Borner ses désirs, refréner ses convoitises, maî- 
triser sa colère, se rappelant sans cesse que chaque indi- 
vidu ne peut jamais atteindre qu'une partie infiniment 
petite de ce qui est désirable et qu'en revanche des maux 
sans nombre doivent frapper chacun ; en un mot, « aire/€iv 



l'activité est nécessaire au bonheur 205 

xai «vej^etv » (abstineve et sustinere, s'abstenir et se sou- 
tenir), voilà la règle sans l'observation de laquelle ni 
richesse ni pouvoir ne pourront nous empêcher de sentir 
notre misérable condition. Horace dit à ce sujet : 

Inter cuncta leges, et percontabere doctos 
Qua ratione queas traducere leniter œvum ; 
Ne te semper iuops agitet yexetque cupido, 
Ne pavor et verum mediocriter utilium spes. 

(Cependant, lis et cause avec les doctes; cherche ainsi à mener dou-» 
cernent ta vie ; sans quoi, le désir t'agite et te blesse en te laissant tou- 
jours pauvre, sans crainte et sans Tespérance des choses médiocrement 
utiles.) — (Traduction L. de Lisle, Ep. l, 18, vers 96-99.) 

17** « O pio; ev xyj xtvYjoret eort » (La vie est dans le mouve- 
ment), a dit Aristote avec raison : de même que notre 
vie physique consiste uniquement dans et par un mou- 
vement incessant, de même notre vie intérieure, intel- 
lectuelle demande une occupation constante, une occu- 
pation avec n'importe quoi, par l'action ou par la pensée; 
c'est ce que prouve déjà cette manie des gens désœu- 
vrés, et qui ne pensent à rien, de se mettre immé- 
diatement à tambouriner avec leurs doigts ou avec le 
premier objet venu. C'est que l'agitation est l'essence 
de notre existence; une inaction complète devient bien 
vite insupportable, car elle engendre le plus horrible 
ennui. C'est en réglant cet instinct qu'on peut le satisfaire 
méthodiquement et avec plus de fruit. L'activité est in- 
dispensable au bonheur; il faut que l'homme agisse, fasse 
quelque chose si cela lui est possible ou apprenne au 
moins quelque chose; ses forces demandent leur emploi, 
et lui-même ne demande qu'à leur voir produire un résul- 



306 PÂRÉNÉSES ET MAXIMES 

tat quelconque. Sous ce rapport, sa plus grande satisfac- 
tion consiste à faire, à confectionner quelque chose, 
panier ou livre ; mais ce qui donne du bonheur immédiat, 
c'est de voir jour par jour croître son œuvre sous ses 
mains et de la voir arriver à sa perfection. Une œuvre 
d^art, un écrit ou même un simple ouvrage manuel pro- 
duisent tout cet effet; bien entendu que plus la nature du 
travail est noble, plus la jouissance est élevée. Les plus 
heureux à cet égard sont les hommes hautement doués 
qui se sentent capables de produire les œuvres les plus 
importantes, les plus vastes et les plus fortement rai- 
sonnées. Cela répand sur toute leur existence un intérêt 
d'ordre supérieur et lui communique un assaisonnement 
qui fait défaut aux autres ; aussi la vie de ceux-ci est-elle 
insipide auprès de la leur. En effet, pour les hommes 
éminents, la vie et le monde, à côté de l'intérêt commun, 
matériel, en ont encore un autre plus élevé, un intérêt 
formel, en ce qu'ils contiennent Tétoffe de leurs œuvres, 
et c est à rassembler ces matériaux qu'ils s'occupent acti- 
vement pendant le cours de leur existence, dès que leur 
part des misères terrestres leur donne un moment de 
répit. Leur intellect est aussi, jusqu'à un certain point, 
double : une partie est pour les affaires ordinaires (objets 
de la volonté) et ressemble à celui de tout le monde; 
l'autre est pour la conception purement objective des 
choses. Ils vivent ainsi d'une vie double, spectateurs et 
acteurs à la fois, pendant que le reste n'est qu'acteurs. 
Cependant il faut que tout homme s'occupe à quelque 
chose, dans la mesure de ses facultés. On peut con- 



l'activité est nécessaire au bonheur 207 

« 

stater l'influence pernicieuse de l'absence d'activité régu- 
lière, d'un travail quel qu'il soit, pendant les voyages 
d'agrément de longue durée, où de temps en temps on se 
sent assez malheureux, par la seule raison que, privé de 
toute occupation réelle, on se trouve pour ainsi dire arra- 
ché à son élément naturel. Prendre de la peine et lutter 
contre les résistances est un besoin pour l'homme, comme 
de creuser pour la taupe. L'immobilité qu'amènerait la 
satisfaction complète d'une jouissance permanente lui 
serait insupportable. Vaincre des obstacles est la pléni- 
tude de la jouissance dans l'existence humaine, que ces 
obstacles soient d'une nature matérielle comme dans l'ac-» 
tion et l'exercice, ou d'une nature spirituelle comme dans 
l'étude et les recherches : c'est la lutte et la victoire qui 
rendent l'homme heureux. Si l'occasion lui en manque, il 
se la crée comme il peut : selon que son individualité le 
comporte, il chassera ou jouera au bilboquet, ou, poussé 
par le penchant inconscient de sa nature, il suscitera des 
querelles, ourdira des intrigues, machinera des tromperies 
ou n'importe quelle autre vilenie, rien que pour mettre un 
terme à l'état d'immobilité qu'il ne peut supporter. « Dif- 
ficilis in otio quies » (Le calme est difficile dans l'inac- 
tion). 

18** Ce ne sont pas les images de la fantaisie mais 
des notions nettement conçues qu'il faut prendre pour 
guide de ses travaux. Le contraire arrive le plus souvent. 
En bien examinant, on trouve que ce qui, dans nos déter- 
minations, vient en dernière instance rendre l'arrêt dé- 
cisif, ce ne sont pas ordinairement des notions et des 



208 PARÉNÈSES ET MAXIMES 

jugements, mais c'est une image de la fantaisie qui les re- 
présente et s'y substitue. Je ne sais plus dans quel roman 
de Voltaire ou de Diderot la vertu apparaît toujours âu 
héros placé comme l'Hercule adolescent au carrefour de 
la vie, sous les traits de son vieux gouverneur tenant de 
la main gauche sa tabatière, de la droite une prise de 
tabac et moralisant; le vice, en revanche, sous ceux de la 
femme de chambre de sa mère. C'est particulièrement 
pendant la jeunesse que le but de notre bonheur se fixe 
sous la forme de certaines images qui planent devant nous 
et qui persistent souvent pendant la moitié, quelquefois 
même pendant la totalité de la vie. Ce sont là de vrais 
lutins qui nous harcèlent ; à peine atteints, ils s'évanouis- 
sent, et l'expérience vient nous apprendre qu'ils ne tien- 
nent rien de ce qu'ils promettaient. De ce genre sont les 
scènes particulières de la vie domestique, civile, sociale 
ou rurale, les images de l'habitation et de notre entou- 
rage, les insignes honorifiques, les témoignages du res- 
pect, etc., etc. ; « chaque fou a sa marotte * ; » l'image 
de la bien-aimée en est une aussi. Il est bien naturel qu'il 
en soi ainsi; car ce que l'on voit, étant Vimmédiat^ agit 
aussi plus immédiatement sur notre volonté que la notion, 
la pensée abstraite, qui ne donne que le général sans le 
particulier; or c'est ce dernier qui contient précisément 
la réalité : la notion ne peut donc agir que médiatement 
sur la volonté. Et cependant il n'y a que la notion qui 
tienne parole : aussi est-ce un témoignage de culture in- 

1. En ftrançais dans le texte. 



IL FAUT MAITRISER SES IMPRESSIONS 409 

tellectuelle que de mettre en elle seule toute sa foi. Par 
inoments, le besoin se fera certainement sentir d'expliquer 
<3U de paraphraser au moyen de quelques images, seule- 
ment « cum grano salis ». 

19" La règle précédente rentre dans cette autre maxime 
plus générale, qu'il faut toujours maîtriser l'impression 
-de tout ce qui est présent et visible. Cela, en regard de la 
simple pensée, de la connaissance pure, est incompara- 
blement plus énergique, non en vertu de sa matière et de 
sa valeur, qui sont souvent très insignifiantes, mais en 
vertu de sa forme, c'est-à-dire de la visibilité et de la pré- 
sence directe, qui pénètre l'esprit dont elle trouble le repos 
4)u ébranle les desseins. Car ce qui est présent, ce qui est 
visible, pouvant facilement être embrassé d'un regard, 
agit toujours d'un seul coup et avec toute sa puissance ; 
par contre, les pensées et les raisons, devant être méditées 
pièce à pièce, demandent du temps et de la tranquillité et 
ne peuvent donc être à tout moment et entièrement pré- 
sentes à l'esprit. C'est pour cela qu'une chose agréable à 
iaquelle la réflexion nous a fait renoncer nous charme 
encore par sa vue; de même, une opinion dont nous con- 
«aiss(^ns cependant l'entière incompétence nous blesse ; 
une oifense nous irrite, bien que nous sachions qu'elle ne 
mérite que le mépris; de même encore, dix raisons contre 
l'existence d'un danger sont renversées par la fausse ap- 
parence de sa présence réelle, etc. Dans toutes ces cir- 
constances, c'est la déraison originelle de notre être qui 
prévaut. Les femmes sont fréquemment sujettes à de pa- 
reilles impressions, et peu d'hommes ont une raison assez 

ScHOPENHAUER. — Sagesse dans la vie. 14 



210 PARÉNËSES ET MAXIMES 

prépondérante pour n^avoir pas à souffrir de leurs effets. 
Lorsque nous ne pouvons pas les maîtriser entièrement 
par la pensée seule, ce que nous avons de mieux à faire 
alors est de neutraliser une impression par Fimpression 
contraire : par exemple, l'impression d'une offense par des 
visites chez les gens qui nous estiment, l'impression d'un 
danger qui nous menace par la vue réelle des moyens 
propres à l'écarter. Un Italien, dont Leibnitz nous raconte 
l'histoire {Noiiv. Essais, liv. I, ch. n, § 11), réussit même 
à résister aux douleurs de la torture : pour cela, par une 
résolution prise d'avance , il imposa à son imagination 
de ne pas perdre de vue un seul instant l'image de la po- 
tence à laquelle l'aurait fait condamner un aveu; aussi 
criait-il de temps en temps : « lo H vedo^ » paroles qu'il 
expliqua plus tard comme se rapportant au gibet. Pour la 
même raison, quand tous autour de nous sont d'une opi- 
nion différente de la nôtre et se conduisent en consé- 
quence, il est très difficle de ne pas se laisser ébranler, 
quand même on serait convaincu qu'ils sont dans l'erreur. 
Pour un roi fugitif, poursuivi et voyageant sérieusement 
incognito^ le cérémonial de subordination que son com- 
pagnon et confident observera quand ils sont entre quatre 
yeux doit être un cordial presque indispensable pour que 
l'infortuné n'arrive pas à douter de sa propre existence. 
20"* Après avoir fait ressortir, dès le 2° chapitre, la haute 
valeur de la santé comme condition première et la phis 
importante de notre bonheur, je veux indiquer ici quel- 
ques règles très générales de conduite, pour la fortifier et 
la conserver. 



RÈGLE POUR FORTIFIER ET CONSERVER LA SANTÉ 211 

Pour s'endurcir, il faut, tant qu'on est en bonne santé^ 
soumettre le corps dans son ensemble, comme dans cha- 
cune de ses parties, à beaucoup d'eifort et de fatigue, et 
s'habituer à résister à tout ce qui peut l'affecter, quelque 
rudement que ce soit. Dès qu'il se manifeste, au contraire, 
un état morbide soit du tout, soit d'une partie, on devra 
recourir immédiatement au procédé contraire, c'est-à-dire 
ménager et soigner de toute façon le corps ou sa partie 
malade : car ce qui est souffrant et affaibli n'est pas sus- 
ceptible d'endurcissement. 

Les muscles se fortifient; les nerfs, au contraire, s'affai- 
blissent par un fort usage. Il convient donc d'exercer les 
premiers par tous les efforts convenables et d'épargner 
au contraire tout effort aux seconds ; par conséquent, gar- 
dons nos yeux contre toute lumière trop vive, surtout 
quand elle est réfléchie, contre tout effort pendant le demi- 
jour, contre la fatigue de regarder longtemps de trop 
petits objets; préservons nos oreilles également des bruits 
trop forts, mais surtout évitons à notre cerveau toute con- 
tention forcée, trop soutenue ou intempestive ; consé- 
quemment, il faut le laisser reposer pendant la digestion, 
car à ce moment cette même force vitale qui, dans le cer- 
veau, forme les pensées, travaille de tous ses efforts dans 
l'estomac et les intestins, à préparer le chyme et le chyle; 
il doit également reposer pendant et après un travail 
musculaire considérable. Car, pour les nerfs moteurs,, 
comme pour les nerfs sensitifs, les choses se passent de la 
même manière, et, de même que la douleur ressentie dans 
un membre lésé a son véritable siège dans le cerveau, de 



m PARÉNÈSES ET MAXIMES 

» 

même ce ne sont pas les bras et les jambes qui se meurent 
et travaillent, mais le cerveau, c'est-à-dire cette portion 
du cerveau qui, par l'intermédiaire de la moelle allongée et 
de la moelle épinière, excite les nerfs de ces membres et 
les fait ainsi se mouvoir. Par suite aussi, la fatigue que 
nous éprouvons dans les jambes ou les bras a son siège 
réel dans le cerveau ; c'est pourquoi les membres dont le 
mouvement est soumis à la volonté, c'est-à-dire part du 
cerveau, sont les seuls qui se fatiguent, tandis que ceux 
dont le travail est involontaire, comme le cœur, par 
exemple, sont infatigables. Evidemment alors, c'est nuire 
au cerveau que d'exiger de lui de l'activité musculaire 
énergique et de la tension d'esprit, que ce soit simulta- 
nément ou même seulement après un trop court intervalle. 
Ceci n'est nullement en contradiction avec le fait qu'au 
début d'une promenade, ou en général pendant de courtes 
marches, on éprouve une activité renforcée de l'esprit; 
car dans ce dernier cas il n'y a pas encore de fatigue des 
parties respectives du cerveau, et d'autre part cette légère 
activité musculaire, en accélérant la respiration, porte le 
sang artériel, mieux oxygéné aussi, à monter vers le cer- 
veau. Mais il faut surtout donner au cerveau la pleine me- 
sure de sommeil nécessaire à sa réfection, car le sommeil 
est pour l'ensemble de l'homme ce que le remontage es't 
à la pendule (Voy. Le monde comme Volonté et comme 
Repr., vol. II). Cette mesure devra être d'autant plus 
grande que le cerveau sera plus développé et plus actif; 
cependant l'outrepasser serait un pur gaspillage de temps, 
car le sommeil perd alors en intensité ce qu'il gagne en 



RÈGLB POUR FORTIFIER ET CONSERVER LA SANTÉ 213 

extension (Voy. Le monde c, V, et c. ^., vol. II) *. En 
général, pénétrons-nous bien de ce fait que notre penser 
n'est autre chose que la fonction organique du cerveau, 
et partant se comporte, pour ce qui regarde la fatigue et 
le repos, d'une manière analogue à celle de toute autre 
activité organique. Un effort excessif fatigue le cerveau 
comme il fatigue les yeux. On a dit avec raison : Le cer- 
veau pense comme l'estomac digère. L'idée d'une âme 
immatérielle , simple , essentiellement et constamment 
pensante, partant infatigable, qui ne serait là que comme 
logée en quartier dans le cerveau et n'aurait besoin de 
rien au monde, a certainement poussé plus d'un homme à 
une conduite insensée qui a émoussé ses forces intellec- 
tuelles ; Frédéric le Grand, par exemple, n'a-t-il pas essayé 
une fois de se déshabituer totalement du sommeil? Les pro- 
fesseurs de philosophie devraient bien ne pas encourager 
une pareille illusion, nuisible même en pratique, par leur 
philosophie orthodoxe de vieilles femmes [Katechismiis- 
gerechtseyiiwollende Rocken- Philosophie), Il faut ap- 
prendre à considérer les forces intellectuelles comme 
étant absolument des fonctions physiologiques, afin de 
savoir les manier, les ménager ou les fatiguer en consé- 



1. Le sommeil est une petite portion de mort que nous empruntons 
anticipando et par le moyen de laquelle nous regagnons et renouve- 
lons la vie épuisée dans l'espace d'un jour. Le sommeil est un emprunt 
fait à la mort *. Le sommeil emprunte à la mort pour entretenir la vie. 
Ou bien, il est Yiniérét payé provisoirement à la mort^ qui elle-même 
est le payement intégral du capital. Le remboursement total est exigé 
dans un délai d'autant plus long que l'intérêt est plus élevé et se paye 
plus régulièrement. {Note de Vauteur.) 

* En français dans le texte. 



âU PARBNÉSES ET MAXIMES 

quence; on doit se rappeler que toute souffrance, toute 
incommodité, tout désordre dans une partie quelconque 
du corps, affecte Tesprit. Pour bien se pénétrer de cette 
vérité, il faut lire Cabanis : Des rapports du physique 
et du moral de l'homme. 

C'est pour avoir négligé de suivre ce conseil que bien 
des grands esprits et bien des grands savants sont tom- 
bés, sur leurs vieux jours, dans Timbécillité, dans Ten- 
fance et jusque dans la folie. Si, par exemple, de célèbres 
poètes anglais de notre siècle , tels que Walter Scott , 
Wordsworth, Southey et plusieurs autres, arrivés à la 
vieillesse et même dès leur soixantaine, sont devenus 
intellectuellement obtus et incapables, même imbéciles, il 
faut sans doute l'attribuer à ce que, séduits par des hono- 
raires élevés, ils ont tous exercé la littérature comme un 
métier, en écrivant pour de l'argent. Ce métier entraine à 
une fatigue contre nature : quiconque attelle son Pégase 
au joug et pousse sa Muse du fouet aura à l'expier de la 
même manière que celui qui a rendu à Vénus un culte 
forcé. Je soupçonne que Kant lui-même, dans un âge 
avancé, devenu déjà célèbre, s'est livré à un travail 
excessif et a provoqué par là cette seconde enfance dans 
laquelle il a vécu ses quatre dernières années. 

Chaque mois de l'année a une inAuence spéciale et 
directe, c'est-à-dire indépendante des conditions météoro- 
logiques, sur notre santé, sur l'état général de notre corps, 
et même sur l'état de notre esprit. 



CIRCONSPECTION ET INDULGENCE 216 



III. — Concernant notre conduite envers les antres. 

21® Pour se pousser à travers le monde, il est utile 
d'emporter avec soi une ample provision de circonspec- 
tion et ^'indulgence ; la première nous garantit contre 
les préjudices et les pertes, la seconde nous met à Tabri 
de disputes et de querelles. 

Qui est appelé à vivre parmi les hommes ne doit re- 
pousser d'une manière absolue aucune individualité, du 
moment qu'elle est déjà déterminée et donnée par la na- 
ture, rindividualité fût-elle la plus méchante, la plus pi- 
toyable ou la plus ridicule. Il doit plutôt l'accepter comme 
étant quelque chose d'immuable et qui, en vertu d'un 
principe éternel et métaphysique, doit être telle qu'elle 
est; au pis-aller, .il devra se dire : « Il faut bien qu'il y en 
ait de cette espèce-là aussi. » S'il prend la chose autre- 
ment, il commet une injustice et provoque l'autre à un 
combat à la vie et à la mort. Car nul ne peut modifier son 
individualité propre, c'est-à-dire son caractère moral, ses 
facultés intellectuelles , son tempérament , sa physio- 
nomie, etc. Si donc nous condamnons son être sans ré- 
serve, il ne lui restera plus qu'à combattre en nous un 
ennemi mortel, du moment où nous ne voulons lui recon- 
naître le droit d'exister qu'à la condition de devenir 
un autre que celui qu'il est immuablement. C'est pour- 
quoi, quand on veut vivre parmi les hommes, il faut 
laisser chacun exister et l'accepter avec l'individualité, 
quelle qu'elle soit, qui lui a été départie; il faut se pré- 



216 PARÉNËSES ET MAXIMES 

occuper uniquement de l'utiliser autant que sa qualité et 
son organisation le permettent, mais sans espérer la mo- 
difier et sans la condamner purement et simplement telle 
qu'elle est. Voilà la vraie signification de ce dicton : 
« Vivre et laisser vivre. » Toutefois la tâche est moins 
facile qu'elle n'est équitable, et heureux celui à qui il est 
donné de pouvoir à jamais éviter certaines individualités ! 
En attendant, pour apprendre à supporter les hommes, il 
est bon d'exercer sa patience sur les objets inanimés qui, 
en vertu d'une nécessité mécanique ou de toute autre^ 
nécessité physique, contrarient obstinément notre action ; 
nous avons pour cela des occasions journalières. On ap- 
prend ensuite à reporter sur les hommes, la patience 
ainsi acquise, et Ton se fait à cette pensée qu'eux aussi, 
toutes les fois qu'ils nous sont un obstacle, le sont forcé- 
ment, en vertu d'une nécessité naturelle aussi rigoureuse 
que celle avec laquelle agissent les objets inanimés; que^ 
par conséquent, il est aussi insensé de s'indigner de leur 
conduite que d'une pierre qui vient rouler sous nos pieds. 
A l'égard de maint individu, le plus sage est de se dire : 
« Je 7ie le changerai pas y je veux donc l'utiliser, » 

22" Il est surprenant de voir à quel point se manifeste 
dans la conversation l'homogénéité ou l'hétérogénéité 
d'esprit et de caractère entre les hommes; elle devient 
sensible à la moindre occasion. Entre deux personnes de 
natures essentiellement dissemblables qui causeront sur 
les sujets les plus indifférents, les plus étrangers, chaque 
phrase de l'une déplaira plus ou moins à l'autre, un mot 
parfois ira jusqu'à la mettre en colère. Quand elles se 



DE LA SYMPATHIE 21T 

ressemblent au contraire, elles sentent de suite et en tout 
un certain accord qui, lorsque Thomogénéité est très 
marquée, se fond en une harmonie parfaite et peut aller 
jusqu'à l'unisson. Ainsi s'explique premièrement pourquoi 
les individus très ordinaires sont tellement sociables et 
trouvent si facilement partout de l'excellente société, ce 
qu'ils appellent « d'aimables , bonnes et braves gens . » 
C'est l'inverse pour les hommes qui ne sont pas ordinaires, 
et ils seront d'autant moins sociables qu'ils sont plus dis- 
tingués; tellement que parfois, dans leur isolement, ils 
peuvent éprouver une véritable joie à avoir découvert chez 
un autre une fibre quelconque, si mince qu'elle puisse être, 
de la même nature que la leur. Car chacun ne peut être 
à un autre homme que ce que celui-ci est au premier. 
Comme l'aigle, les esprits réellement supérieurs errent 
sur la hauteur, solitaires. Cela exphque, en second lieu^ 
comment les hommes de même disposition se trouvent si 
vite réunis, comme s'ils s'attiraient magnétiquement : les 
âmes sœurs se saluent de loin. On pourra remarquer cela 
le plus fréquemment chez les gens à sentiments bas ou de 
faible intelligence; mais c'est seulement parce que ceux-ci 
s'appellent légion, tandis que les bons et les nobles sont et 
s'appellent les natures rares. C'est ainsi qu'il se fera, par 
exemple, que dans quelque vaste association, fondée en 
vue de résultats effectifs, deux fielFés coquins se recon- 
naissent mutuellement aussi vite que s'ils portaient une 
cocarde et se rapprochent aussitôt pour forger quelque 
abus ou quelque trahison . De même , supposons , per 
impossibile ^ une société nombreuse composée entière- 



âl8 PARËiNËSES ET MAXIMES 

ment d'hommes intelligents et spirituels, sauf deux imbé- 
dles qui en feraient partie aussi ; ces deux se sentiront 
sympathiquement attirés l'un vers l'autre, et bientôt cha- 
€un des deux se réjouira dans son cœur d'avoir enfin ren- 
contré au moins un homme raisonnable. Il est vraiment 
remarquable de voir de ses yeux comment deux êtres, 
principalement parmi ceux qui sont arriérés au moral et à 
l'intellectuel, se reconnaissent à première vue, tendent ar- 
demment à se rapprocher, se saluent avec amour et joie, 
et courent l'un au-devant de l'autre comme d'anciennes 
connaissances; cela est si frappant que l'on est tenté 
d'admettre, selon la doctrine bouddhique de la métem- 
psycose, qu'ils étaient déjà liés d'amitié dans une vie an- 
térieure. 

Cependant il est un fait qui, même dans le cas de 
Ijrande harmonie, maintient les hommes éloignés les uns 
des autres et qui va jusqu'à faire naître entre eux une dis- 
sonnance passagère : c'est la différence de la disposition 
(lu moment qui est presque toujours autre chez chacun, 
selon sa situation momentanée, l'occupation, le milieu, 
l'état de son corps, le courant actuel de ses pensées, etc. 
C'est là ce qui produit des dissonnances parmi les indivi- 
dualités qui s'accordent le mieux. Travailler sans relâche 
à corriger ce qui fait naître ces troubles et à établir l'éga- 
Hté de la température ambiante, serait l'effet d'une su- 
prême culture intellectuelle. On aura la mesure de ce que 
peut produire pour la société l'égalité de sentiments, par ce 
fait que les membres d'une réunion, même très nombreuse, 
seront portés à se communiquer réciproquement leurs 



DE LA SYMPATBIE 219 

idées, à prendre sincèrement part à l'intérêt et au senti- 
ment général, dès que quelque chose d'extérieur, un 
danger, une espérance, une nouvelle, la vue d'une chose 
extraordinaire, un spectacle, de la musique, ou n'importe 
quoi, vient les impressionner tous au même instant et de 
la même manière. Car ces motifs subjuguent tous les in- 
térêts particuliers et font naître de la sorte l'unité parfaite ^ 
de disposition. A défaut d'une pareille influence objective, 
on a recours d'ordinaire à quelque ressource subjective, 
et c'est alors la bouteille qui est appelée habituellement à 
procurer une disposition commune à la compagnie. Le thé 
et le café sont également employés à cet effet. 

Mais ce même désaccord qu'amène si facilement dans 
toute réunion la diversité d'humeur momentanée donne 
aussi l'explication partielle de ce phénomène que chacun 
apparaît comme idéalisé, parfois même transfiguré dans 
le souvenir, quand celui-ci n'est plus sous l'empire de 
cette influence passagèrement perturbatrice ou de toute 
autre semblable. La mémoire agit à la manière de la 
lentille convergente dans la chambre obscure : elle réduit 
toutes les dimensions et produit de la sorte une image 
bien plus belle que l'original. Chaque absence nous pro- 
cure partiellement l'avantage d'être vus sous cet aspect. 
Car bien que, pour achever son œuvre, le souvenir idéa- 
lisateur demande un temps considérable, néanmoins son 
travail commence immédiatement. C'est pourquoi même 
il est sage de ne se montrer à ses connaissances et à ses 
bons amis qu'à de longs intervalles ; on remarquera, en se 
revoyant, que le souvenir a déjà travaillé. 



220 PARÉNÈSES ET MAXIMES 

23° Nul ne peut \o\r par-dessus soi. Je veux dire par là 
qu'on ne peut voir en autrui plus que ce qu'on est soi- 
même, car chacun ne peut saisir et comprendre un autre 
que dans la mesure de sa propre intelligence. Si celle-ci 
est de la plus basse espèce, tous les dons intellectuels les- 
plus élevés ne Timpressionneront nullement, et il n'aper- 
cevra dans cet homme si hautement doué que ce qu'il y a 
de plus bas dans l'individualité, savoir toutes les faiblesses^ 
et tous les défauts de tempérament et de caractère. Voilà 
de quoi le grand homme sera composé aux yeux de l'autre. 
Les facultés intellectuelles éminentes de l'un existent aussi 
peu pour le second que les couleurs pour les aveugles. 
C'est que tous les esprits sont invisibles pour qui n'a pas 
soi-même d'esprit : et toute évaluation est le produit de la 
valeur de l'estimé par la sphère d'appréciation de l'estima- 
teur. 

II résulte de là que lorsqu'on cause avec quelqu'un? 
on se met toujours à son niveau, puisque tout ce qu'on a 
au delà disparait, et même l'abnégation de soi qu'exige c(^ 
nivellement reste parfaitement méconnue. Si donc on 
réfléchit combien la plupart des hommes ont de sentiments 
et de facultés de bas étage, en un mot combien ils sont 
communs^ on verra qu'il est impossible de parler avec eux 
sans devenir soi-même commun pendant cet intervalle 
(par analogie avec la répartition de l'électricité) ; on saisira 
alors la signification propre et la vérité de cette expression 
allemande : « sich gemein machen » (se mettre de pair à 
compagnon), et l'on cherchera à éviter toute compagnie 
avec laquelle on ne peut communiquer que moyennant 



DE l'estime et de L'AMOUR 221 

la partie honteuse i de sa propre nature. On com- 
prendra également qu'en présence d'imbéciles et de fous 
il n'y a (\vCtine seule manière de montrer qu'on a de la 
raison : c'est de ne pas parler avec eux. Mais il est vrai 
«qu'alors, en société, maint homme pourra se trouver dans 
la situation d'un danseur, entrant dans un bal où il n'y 
aurait que des perclus; avec qui dansera-t-il? 

24" J'accorde toute ma considération, comme à un élu 
sur cent individus, à celui qui étant inoccupé, parce qu'il 
attend quelque chose, ne se met pas immédiatement à 
frapper ou à tapoter en mesure avec tout ce qui lui tombe 
sous la main, avec sa canne, son couteau, sa fourchette 
•ou avec tout autre objet. Il est probable que cet homme-là 
pense à quelque chose. On reconnaît à la mine de la plu- 
part des gens que chez eux la vue remplace entièrement le 
penser; ils cherchent à s'assurer de leur existence en 
faisant du bruit, à moins qu'ils n'aient un cigare sous la 
main, ce qui leur rend le même service. C'est pour la 
même raison qu'ils sont constamment tout yeux, tout 
oreilles pour tout ce qui se passe autour d'eux. 

25** La Rochefoucauld a très justement observé qu'il est 
difficile de beaucoup estimer un homme et de l'aimer 
beaucoup à la fois *. Nous aurions donc le choix entre 
briguer l'amour ou l'estime des gens. Leur amour est 
toujours intéressé, bien qu'à des titres divers. De plus, les 



1. Eu français dans le texte. 

2. Voici le texte de la maxime à laquelle Schopeuhauer fait allusion : 
« n est difficile d'aimer ceux que nous n'estimons point ; mais il ne 
l'est pas moins d'aimer ceux que nous estimons beaucoup plus que 
nous. » (La Roch., édit. de la BibL nationale^ p. 71, 303.) 



222 PARÉNËSES ET MAXIMES 

conditions auxquelles on l'acquiert ne sont pas toujours 
faites pour nous en rendre fiers. Avant tout, on se fera 
aimer dans la mesure dans laquelle on baissera ses pré- 
tentions à trouver de Tesprit et du cœur chez les autres, 
mais cela sérieusement, sans dissimulation, et non en 
vertu de cette indulgence qui prend sa source dans le 
mépris. Pour compléter les prémisses qui aideront à tirer 
la conclusion, rappelons encore cette sentence si vraie 
d'Helvétius : « Le degré d'esprit nécessaire pour nous 
plaire est une mesure assez exacte du degré d'esprit 
que notis avons, » C'est tout le contraire quand il s'agit 
de l'estime des gens : on ne la leur arrache qu'à leur corps 
défendant; aussi la cachent-ils le plus souvent. C'est 
pourquoi elle nous procure une bien plus grande satisfac- 
tion intérieure ; elle est en proportion avec notre valeur, ce 
qui n'est pas jrai directement de l'amour des gens, car 
celui-ci est subjectif et l'estime objective. Mais l'amour 
nous est certainement plus utile. 

26** La plupart des hommes sont tellement personnels 
qu'au fond rien n'a d'intérêt à leurs yeux qu'eux-mêmes et 
exclusivement eux. Il en résulte que, quoi que ce soit dont 
on parle, ils pensent aussitôt à eux-mêmes, et que tout ce 
qui, par hasard et du plus loin que ce soit, se rapporte à 
quelque chose qui les touche, attire et captive tellement 
toute leur attention qu'ils n'ont plus la liberté de saisir la 
partie objective de l'entretien; de même, il n'y a pas de 
raisons valables pour eux dès qu'elles contrarient leur 
intérêt ou leur vanité. Aussi sont-ils si facilement distraits, 
si facilement blessés, offensés ou affligés que, lors même 



LES HOMMES SONT PERSONNELS 223 

qu'on cause avec eux, à un point de vue objectif, sur 
n'importe quelle matière, on ne saurait assez se garder 
de tout ce qui pourrait, dans le discours, avoir un rapport 
possible, peut-être fâcheux avec le précieux et délicat moi 
que l'on a devant soi ; rien que ce moi ne les intéresse, et^ 
pendant qu'ils n'ont ni sens ni sentiment pour ce qu'il y a 
de vrai et de remarquable, ou de beau, de fin, de spirituel 
dans les paroles d'autrui, ils possèdent la plus exquise 
sensibilité pour tout ce qui, du plus loin et le plus indirec- 
tement, peut toucher leur mesquine vanité ou se rapporter 
désavantageusement, en quelque façon que ce soit, à leur 
inappréciable moi. Ils ressemblent, dans leur suscepti- 
bilité, à ces roquets auxquels on est si facilement exposé^ 
par mégarde, à marcher sur la patte et dont il faut subir 
ensuite les piailleries; ou bien encore à un malade couvert 
de plaies et de meurtrissures et qu'il faut éviter soigneuse- 
ment de toucher. Il y en a chez qui la chose est poussée si 
loin, qu'ils ressentent exactement comme une offense 
l'esprit et le jugement que Ton montre, ou qu'on ne dissi- 
mule pas suffisament, en causant avec eux ; ils s'en cachent, 
il est vrai, au premier moment, mais ensuite celui qui n'a 
pas assez d'expérience réfléchira et se creusera vainement 
la cervelle pour savoir par quoi il a pu s'attirer leur 
rancune et leur haine. Mais il est tout aussi facile de les 
flatter et de les gagner. Par suite, leur sentence est, d'or- 
dinaire, achetée : elle n'est qu'un arrêt en faveur de leur 
parti ou de leur classe et non un jugement objectif et 
impartial. Cela vient de ce que chez eux la volonté surpasse 
de beaucoup l'intelligence, et de ce que leur faible intellect 



2â4 PARÉNËSES ET MAXIMES 

«st entièrement soumis au service de la volonté dont il ne 
peut s'affranchir un seul moment. 

Cette pitoyable subjectivité des hommes, qui les fait 
tout rapporter à eux et revenir, de tout point de départ, 
immédiatement et en droite ligne vers leur personne, est 
surabondamment prouvée par Vastrologie, qui rapporte la 
marche des grands corps de l'univers au chétif moi et qui 
trouve une corrélation entre les comètes au ciel et les 
querelles et les guei|series sur la terre. Mais cela s'est 
toujours passé ainsi, même dans les temps les plus re- 
culés (voir par exemple Stobée, Eclor/., 1. I, ch. 22, 9, 
p. 478). 

27® Il ne faut pas désespérer à chaque absurdité qui se 
dit en public ou dans la société, qui s'imprime dans les 
livres et qui est bien accueillie ou du moins n'est pas 
réfutée; il ne faut pas croire non plus que cela restera 
4icquis à jamais. Sachons, pour notre consolation, que 
plus tard et insensiblement la chose sera ruminée, élu- 
cidée, méditée, pesée, discutée et le plus souvent jugée 
justement à la fin, en sorte que, après un laps de temps 
variable en raison de la difficulté de la matière, presque 
tout le monde finira par comprendre ce que l'esprit lucide 
avait vu de prime abord. Il est certain que dans l'entre- 
lemps il faut prendre patience. Car un homme d'un juge- 
ment juste parmi des gens qui sont dans Terreur ressemble 
à celui dont la montre va juste dans une ville dont toutes 
les horloges sont mal réglées. Lui seul sait l'heure exacte, 
mais à quoi bon ? Tout le monde se règle sur les horloges 
publiques qui indiquent une heure fausse, ceux-là même 



NE PAS ÊTRE TROP INDULGENT POUR LES AUTRES 228 

qui savent que la montre du premier donne seule l'heure 
vraie. 

28° Les hommes ressemblent aux enfants qui prennent 
de mauvaises manières dès qu'on les gâte; aussi ne faut-il 
être trop indulgent ni trop aimable envers personne. De 
même qu'ordinairement on ne perdra pas un ami pour lui 
avoir refusé un prêt, mais plutôt pour le lui avoir accordé, 
de même ne le perdra-t-on pas par une attitude hautaine 
et un peu de négligence, mais plutôt par un excès d'ama- 
bilité et de prévenance : il devient alors arrogant, insup- 
portable, et la rupture ne tarde pas à se produire. C'est 
surtout l'idée qu'on a besoin d'eux que les hommes ne 
peuvent absolument pas supporter ; elle est toujours 
suivie inévitablement d'arrogance et de présomption. Chez 
quelques gens , cette idée naît déjà par cela seul qu'on 
est en relations ou bien qu'on cause souvent ou fami- 
lièrement avec eux : ils s'imaginent aussitôt qu'il faut 
bien leur passer quelque chose et ils chercheront à éten- 
dre les bornes de la politesse. C'est pourquoi il y a si 
peu d'individus qu'on puisse fréquenter un peu plus inti- 
mement; surtout faut-il se garder de toute familiarité 
avec des natures de bas étage. Que si, par malheur, un 
individu de cette espèce s'imagine que j'ai beaucoup 
plus besoin de lui qu'il n'a besoin de moi, alors il éprou- 
vera soudain un sentiment comme si je lui avais volé 
quelque chose : il cherchera à se venger et à rentrer 
dans sa propriété. N'avoir jamais et d'aucune façon besoin 
des autres et le leur faire voir, voilà absolument la seule 
manière de maintenir sa supériorité dans les relations. En 

ScHOPENHAUER. — Sagesse dans Ja vie. 15 



«226 pârénëses et maximes 

4M)nséquence, il est sage de leur faire sentira tous, homme 
ou femme, qu'on peut très bien se passer d'eux; cela for- 
tifie Tamitié : il est même utile de laisser s'introduire 
parfois^ dans notre attitude à l'égard de la plupart d'entre 
4ÎUX, une parcelle de dédain; ils n'en attacheront que plus 
de prix à notre amitié. « Chi non istima^ vien stimato » 
(Qui n'estime pas est estimé), dit finement un proverbe 
italien. Mais, si quelqu'un a réellement une grande valeur 
à nos yeux, il faut le lui dissimuler comme si c'était un 
crime. Cela n'est pas précisément réjouissant, mais en 
revanche c'est vrai. C'est à peine si les chiens supportent 
le trop de bienveillance, bien moins encore les hommes. 

29** Les gens d'une espèce plus noble et doués de facultés 
plus élevées trahissent, principalement dans leur jeunesse, 
un manque surprenant de connaissance des hommes et de 
savoir-faire ; ils se laissent ainsi facilement tromper ou 
égarer; tandis que les natures inférieures savent bien 
mieux et bien plus vite se tirer d'affaire dans le monde ; 
cela vient de ce que, à défaut d'expérience, l'on doit juger 
a priori et qu'en général aucune expérience ne vaut \a 
priori. Chez les gens de calibre ordinaire, cet a priori 
leur est fourni par leur propre moi^ tandis qu'il ne l'est 
pas à ceux de nature noble et distinguée, car c'est par là 
précisément que ceux-ci diffèrent des autres. En évaluant 
donc les pensées et les actes des hommes ordinaires 
d'après les leurs propres, le calcul se trouve être faux. 

Mais même alors qu'un tel homme aura appris enfin a 
posteriori^ c'est-à-dire par les leçons d'autrui et par sa 
propre expérience, ce qu'il y a à attendre des hommes; 



IL FAUT SE MÉFIER D'aUTRUI 227 

même alors qu'il aura compris que les cinq sixièmes d'entre 
t^ux sont ainsi faits, au moral comme à l'intellectuel, que 
celui qui n'est pas forcé par les circonstances d'être en 
relation avec eux fait mieux de les éviter dès l'abord 
et de se tenir autant que possible hors de leur contact, 
même alors cet homme ne pourra, malgré tout, avoir une 
connaissance suffisante de leur petitesse et de leur mes- 
quinerie; il aura durant toute sa vie à étendre et à com- 
pléter cette notion; mais jusqu'alors il fera encore bien 
<les faux calculs à son détriment. En outre, bien que 
pénétré des enseignements reçus, il lui arrivera encore 
parfois, se trouvant dans une société de gens qu'il ne 
connaît pas encore, d'être émerveillé en les voyant tous 
paraître, dans leurs discours et dans leurs manières, entiè- 
rement raisonnables, loyaux, sincères, honnêtes et ver- 
tueux, et peut-être bien aussi intelligents et spirituels. 
Mais que cela ne l'égaré pas ; cela provient tout simplement 
ile ce que la nature ne fait pas comme les méchants poètes, 
qui, lorsqu'ils ont à présenter un coquin ou un fou, s'y 
prennent si lourdement et avec une intention si accentuée 
que l'on voit paraître pour ainsi dire derrière chacun de 
iîes personnages l'auteur désavouant constamment leur 
caractère et leurs discours et disant à haute voix et en 
manière d'avertissement : « Celui-ci est un coquin, cet 
autre un fou; n'ajoutez pas foi à ce qu'il dit. » La nature 
au contraire s'y prend à la façon de Shakespeare et de 
Gœthe : dans leurs ouvrages, chaque personnage, fût-il 
le diable lui-même, tant qu'il est en scène, parle comme il 
a raison de parler; il est conçu d'une manière si objecti- 



228 PARÉNËSES ET MAXIMES 

veulent réelle qu'il nous attire et nous force à prendre 
part à ses intérêts; pareil aux créations de la nature, H 
est le développement d'un principe intérieur en vertir 
duquel ses discours et ses actes apparaissent comme 
naturels et par conséquent comme nécessaires. Celui qui 
croit que dans le monde les diables ne vont jamais sans 
cornes et les fous sans grelots sera toujours leur proie 
ou leur jouet. Ajoutons encore à tout cela que, dans leurs^ 
relations, les gens font comme la lune et les bossus, c'est- 
à-dire qu'ils ne nous montrent jamais qu'une face; ils ont 
même un talent inné pour transformer leur visage, par 
une mimique habile , en un masque représentant très 
exactement ce qu'ils devraient être en réalité ; ce masque, 
découpé exclusivement à la mesure de leur individualité, 
s'adapte et s'ajuste si bien que l'illusion est complète. 
Chacun se l'applique toutes les fois qu'il s'agit de se faire 
bien venir. Il ne faut pas plus s'y fier qu'à un masque de 
toile cirée, et rappelons-nous cet excellent proverbe ita- 
lien : « Non () si tristo cane^ che non merii la coda » (Il 
n'est si méchant chien qui ne remue la queue). 

Gardons-nous bien, en tout cas, de nous faire une 
opinion très favorable d'un homme dont nous venons de 
faire la connaissance ; nous serions ordinairement déçus 
à notrp confusion, peut-être même à notre détriment. 
Encore une observation digne d'être notée : c'est préci- 
sément dans les petites choses, où il ne songe pas à 
soigner sa contenance, que l'homme dévoile son caractère ; 
c'est dans des actions insignifiantes, quelquefois dans de 
simples manières, que l'on peut facilement observer cet 



IL FAUT SE MÉFIER D'AUTRUI !229 

^goïsme illimité, sans égard pour personne, qui ne se 
démentira pas non plus ensuite dans les grandes choses, 
mais qui se dissimulera. Que de semblables occasions ne 
soient pas perdues pour nous! Quand un individu se 
conduit sans aucune discrétion dans les petits incidents 
Journaliers, dans les petites affaires de la vie, auxquelles 
s'applique le : « De miniinis lex non curât » (La loi ne 
s'occupe pas des affaires minimes), quand il ne recherche 
-dans ces occasions que son intérêt ou ses aises au détri- 
ment d'autrui, ou s'approprie ce qui est là pour servir à 
tous, etc., cet individu, soyez-en bien convaincu, n'a pas 
dans le cœur le sentiment du juste; il sera un gredin tout 
aussi bien dans les grandes circonstances, toutes les fois 
-ijuc la loi ou la force ne lui lieront pas les bras ; ne per- 
mettez pas à cet homme de franchir votre seuil. Oui, je 
Taffirme, qui viole sans scrupule les règlements de son 
-club violera également les lois de l'État dès qu'il pourra 
le faire sans danger *. 

Quand un homme avec qui nous sommes en rapports 
plus ou moins étroits nous fait quelque chose qui nous 
déplaît ou nous fâche, nous n'avons qu'à nous demander 
s'il a ou non assez de prix à nos yeux pour que nous 
acceptions de sa part, une seconde fois et à reprises 
toujours plus fréquentes, un traitement semblable, voire 
•même un peu plus accentué (pardonner et oublier signifient 

1. Si dans les hommes, tels qu'ils sont pour la plupart, le bou dépas- 
sait le mauvais, il serait plus sage de se fier à leur justice, à leur équité, 
leur fidélité, leur affection ou leur charité qu'à leur crainte ; mais, comme 
-c'est tout l'inverse , c'est l'inverse qui est le plus sage. (Note de VaU" 
teiir.) 



230 PARÉNÈSES ET MAXIMES 

jeter par la fenêtre des expériences chèrement acquises). 
Dans le cas affirmatif , tout est dit ; car parler simplement 
ne servirait de rien : il faut alors laisser passer la chose^ 
avec ou sans admonition; mais nous devrons nous rap- 
peler que, de cette façon, nous nous en attirons bénévo- 
lement la répétition. Dans la seconde alternative, il nous 
faut, sur-le-champ et à jamais, rompre avec le cher ami, 
ou, si c'est un serviteur, le congédier. Car il fera, le cas^ 
échéant, inévitablement et exactement la même chose,^ 
ou quelque chose d'entièrement analogue, quand mémo^ 
en ce moment il nous jurerait le contraire, bien haut et 
bien sincèrement. On peut tout oublier, tout, excepté 
soi-même, excepté son propre être. En effet, le caractèn*- 
est absolument incorrigible, parce que toutes les actions 
humaines partent d'un principe intime, en vertu duquel 
un homme doit toujours agir de même dans les mêmes 
circonstances et ne peut pas agir autrement. Lisez mou 
mémoire couronné sur la prétendue liberté de la volonté * 
et chassez toute illusion. Se réconcilier avec un ami avec 
lequel on avait rompu est donc une faiblesse que Ton auni 
à expier alors que celui-ci, à la première occasion re- 
commencera à faire exactement ce qui avait amené la 
rupture, et même avec un peu plus d'assurance, car il a 
la secrète conscience de nous être indispensable. Ceci 
s'applique également aux domestiques congédiés que Ton 
reprend à son service. Nous devons tout aussi peu, et 
pour les mêmes motifs, nous attendre h voir un homme 

1. Ce mémoire, traduit en français, a reçu pour titre : Essai SU7* le 
libre arbitre. 1 vol. in-18. Germer Baillière et 0\ Paris*. 



IL FAUT SE MÉFIER D'AUTRUI 231 

se comporter de la même manière qu'une fois précédente, 
quand les circonstances ont changé. Au contraire, la 
disposition et la conduite des hommes changent tout aussi 
vite que leur intérêt : les intentions qui les meuvent 
émettent leurs lettres de change à si courte vue, qu'il 
faudrait avoir soi-même la vue plus courte encore pour 
ne pas les laisser protester. 

Supposons maintenant que nous voulions savoir com- 
ment agira une personne dans une situation où nous avons 
rintention de la placer; pour cela, il ne faudra pas compter 
sur ses promesses et ses protestations. Car, en admet- 
tant même qu'elle parle sincèrement, elle n'en parle pas 
moins d'une chose qu'elle ignore. C'est donc par l'appré- 
ciation des circonstances dans lesquelles elle va se trouver, 
et de leur conflit avec son caractère, que nous aurons à 
nous rendre compte de son attitude. 

En thèse générale, pour acquérir la compréhension 
nette, approfondie et si nécessaire de la véritable et triste 
condition des hommes, il est éminemment instructif d'em- 
ployer, comme commentaire à leurs menées et à leur con- 
duite sur le terrain de la vie pratique, leurs menées et 
leur conduite dans le domaine littéraire, et vice versa. 
Cela est très utile pour ne se tromper ni sur soi ni sur 
eux. Mais, dans le cours de cette étude, aucun trait de 
grande infamie ou sottise, que nous rencontrions soit 
dans la vie soit en littérature, ne devra nous devenir 
matière à nous attrister ou irriter; il devra servir uni- 
quement à nous instruire comme nous offrant un trait 
complémentaire du caractère de l'espèce humaine, qu'il 



"idi PARËNËSES ET MAXIMES 

sera bon de ne pas oublier. De celte façon, nous envisa- 
gerons la chose comme le minéralogiste considère un 
spécimen bien caractérisé d'un minéral, qui lui serait 
tombé entre les mains. Il y a des exceptions, il y en a 
même d'incompréhensiblement grandes, et les différences 
entre les individualités sont immenses; mais, pris en 
bloc, on Ta dit dès longtemps, le monde est mauvais ; 
les sauvages s'entre-dévorent et les civilisés s'entre-lrom- 
pent, et voilà ce qu'on appelle le cours du monde. Les 
Etats, avec leurs ingénieux mécanismes dirigés contre le 
dehors et le dedans et avec leurs voies de contrainte, que 
sont-ils donc, sinon des mesures établies pour mettre des 
bornes à l'iniquité illimitée des hommes? Ne voyons-nous 
pas, dans Thistoire entière, chaque roi, dès qu'il est soli- 
dement assis et que son pays jouit de quelque prospérité, 
en profiter pour tomber avec son armée, comme avec une 
bande de brigands, sur les Etats voisins? Toutes les guerres 
ne sont-elles pas, au fond, des actes de brigandage? Dans 
l'antiquité reculée comme aussi pendant une partie du 
moyen âge, les vaincus devenaient les esclaves des vain- 
queurs, ce qui, au fond, revient à dire qu'ils devaient 
travailler pour ceux-ci ; mais ceux qui payent des contri- 
butions de guerre doivent en faire autant, c'est-à-dire 
qu'ils livrent le produit de leur travail antérieur. Dans 
toutes les y lierres^ il ne s'agit que de voler ^ a écrit Vol- 
taire ; et que les Allemands se le tiennent pour dit. 

30<* Aucun caractère n'est tel qu'on puisse l'abandonner 
à lui-même et le laisser aller entièrement; il a besoin 
d'être guidé par des notions et des maximes. Mais si, 



RÈGLE DE CONDUITE ENVERS LES AUTRES â33 

poussant la chose à Textrême, on voulait faire du carac- 
tère non pas le résultat de la nature innée, mais unique- 
ment le produit d'une délibération raisonnée, par consé- 
quent un caractère entièrement acquis et artificiel, on 
verrait bientôt se vérifier la sentence latine : « Naturam 
expelles fur ca^ tamen usque recurret » (Chassezle naturel, 
il revient au galop). En effet, on pourra très bien com- 
prendre, découvrir même et formuler admirablement une 
règle de conduite envers les autres, et néanmoins, dans la 
vie réelle, on péchera dès l'abord contre elle. Toutefois, 
il ne faut pas pour cela perdre courage et croire qu'il soit 
impossible de diriger sa conduite dans la vie sociale par 
des règles et des maximes abstraites, et qu'il vaille mieux, 
par conséquent, se laisser aller tout bonnement. Car il en 
est de celles-ci comme de toutes les instructions et direc- 
tions pratiques ; comprendre la règle est une chose, et 
apprendre à l'appliquer une autre. La première s'acquiert 
d'un seul coup par l'intelligence, la seconde peu à peu 
par l'exercice. On montre à l'élève les touches d'un instru- 
ment, les parades et les attaques au fleuret; il se trompe 
immédiatement, malgré la meilleure volonté, et s'imagine 
alors que se rappeler ces, leçons dans la rapidité de la 
lecture musicale, ou dans l'ardeur du combat, est chose 
presque impossible. Et cependant, petit à petit, à force de 
irébucher, de tomber et de se relever, l'exercice finit par 
les lui apprendre; il en est de même pour les règles de 
grammaire, quand on apprend à lire et à écrire en latin. 
Ce n'est pas autrement que le rustre devient courtisan ; le 
.cerveau brûlé, un homme du monde distingué; l'homme 



234 PARÉNÈSES ET MAXIMES 

ouvert, taciturne; le noble, sarcastique. Néanmoins cette 
éducation de soi-même, obtenue ainsi par une longue 
habitude, agira toujours comme un effort venant de l'exté- 
rieur, auquel la nature ne cesse jamais de s'opposer, ef 
malgré lequel elle arrive parfois à éclater inopinément. 
Car toute conduite ayant pour mobile des maximes ab- 
straites se rapporte à une conduite mue par le penchant 
primitif *ci inné , comme un mécanisme fait de main 
d'homme, une montre, par exemple, où la forme et le 
mouvement sont imposés à une matière qui leur est 
étrangère, se rapporte à un organisme vivant, où forme 
et matière se pénètrent mutuellement et ne font qu'un. 
Ce rapport entre le caractère acquis et le caractère naturel 
confirme la pensée énoncée par l'empereur Napoléon : 
« Tout ce qui n'est pas naturel est imparfait, » Ceci 
est vrai en tout et pour tous, au physique comme au 
moral; et la seule exception que je me rappelle à cette 
règle, c'est l'aventurine naturelle, qui ne vaut pas Tartifi- 
cielle. 

Aussi, gardons-nous de toute affectation. Elle provo- 
que toujours le mépris : d'abord elle est une tromperie^ 
et comme telle une lâcheté, car elle repose sur la peur; 
ensuite elle implique condamnation de soi-même par 
soi-même, puisqu'on veut paraître ce qu'on n'est pas el 
qu'on estime être meilleur que ce que l'on est. Le fait 
d'affecter une qualité, de s'en vanter, est un aveu qu'on 
ne la possède pas. Que des gens se vantent de quoi que 
ce soit, courage ou instruction, intelligence ou esprit, suc- 
cès auprès des femmes ou richesses, ou noblesse, et Ton 



IL FAUT CHERCHER A CONNAITRE SES DÉFAUTS 

pourra en conclure que c'est précisément sur ce chapitro- 
là qu'il leur manque quelque chose; car celui qui possède 
réellement et complètement une qualité ne songe pas à 
l'étaler et à l'affecter; il est parfaitement tranquille sous 
ce rapport. C'est ce que veut dire ce proverbe espagnol : 
« Herradiira que chacolotea clavo le falta » (A ferrure 
qui sonne il manque un clou). Il ne faut certainement pas, 
nous l'avons déjà dit, lâcher entièrement les rênes et se 
montrer en entier tel qu'on est; car le côté mauvais et 
bestial de notre nature est considérable et a besoin d'être 
voilé ; mais cela ne légitime que l'acte négatif, la dissimu- 
lation, mais nullement le positif, la simulation. Il faut 
savoir aussi que l'on reconnaît l'affectation dans un indi- 
vidu avant même d'apercevoir clairement ce qu'il affecte 
au juste. Enfin, cela ne peut pas durer à la longue, et 
le masque finira par tomber un jour. « Nemo potest per- 
sonam dm ferre ; ficta cito in naturam suam recidunt » 
(Sénèque, De clem., 1. I, c. 1) (Personne ne peut long- 
temps porter le masque, tout ce qui est déguisé reprend 
bientôt sa nature). 

31® De même qu'on porte le poids de son propre corps 
sans le sentir, comme on le sentirait de tout corps 
étranger qu'on voudrait mouvoir, de même on ne re- 
marque que les défauts et les vices des autres, et non 
les siens. Mais en revanche chacun possède en autrui 
un miroir dans lequel il peut voir distinctement ses pro- 
pres vices, ses défauts, ses manières grossières et ré- 
pugnantes. Mais il fait d'ordinaire comme le chien qui 
aboie contre le miroir, parce qu'il ne sait pas que c'est 



âH6 PARÉNÈSES ET MAXIMES 

lui-même qu'il y aperçoit et qu'il s'imagine voir un 
autre chien. Qui critique les autres travaille à son propre 
amendement. Ceux-là donc qui ont une tendance ha- 
bituelle à soumettre tacitement dans leur for intérieur 
les manières des hommes, et en général tout ce qu'ils 
font ou ne font pas, à une critique attentive et sévère, 
ceux-là travaillent ainsi à se corriger et à se perfec- 
tionner eux-mêmes : car ils auront assez d'équité, ou du 
moins assez d'orgueil et de vanité pour éviter ce qu'ils 
ont tant de fois et si rigoureusement blâmé. C'est l'in- 
verse qui est vrai pour les tolérants^ savoir : « Hanc ve- 
ntam damas petlmusque vicissim » (Nous accordons 
et réclamons le pardon tour à tour). L'Evangile mo- 
ralise admirablement sur ceux qui voient la paille dans 
Tœil du voisin et ne voient pas la poutre dans le leur; 
mais la nature de l'œil ne lui permet de regarder qu'au 
dehors, il ne peut pas se voir lui-même; c'est pourquoi 
remarquer et blâmer les défauts des autres est un moyen 
propre à nous faire sentir les nôtres. Il nous faut un 
miroir pour nous corriger. Cette règle est bonne éga- 
lement quand il s'agit du style et de la manière d'écrire ; 
celui qui en ces matières admire toute nouvelle folie, au 
lieu de la blâmer, finira par l'imiter. De là vient qu'en 
Allemagne ces sortes de folies se propagent si vite. Les 
Allemands sont très tolérants : on s'en aperçoit. Hanc 
veîiiam damus petimusque vicissim, voilà leur devise. 

32° L'homme de noble espèce, pendant sa jeunesse, 
croit que les relations essentielles et décisives, celles 
qui créent les liens véritables entre les hommes, sont 



DES DÉMONSTRATIONS EXTÉRIEURES D'âMITIÉ 237 

de nature idéale^ c'est-à-dire fondées sur la confor- 
mité de caractère , de tournure d'esprit, de goût , d'in- 
telligence , etc. ; mais il s'aperçoit plus tard que ce 
sont les réelles , c'est-à-dire celles qui reposent sur 
quelque intérêt matériel. Ce sont celles-ci qui forment 
la base de tous les rapports, et la majorité des hommes 
ignore totalement qu'il en existe d'autres. Par consé- 
quent, chacun est choisi en raison de sa fonction, de 
sa profession, de sa nation ou de sa famille, en général 
donc suivant la position et le rôle attribués pour la con- 
vention; c'est d'après cela qu'on assortit les gens et 
qu'on les classe comme articles de fabrique. Par contre, 
ce qu'un homme est en soi et pour soi, comme homme, 
en vertu de ses qualités propres, n'est pris en consi- 
dération que selon le bon plaisir, par exception; chacun 
met ces choses de côté dès que cela lui convient mieux, 
et l'ignore sans plus de façon. Plus un homme a de 
valeur personnelle, moins ce classement pourra lui con- 
venir; aussi cherchera-t-il à s'y soustraire. Remarquons 
cependant que cette manière de procéder est basée sur 
ce que dans ce monde, où la misère et l'indigence 
régnent, les ressources qui servent à les écarter sont 
la chose essentielle et nécessairement prédominante. 

33** De même que le papier-monnaie circule en place 
d'argent, de même, au lieu de l'estime et de l'amitié véri- 
tables, ce sont leurs démonstrations et leurs allures imi- 
tées le plus naturellement possible qui ont cours dans le 
monde. On pourrait, il est vrai, se demander s'il y a vrai- 
ment des gens qui méritent l'estime et l'amitié sincères. 



238 pârénëses et maximes 

Quoi qu'il en soit, j'ai plus de confiance dans un brave 
chien, quand il remue la queue, que dans toutes ces dé- 
monstrations et ces façons. 

La vraie, la sincère amitié présuppose que Tun prend 
une part énergique, purement objective et tout à fait dé- 
sintéressée au bonheur et au malheur de l'autre, et 
cette participation suppose à son tour une véritable 
identification de l'ami avec son ami. L'égoïsme de la 
nature humaine est telleo^ent opposé à ce sentiment que 
l'amitié vraie fait partie de ces choses dont on ignore, 
comme du grand serpent de mer, si elles appartiennent 
à la fable ou si elles existent en quelque lieu. Cependant 
il se rencontre parfois entre les hommes certaines re- 
lations qui, bien que reposant essentiellement sur des 
motifs secrètement égoïstes et de natures différentes, sont 
additionnées néanmoins d'un grain de cette amitié vé- 
ritable et sincère, ce qui suffit à leur donner un tel 
cachet de noblesse qu'elles peuvent, en ce monde des im- 
perfections, porter avec quelque droit le nom d'amitié. 
Elles s'élèvent haut au-dessus des liaisons de tous les 
jours ; celles-ci sont à vrai dire de telle nature que nous 
n'adresserions plus la parole à la plupart de nos bonnes 
connaissances, si nous entendions comment elles par- 
lent de nous en notre absence. 

A côté des cas où l'on a besoin de secours sérieux 
et de sacrifices considérables, la meilleure occasion pour 
éprouver la sincérité d'un ami, c'est le moment où vous 
lui annoncez un malheur qui vient de vous frapper. Vous 
verrez alors se peindre sur ses traits une affliction vraie, 



DES DÉMONSTRATIONS EXTÉRIEURES D'AMITIÉ 239 

profonde el sans mélange, ou au contraire, par son calme 
imperturbable, par un trait se dessinant fugitivement, il 
confirmera la maxime de La Rochefoucauld : « Dans l'ad- 
versité de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours * 
</uelque chose qui ne nous déplaît pas. » Ceux qu'on ap- 
pelle habituellement des amis peuvent à peine, dans ces 
occasions, réprimer le petit frémissement, le léger sou- 
rire de la satisfaction. Il y a peu de choses qui mettent 
les gens aussi sûrement en bonne humeur que le récit 
de quelque calamité dont on a été récemment frappé, 
ou encore l'aveu sincère qu'on leur fait de quelque fai- 
blesse personnelle. C'est vraiment caractéristique. 

L'éloignement et la longue absence nuisent à toute 
amitié, quoiqu'on ne l'avoue pas volontiers. Les gens 
que nous ne voyons pas seraient-ils nos plus chers amis, 
insensiblement avec la marche du temps s'évapore jus- 
qu'à l'état de notions abstraites, ce qui fait que notre 
intérêt pour eux devient de plus en plus une affaire de 
raison , pour ainsi dire de tradition ; le sentiment vif 
et profond demeure réservé à ceux que nous avons sous 
les yeux, même quand ceux-là ne seraient que des ani- 
maux que nous aimons. Tellement la nature humaine est 
guidée par les sens. Ici encore, Goethe a raison de dire : 



Die Gegenwart ]sX eine machtige Gôttin. 

[Tasso^ acte 4, se. 4.) 



(Le présent est une puissante divinité.) 



1. Schopenhauer force la note ; car La Rochefoucauld a dit : nous 
trouvons souvent,,. (Note du traducteur.) 



240 PAHÉNÈSES ET MAXIMES 

Les amis de la maison sont ordinairement biei> 
nommés de ce nom, car ils sont plus attachés à la maison 
qu'au maître ; ils ressemblent aux chats plus qu'aux 
chiens. 

Les amis se disent sincères; ce sont les ennemis qui 
le sont; aussi devrait-on, pour apprendre à se con- 
naître soi-même, prendre leur blâme comme on pren- 
drait une médecine amère. 

Comment peut-on prétendre que les amis sont rares, 
dans le besoin? Mais c'est le contraire. A peine a-t-onfait 
amitié avec un homme, que le voilà aussitôt dans le be- 
soin et qu'il vous emprunte de l'argent. 

34"* Comme il faut être novice pour croire que montrer 
de l'esprit et de la raison est un moyen de se faire 
bien venir dans la société ! Bien au contraire, cela éveille 
chez la plupart des gens un sentiment de haine et de 
rancune, d'autant plus amer que celui qui l'éprouve n'est 
pas autorisé à en déclarer le motif; bien plus, il se le 
dissimule à lui-même. Voici en détail comment cela 
se passe : de deux interlocuteurs, dès que l'un remarque 
et constate une grande supériorité chez l'autre, il en con- 
clut tacitement, et sans en avoir la conscience bien 
exacte, que cet autre remarque et constate au même degré 
l'infériorité et l'esprit borné du premier. Cette opposition 
excite sa haine , sa rancune , sa rage la plus amère . 
Aussi Gracian dit-il avec raison : « Para ser bie?i quisto, 
el unico medio vestirse la piel del mas simple de los 
hriitos » (Pour être bien tranquille, le seul moyen es! 
de revêtir la peau du plus simple des animaux). Mettre 



l'esprit, la raison, excitent la haine, la rancune 241 

au jour de Tesprit et du jugement, n'est-ce pas une ma- 
nière détournée de reprocher aux autres leur incapacité 
et leur bêtise? Une nature vulgaire se révolte à l'aspect 
d'une nature opposée ; le fauteur secret de la révolte, c'est 
l'envie. Car satisfait'e sa vanité est, ainsi qu'on peut le voir 
à tout moment, une jouissance qui, chez les hommes, 
passe avant toute autre, mais qui n'est possible qu'en 
vertu d'une comparaison entre eux-mêmes et les au- 
tres. Mais il n'est pas de mérites dont ils soient plus 
fiers que de ceux de l'intelligence , vu que c'est sur 
ceux-là que se fonde leur supériorité à l'égard des ani- 
maux. Il est donc de la plus grande "témérité de leur 
montrer une supériorité intellectuelle marquée, surtout 
devant témoins. Cela provoque leur vengeance, et d'or- 
dinaire ils chercheront à l'exercer par des injures, car 
ils passent ainsi du domaine de l'intelligence à celui 
de la volonté, sur lequel nous sommes tous égaux. Si 
donc la position et la richesse peuvent toujours compter 
sur la considération dans la société, les qualités intel- 
lectuelles ne doivent nullement s'y attendre; ce qui 
peut leur arriver de plus heureux, c'est qu'on n'y fasse 
pas attention; mais, autrement, on les envisage comme 
une espèce d'impertinence, ou comme un bien que son 
propriétaire a acquis par des voies illicites et dont il 
a l'audace de se targuer ; aussi chacun se propose-t-il 
en silence de lui infliger ultérieurement quelque humi- 
liation à ce sujet, et l'on n'attend pour cela qu'une oc- 
casion favorable. C'est à peine si, par une attitude des 
plus humbles, on réussira à arracher le pardon de sa 

ScHOPENHAUER. — Sagesse dans la vie. i6 



iM PARÉNËSES ET MAXIMES 

supériorité d'esprit , comme on arrache une aumône . 
Saadi dit dans le Gulistan : « Sachez qu'il se trouve 
chez l'homme irraisonnable cent fois plus d'aversion 
pour le raisonnable quecelui<i n'en ressent pour lèpre- 
miei\ » Par contre, l'infériorité intellectuelle équivaut 
à un véritable titre de recommandation. Car le senti- 
ment bienfaisant de la supériorité est pour l'esprit ce 
que la chaleur est pour le corps; chacun se rapproche 
de rindividu qui lui procure cette sensation, par le même 
mstinct qui le pousse à s'approcher du poêle ou à aller 
se mettre au soleil. Or il n'y a pour cela uniquement 
que l'être décidément inférieur, en facultés intellec- 
tuelles pour les hommes, en beauté pour les femmes. 
Il faut avouer que, pour laisser paraître de l'infériorité 
non simulée, en présence de bien des gens, il faut en 
posséder une dose respectable. En revanche, voyez avec 
quelle cordiale amabilité une jeune fille médiocrement 
jolie va à la rencontre de celle qui est foncièremenf 
laide. Le sexe masculin n'attache pas grande valeur aux 
avantages physiques, bien que l'on préfère se trouver 
à côté d'un plus petit que d'un plus grand que soi. En con- 
séquence, parmi les hommes, ce sont les bêtes et les igno- 
rants qui sont agréés et recherchés partout; parmi les 
femmes, les laides; on leur fait immédiatement la réputa- 
tion d'avoir un cœur excellent, vu que chacun a besoin d'un 
prétextepour justifier sa sympathie, à ses yeux et à ceux 
des autres. Pour la même raison, toute supériorité d'es- 
prit a la propriété d'isoler : on la fuit, on la hait, et 
pour avoir un prétexte on prête à celui qui la possède 



LA PARESSE, L'ëGOISME ET LA VANITÉ 243 

des défauts de toute sorte *. La beauté produit exactement 
le même effet parmi les femmes ; les jeunes filles, quand 
elles sont très belles, ne trouvent pas d'amies, pas 
même de compagnes. Qu'elles ne s'avisent pas de se 
présenter quelque part pour une place de demoiselle de 
compagnie; dès qu'elles paraîtront, le visage de la dame 
chez qui elles espèrent entrer s'assombrira; car , soit 
pour son propre compte, soit pour celui de ses filles, 
elle n'a nullement besoin d'une jolie figure pour dou- 
blure. Il en est tout autrement, en revanche, quand il 
s'agit des avantages du rang, car ceux-ci n'agissent pas, 
comme les mérites personnels, par effet de contraste 
et de relief, mais par voie de réflexion, comme les cou- 
leurs environnantes quand elles se réfléchissent sur le 
visage. 

SS' La paresse, l'égoïsme et la vanité ont très souvent 
la plus grande part dans la confiance que nous montrons 
à autrui : paresse, lorsque, pour ne pas examiner, soigner, 
faire par nous-même, nous préférons nous confier à un 
autre ; égoïsme, lorsque le besoin de parler de nos affaires 



1. Pour faire son chemin dans le monde ^ amitiés et camaraderie sout, 
entre tous, le moyen le plus puissant. Or les grandes capacités donnent 
de la fierté; on est peu fait alors à flatter ceux qui n'en ont guère et 
devant lesquels, à cause de cela même, il faut dissimuler et renier se» 
hautes qualités. La conscience de n'avoir que des moyens bornés agit 
à l'inverse ; elle s'accorde parfaitement avec l'humilité, l'afifabilité, la 
complaisance, et le respect de ce qui est mauvais ; elle aide, par con- 
séquent, à se faire des amis et des protecteurs. 

Ceci ne s'applique pas seulement aux fonctions de l'État, mais aussi 
aux places honorifiques , aux dignités , et même à la gloire dans le 
monde savant; ce qui fait que, par exemple, dans les académies, la 
bonne et brave médiocrité occupe toujours la haute pUee, et que Iob 
gens de mérite n'y entrent que tard ou pas du tout : il en est de même 
en toute' chose. 



â44 PARÉNËSES ET MAXIMES 

nous porte à lui en faire quelque confidence; vanité, 
quand ces affaires sont de nature à nous en rendre glo- 
rieux. Mais nous n'en exigeons pas moins que Ton apprécie 
notre confiance. 

Nous ne devrions jamais, au contraire, être irrités par 
la méfiance, car elle renferme un compliment à l'adresse de 
la probité, et c'est Faveu sincère de son extrême rareté qui 
fait qu'elle appartient à ces choses dont on met l'existence 
en doute. 

36* J'ai exposé dans ma Morale l'une des bases de la 
politesse, cette vertu cardinale chez les Chinois ; l'autre 
est la suivante. La politesse repose sur une convention ta- 
cite de ne pas remarquer les uns chez les autres la misère 
morale et intellectuelle de la condition humaine, et de ne 
pas se la reprocher mutuellement; d'où il résulte, au 
bénéfice des deux parties, qu'elle apparaît moins facile- 
ment. 

Politesse est prudence ; impolitesse est donc niaiserie : 
se faire, par sa grossièreté, des ennemis, sans nécessité 
et de gaieté de cœur, c'est de la démence ; c'est comme si 
l'on mettait le feu à sa maison. Car la politesse est, comme 
les jetons, une monnaie notoirement fausse : l'épargner 
prouve de la déraison; en user avec libéralité, de la raison. 
Toutes les nations terminent leurs lettres par cette for- 
mule : (( Votre très humble serviteur » , « Vour most obe- 
dient servant ^ » « Suo devotissimo servo ». Les Alle- 
mands seuls suppriment le « Diener » (serviteur), car ce 
n'est pas vrai, disent-ils. Celui, au contraire, qui pousse 
la politesse jusqu'au sacrifice d'intérêts réels, ressemble 



DE LA POLITESSE 245 

à un homme qui donnerait des pièces d'or en place de 
jetons. De même que la cire, dure et cassante de sa na- 
ture, devient moyennant un peu de chaleur si malléable 
qu'elle prend toutes les formes qu'il plaira de lui donner 
on peut, par un peu de politesse et d'amabilité, rendre 
souples et complaisants jusqu'à des hommes revéches et 
hostiles. La politesse est donc à l'homiiie ce que la cha- 
leur est à la cire. 

Il est vrai de dire qu'elle est une rude tâche, en ce sens 
qu'elle nous impose des témoignages de considération 
pour tous, alors que la plupart n'en méritent aucune; en 
outre, elle exige que nous feignions le plus vif intérêt, 
quand nous devons nous sentir heureux de ne leur en 
porter nullement. Allier la politesse à la dignité est un 
coup de maître. 

Les offenses, consistant toujours au fond dans des ma- 
nifestations de manque de considération, ne nous met- 
traient pas si facilement hors de nous si, d'une part, nous 
ne nourrissions pas une opinion très exagérée de notre 
haute valeur et de notre dignité, ce qui est de l'orgueil dé- 
mesuré, et si, d'autre part, nous nous étions bien rendu 
compte de ce que d'ordinaire, au fond de son cœur, 
chacun croit et pense à l'égard des autres. Quel criant 
contraste pourtant entre la susceptibilité de la plupart des 
gens pour la plus légère allusion critique dirigée contre eux 
et ce qu'ils auraient à entendre s'ils pouvaient surprendre 
ce que disent d'eux leurs connaissances! Nous ferions 
mieux de toujours nous souvenir que la politesse n'est 
qu'Un masque ricaneur ; de cette façon, nous ne nous 



246 PARËNËSES ET MAXIMES 

mettrions pas à pousser des cris de paon, toutes les fois 
que le masque se dérange un peu ou qu'il est déposé 
pour un instant. Quand un individu devient ouvertement 
grossier, c'est comme s'il se dépouillait de ses vêtements 
et se présentait in puris naturalibiis . Il faut avouer 
qu'il se montre fort laid ainsi , comme la plupart des 
gens dans cet état. 

37® Il ne faut jamais prendre modèle sur un autre pour 
ce qu'on veut faire ou ne pas faire, car les situations, les 
circonstances, les relations ne sont jamais les mêmes et 
parce que la différence de caractère donne aussi une tout 
autre teinte à l'action ; c'est pourquoi « rfuo ciim factunt 
idem^ non est idem » (quand deux hommes font la même 
chose, ce n'est pas la même chose). Il faut, après mûre ré- 
flexion, après méditation sérieuse, agir conformément à 
son propre caractère. L'originalité est donc indispensable 
même dans la vie pratique ; sans elle, ce qu'on fait ne s'ac- 
4;orde pas avec ce qu'on est. 

38* Ne combattez l'opinion de personne; songez que, si 
l'on voulait dissuader les gens de toutes les absurdités 
auxquelles ils croient, on n'en aurait pas fini, quand on 
atteindrait l'âge de Mathusalem. 

Abstenons-nous aussi, dans la conversation, de toute 
observation critique, fût-elle faite dans la meilleure inten* 
tion, car blesser les gens est facile, les corriger difficile, 
sinon impossible. 

Quand les absurdités d'une conversation que nous som- 
mes dans le cas d'écouter commencent à nous mettre en 
colère, il faut nous imaginer que nous assistons à une 



DE LA CONDUITE ENVERS LES MENTEURS 447 

scène de comédie entre deux fous : « Probatum est. » 
L'homme né pour instruire le monde sur les sujets les 
plus importants et les plus sérieux peut parler de sa 
chance quand il s'en tire sain et sauf. 

39^ Celui qui veut que son opinion trouve crédit doit 
renoncer froidement et sans passion. Car tout emporte- 
ment procède de la volonté ; c'est donc à celle-ci et non à 
la connaissance, qui est froide de sa nature, que Ton attri- 
buerait le jugement émis. En effet, la volonté étant le prin- 
cipe radical dans l'homme, et la connaissance n'étant que 
secondaire et venue accessoirement, on considérera plutôt 
le jugement comme né de la volonté excitée que l'excita- 
tion de la volonté comme produite par le jugement. 

40*^ Il ne faut pas se laisser aller à se louer soi-même, 
alors même qu'on en aurait tout le droit. Car la vanité est 
chose si commune, le mérite au contraire si rare, que toutes 
les fois que nous semblons nous louer, quelque indirecte- 
ment que ce soit, chacun pariera cent contre un que ce 
qui a parlé par notre bouche c'est la vanité, parce qu^elle 
n'a pas assez de raison pour comprendre le ridicule de la 
vanterie. Néanmoins, Bacon de Verulam pourrait bien 
n'avoir pas tout à fait tort quand il prétend que le « sent" 
per aliquid hœret » (il en reste toujours quelque chose) 
n'est pas vrai uniquement de la calomnie, mais aussi de 
la louange de soi-même, et quand il la recommande à 
doses modérées K 

41® Quand vous soupçonnez quelqu'un de mentir, fei- 

1. Voy. De augmentis scientiaimm^ Lud. B<atav., 1645, L VIII, ch. 2, 
p. 644 et suiv. 



248 PARÉNÉSES ET MAXIMES 

gnez la crédulité ; alors il devient effronté, ment plus fort, 
et on le démasque. Si vous remarquez au contraire qu'une 
vérité qu'il voudrait dissimuler lui échappe en partie, 
faites l'incrédule, afin que, provoqué par la contradiction, 
il fasse avancer toute la réserve. 

i42® Considérons toutes nos affaires personnelles comme 
des secrets ; au delà de ce que les bonnes connaissances 
voient de leurs propres yeux, il faut leur rester entière- 
ment inconnu. Car ce qu'elles sauraient touchant les choses 
les plus innocentes peut, en temps et lieu, nous être fu- 
neste. En général, il vaut mieux manifester sa raison par 
tout ce que l'on tait que par ce qu'on dit. Effet de pru- 
dence dans le premier cas, de vanité dans le second. Les 
occasions de se taire et celles de parler se présentent en 
nombre égal, mais nous préférons souvent la fugitive satis- 
faction que procurent les dernières au profit durable que 
nous tirons des premières. On devrait se refuser jusqu'à 
ce soulagement de cœur que l'on éprouve à se parler par- 
fois' à haute voix à soi-même, ce qui arrive facilement aux 
personnes vives, pour n'en pas prendre l'habitude; car, 
par là, la pensée devient à tel point l'âme et la sœur de 
la parole, qu'insensiblement nous arrivons à parler aussi 
avec les autres comme si nous pensions tout haut; et ce- 
pendant la prudence commande d'entretenir un large fossé 
toujours ouvert entre la pensée et la parole. 

Il nous semble parfois que les autres ne peuvent abso- 
lument pas croire à une chose qui nous concerne, tandis 
qu'ils ne songent nullement à en douter ; s'il nous arrive 
cependant d'éveiller ce doute en eux, alors en effet ils ne 



NE PAS DIVULGUER SES AFFAIRES PERSONNELLES 349 

pourront plus y ajouter foi. Mais nous ne nous trahissons 
uniquement que dans l'idée qu'il est impossible qu'on ne le 
remarque pas ; c'est ainsi aussi que nous nous précipitons 
en bas d'une hauteur par l'effet d'un vertige, c'est-à-dire de 
cette pensée qu'il n'est pas possible de rester solidement 
à cette place et que l'angoisse d'y rester est si poignante 
qu'il vaut mieux l'abréger : cette illusion s'appelle ver- 
tige. 

D'autre part, il faut savoir que les gens, même ceux qui 
ne trahissent d'ailleurs qu'une médiocre perspicacité, sont 
d'excellents algébristes quand il s'agit des affaires per- 
sonnelles des autres; dans ces matières, une seule quan- 
tité étant donnée, ils résolvent les problèmes les plus com- 
pliqués. Si, par exemple, on leur raconte une histoire 
passée en supprimant tous les noms et toutes les autres 
indications sur les personnes, il faut se garder d'introduire 
dans la narration le moindre détail positif et spécial, tel 
que la localité, ou la date, ou le nom d'un personnage se- 
condaire, ou quoi que ce soit qui aurait avec l'affaire la 
connexion la plus éloignée, car ils y trouvent aussitôt une 
grandeur donnée positivement, à l'aide de laquelle leur 
perspicacité algébrique déduit tout le reste. L'exaltation 
de la curiosité est telle dans ces cas, qu'avec son secours 
la volonté met les éperons aux flancs de l'intellect, qui^ 
poussé de la sorte, arrive aux résultats les plus lointains. 
Car, autant les hommes ont peu d'aptitude et de curiosité 
pour les vérités générales^ autant ils sont avides des vé- 
rités individuelles. 

Voilà pourquoi le silence a été si instamment recom- 



âSO PARÉNÈSES ET MAXIMES 

mandé pdr tous les docteurs en sagesse avec les argu- 
ments les plus divers à Tappui. Je n'ai donc pas besoin d'en 
dire davantage et me contenterai de rapporter quelques 
maximes arabes très énergiques et peu connues : « Ce que 
ton ennemi ne doit pas apprendre^ ne le dis pas à ton 
ami. » — « Faut que je garde mon secret^ il est mon pri- 
sonnier; dès que je le lâche, c'est moi qui deviens son 
prisonnier. » — « A l'arbre du silence pend son fruits 
la tranquillité. » 

43° Point d'argent mieux placé que celui dont nous 
nous sommes laissé voler, car il nous a immédiatement 
servi à acheter de la prudence. 

&&"* Ne gardons d'animosité contre personne, autant 
que possible; contentons-nous de bien noter les « pro- 
cédés » de chacun, et souvenons-nous-en, pour fixer par là 
la valeur de chacun au moins en ce qui nous concerne, et 
pour régler en conséquence notre attitude et notre conduite 
envers les gens ; soyons toujours bien convaincus que le 
caractère ne change jamais : oublier un vilain trait, c'est 
jeter par la fenêtre de l'argent péniblement acquis. Mais, 
€n suivant ma recommandation, on sera protégé contre la 
folle confiance et contre la folle amitié. 

« Ni aim£r ni haïr » comprend la moitié de toute sa- 
gesse ; « ne rien dire et ne rien croire^ » voilà l'autre 
moitié. Il est vrai qu'on tournera volontiers le dos à un 
monde qui rend nécessaires des règles comme celles-là et 
comme les suivantes. 

45° Montrer de la colère ou de la haine dans ses pa- 
roles ou dans ses traits est inutile, est dangereux, impru- 



DE l'existence HUMAINE "ÈM 

dent, ridicule, vulgaire. On ne doit donc témoigner de 
colère ou de haine que par des actes. La seconde ma- 
nière réussira d'autant plus sûrement qu'on se sera mieux 
gardé de la première. Les animaux à sang froid sont les 
seuls venimeux. 

46" « Parler sans accent » : cette vieille règle des 
gens du monde enseigne qu'il faut laisser à l'intelligence 
des autres le soin de démêler ce que vous avez dit ; leur 
compréhension est lente , et , avant qu'elle ait achevé , 
vous êtes loin. Au contraire , « parler avec accent » 
signifie s'adresser au sentiment, et alors tout est ren- 
versé. Il est telles gens à qui l'on peut, avec un geste 
poli et un ton amical, dire en réalité des sottises sans 
danger immédiat. 



IV. — Concernant notre condaite en face de la marche 

du monde et en face da sort. 

47'' Quelque forme que revête Texistenee humaine, 
les éléments en sont toujours semblables ; aussi les con- 
ditions essentielles en restent-elles les mêmes, qu'on 
vive dans une cabane ou à la cour, au couvent, ou à 
l'armée. Malgré leur variété, les événements, les aven- 
tures , les accidents heureux ou malheureux de la vie 
rappellent les articles de confiseur ; les figures sont nom- 
breuses et variées, il y en a de contournées et de bigar- 
rées ; mais le tout est pétri de la même pâte, et les incir 
dents arrivés à l'un ressemblent à ceux survenus à l'autre 
bien plus que celui-ci ne s'en doute à les entendre ra- 



!252 PARÉNÉSES ET MAXIMES 

conter. Les événements de notre vie ressemblent encore 
aux images du kaléidoscope : à chaque tour, nous en 
voyons d'autres , tandis qu'en réalité c'est toujours la 
même chose que nous avons devant les yeux. 

48** Trois puissances dominent le monde, a dit très jus- 
tement un ancien : « auve^tç, xpaToç, xai tu^v), » prudence, 
force et fortune. Cette dernière, selon moi, est la plus 
influente. Car le cours de la vie peut être comparé à la 
marche d'un navire. Le sort, la « -cuxti », la « secundaaut 
adversa fortuna », remplit le rôle du vent qui rapidement 
nous pousse au loin en avant ou en arrière, pendant que 
nos propres efforts et nos peines ne sont que d'un faible 
secours. Leur office est celui des rames ; quand celles-ci, 
après bien des heures d'un long travail, nous ont fait 
avancer d'un bout de chemin, voilà subitement un coup 
de vent qui nous rejette d'autant en arrière. Le vent, au 
contraire, est-il favorable, il nous pousse si bien que nous 
pouvons nous passer de rames. Un proverbe espagnol 
exprime avec une énergie incomparable cette puissance 
de la fortune : « Da ventura a tu hijo^ y echa lo en el 
mar » (Donne à ton fils du bonheur, et jette-le à la mer) *. 

Mais le hasard est une puissance maligne, à laquelle il 
faut se fier le moins possible. Et cependant quel est, 
entre tous les dispensateurs de biens, le seul qui, lorsqu'il 
donne, nous indique en même temps, à ne pas s'y tromper, 

l. Je ne puis résister à la tentation de citer le proverbe analogue, 
populaire en Roumanie : 

Fa-me, mamà, eu noroo (Donne-moi, mère, da bonheur), 
Si aruncà-me in foc (Et jette-moi au feu). 

(Le trad.) 



INFLUENCE DU HASARD SUR LA VIE 253 

que nous n'avons nul droit de prétendre à ses dons, que 
nous devons en rendre grâces non à notre mérite, mais à 
sa seule bonté et à sa faveur, et qu'à cause de cela préci- 
sément nous pouvons nourrir la réjouissante espérance 
de recevoir avec humilité bien d'autres dons encore , 
tout aussi peu mérités? C'est le hasard : lui, qui entend 
cet art régalien de faire comprendre que, opposé à sa faveur 
et à sa grâce, tout mérite est sans force et sans valeur. 

Lorsqu'on jette les yeux en arrière sur le chemin de la 
vie, et lorsque, embrassant dans l'ensemble son cours 
tortueux et perfide comme le labyrinthe, on aperçoit 
tant de bonheurs manques, tant de malheurs attirés, on 
est amené facilement à exagérer les reproches qu'on 
s'adresse à soi-même. Car la marche de notre existence 
n'est pas uniquement notre propre œuvre ; elle est le pro- 
duit de deux facteurs, savoir la série des événements et la 
série de nos décisions, qui sans cesse se croisent et se 
modifient réciproquement. En outre, notre horizon, pour 
les deux facteurs, est toujours très limité, vu que nous 
ne pouvons prédire nos résolutions longtemps à l'avance, 
et, encore moins, prévoir les événements; dans les deux 
séries, il n'y a que celles du moment, qui nous soient 
bien connues. C'est pourquoi, aussi longtemps que notre 
but est encore éloigné, nous ne pouvons même pas gou- 
verner droit sur lui ; tout au plus pouvons-nous nous di- 
riger approximativement et par des probabilités ; il nous 
faut donc souvent louvoyer. En effet, tout ce qui est en 
notre pouvoir, c'est de nous décider chaque fois selon les 
circonstances présentes, avec l'espoir de tomber assez juste 



!fé4 PARiNÈSES ET MAXIMES 

pour que cela nous rapproche du but principal. En ce 
sens, les événements et nos résolutions importantes sont 
comparables à deux forces agissant dans des directions 
différentes, et dont la diagonale représente la marche de 
notre vie. Térence a dit : « In vita est hominum quasi 
cum iudas tesseris : si illud quod maxime opus est 
Jactu , non cadit, ittud^ quod cecidit forte ^ id arte ut 
corrigas » (Il en est de la vie humaine comme d'une 
partie de dés : si Ton n'obtient pas le dé dont on a besoin, 
il faut savoir tirer parti de celui que le sort a amené) ; 
c'est une espèce de trictrac que Térence doit avoir eu en 
vue dans ce passage. Nous pouvons dire en moins de 
mots : Le sort mêle les cartes, et nous, nous jouons. Mais, 
pour exprimer ce que J'entends ici, la meilleure compa- 
raison est la suivante. Les choses se passent dans la vie 
comme au jeu d'échecs : nous combinons un plan ; mais 
celui-ci reste subordonné à ce qu'il plaira de faire, dans 
la partie d'échecs à l'adversaire, dans la vie au sort. Les 
modifications que notre plan subit à la suite sont, le plus 
souvent, si considérables que c'est à peine si dans l'exé- 
cution il est encore reconnaissable à quelques traits fon- 
damentaux. 

Au reste, dans la marche de notre existence, il y a 
quelque chose qui est placé plus haut que tout cela. Il est, 
en effet, d'une vérité banale et trop souvent confirmée, 
que nous sommes fréquemment plus fous que nous ne le 
croyons ; en revanche, avoir été plus sage qu'on ne le sup- 
posait soi-même, voilà une découverte que font ceux-là 
seuls qiii se sont trouvés dans ce cas, et, même alors. 



INFLUENCE Di] HASARD SUR LA VIE 28» 

longtemps après seulement. Il y a en nous quelque chose 
de plus avisé que la tête. Nous agissons, en effet, dans les 
grands moments, dans les pas importants de la vie, moins 
par une connaissance exacte de ce qu'il convient de faire 
que par une impulsion intérieure; on dirait un instinct 
venant du plus profond de notre être, et ensuite nous cri- 
tiquons notre conduite en vertu de notions précises, mais 
à la fois mesquines, acquises, voire même empruntées, 
d'après des règles générales, ou selon l'exemple de ce que 
d'autres ont fait, et ainsi de suite, sans peser assez 
qu' « une chose ne convient pas à tous » ; de cette ma- 
nière, nous devenons facilement injustes envers nous- 
mêmes. Mais la fin démontre qui a eu raison, et seule 
une vieillesse que l'on atteint sans encombre autorise à 
juger la question, tant par rapport au monde extérieur que 
par rapport à soi-même. 

Peut-être cette impulsion intérieure est-elle guidée , 
sans que nous nous en apercevions, par des songes pro- 
phétiques, oubliés au réveil, qui donnent ainsi précisément 
à notre vie ce ton toujours également cadencé, cette unité 
dramatique que ne pourrait lui prêter la conscience céré- 
brale si souvent chancelante, abusée et si facilement va- 
riable; c'est là peut-être ce qui fait, par exemple, que 
l'homme appelé à produire de grandes œuvres dans une 
branche spéciale en a, dès sa jeunesse, le sentiment in- 
time et secret, et travaille en vue de ce résultat, comme 
l'abeille à la construction de sa ruche. Mais pour chaque 
homme, ce qui le pousse, c'est ce que Balthazar Gracian 
appelle « la gran sindéresis » , c'est-à-dire le soin in- 



âS6 PARÉNÉSES ET MAXIMES 

slinctif et énergique de soi-même, sans lequel Têtre périt. 
Agir en vertu de principes abstraits est difficile, et ne 
réussit qu'après un long apprentissage et, même alors, 
pas toujours; souvent aussi, ces principes sont insuffi- 
sants. En revanche, chacun possède certains principes 
innés et concrets^ logés dans son sang et dans sa chair, 
car ils sont le résultat de tout son penser, de son sentir et 
de son vouloir. La plupart du temps, il ne les connaît pas 
in abstracto , et ce n'est qu'en portant ses regards sur 
sa vie passée qu'il s'aperçoit leur avoir obéi sans cesse et 
avoir été mené par ces principes comme par un fil invi- 
sible. Selon leur qualité, ils le conduiront à son bonheur 
ou à son malheur. 

49® On devrait ne jamais perdre de vue l'action qu'exerce 
le temps ni la mobilité des choses ; par conséquent, dans 
tout ce qui arrive actuellement, il faudrait évoquer de suite 
l'image du contraire : ainsi, dans le bonheur, se représenter 
vivement l'infortune; dans l'amitié, l'inimitié; par le beau 
temps, la mauvaise saison ; dans l'amour, la haine ; dans la 
confiance et l'épanchement, la trahison et le repentir; et 
l'inverse également. Nous trouverions là une source inta- 
rissable de sagesse pour ce monde, car nous serions tou- 
jours prudents et nous ne nous laisserions pas abuser si 
facilement. Du reste, dans la plupart des cas, nous n'au- 
rions fait ainsi qu'anticiper sur l'action du temps. Il n'est 
peut-être aucune notion pour laquelle l'expérience soit 
aussi indispensable que pour la juste appréciation de l'in- 
constance et de la vicissitude des choses. Gomme chaque 
situation, pour le temps de sa durée, existe nécessaire- 



DE l'action des TEMPS 257 

ment et par conséquent de plein droit, il semble que 
chaque année , chaque mois, chaque jour va enfin con- 
server ce plein droit pour Téternité. Mais rien ne le con- 
serve, ce droit d'actualité, et le changement seul est la 
chose immuable. L'homme prudent est celui que n'abuse 
pas la stabilité apparente et qui prévoit, en outre, la di- 
rection dans laquelle s'opérera le prochain changement *. 
Ce qui fait que les hommes considèrent ordinairement 
l'état précaire des choses ou la direction de leur cours 
comme ne devant jamais changer, c'est que, tout en ayant 
les eifets sous les yeux, ils ne saisissent pas les causes ; or 
ce sont celles-ci qui portent en elles le germe des futurs 
changements; l'effet, qui seul existe à leurs yeux, ne con- 
tient rien de semblable. Ils s'attachent au résultat, et quant 
à ces causes qu'ils ignorent, ils supposent que, ayant pu 
produire l'effet , elles seront aussi capables de le main- 
tenir. Us ont en cela cet avantage que, lorsqu'ils se trom- 
pent , c'est toujours uni sono ,. d'une seule voix ; aussi 
la calamité que cette erreur attire sur leur tête est toujours 
générale, tandis que le penseur, quand il se trompe, reste, 
en outre, isolé. Pour le dire en passant, ceci confirme 
mon assertion que l'erreur provient toujours d'une con- 



i. Le hasard a un si grand rôle dans toutes les choses humaines, (pie 
lorsque nous cherchons à obvier par des sacrifices immédiats à quelque 
danger qui nous menace de loin , celui-ci disparaît souvent par un 
tour imprévu que prennent les événements, et non seulement les sa- 
crifices faits restent perdus, mais le changement qu'ils ont amené de- 
vient lui-même désavantageux en présence du nouvel état des choses. 
Aussi avec nos mesures ne devons-nous pas pénétrer trop avant dans 
l'avenir ; il faut compter aussi sur le hasard et affronter hardiment plus 
d'un danger, en se fondant sur l'espoir de le voir s'éloigner, comme 
tant de sombres nuées d'orage. 

ScHOPENHAUER. — Sagcssc dans la vie, 17 



258 PARÉNËSES ET MAXIMES 

oliision d'effet à cause (voy. Le monde comme V. et R., 
vol. I). 

Toutefois il ne convient qu'en théorie à' anticiper sur le 
temps en prévoyant son effet, et non pas pratiquement ; 
ce qui veut dire qu'il ne faut pas empiéter sur l'avenir en 
demandant avant le temps ce qui ne peut venir qu'avec le 
temps. Quiconque s'avise de le faire éprouvera qu'il n'est 
pas d'usurier pire et plus intraitable que le temps, et 
que, lorsqu'on lui demande des avances de payement, il 
exige de plus lourds intérêts que n'importe quel juif. 
Par exemple, on peut, au moyen de chaux vive et de 
chaleur, pousser la végétation d'un arbre au point de lui 
faire porter en quelques jours ses feuilles, ses fleurs 
et ses fruits ; mais il dépérit ensuite. Quand l'adolescent 
veut exercer dès à présent, même pendant peu de jours, la 
puissance génitale de l'homme fait, et accomplir à dix- 
neuf ans ce qui lui sera facile à trente, le temps lui en fera 
bien l'avance, mais une partie de la force de ses années à 
venir, peut-être une partie même de sa vie, servira d'in- 
térêt. Il est des maladies que l'on ne peut guérir conve- 
nablement et radicalement qu'en leur laissant suivre leur 
cours naturel; elles disparaissent alors d'elles-mêmes, 
sans laisser de traces. Mais si l'on demande à se réta- 
blir immédiatement, tout de suite, alors encore le temps 
devra faire l'avance ; la maladie sera écartée, mais l'in- 
térêt sera représenté par un affaiblissement et des maux 
chroniques pour toute la vie. Lorsque, en temps de 
guerre ou de troubles, on veut trouver de l'argent bien 
vite, tout de suite, on est obligé de vendre au tiers de 



DE l'action des TEMPS 259 

leur valeur, et peut-être moins encore, des immeubles ou 
des papiers de TEtat, dont on obtiendrait le prix intégral 
si on laissait faire le temps, c'est-à-dire si Ton attendait 
quelques années ; mais on l'oblige à des avances. Ou bien 
encore on a besoin d'une certaine somme pour faire un 
long voyage : on pourrait ramasser l'argent nécessaire en 
«n ou deux ans en épargnant sur ses revenus. Mais on 
ne veut pas attendre : on emprunte ou bien on prend sur 
son capital; en d'autres mots, le temps est appelé à faire 
ime avance. Ici, l'intérêt sera le désordre faisant irruption 
dans les finances, et un déficit permanent et croissant 
dont on ne peut plus se débarrasser. C'est là donc l'usure 
pratiquée par le temps, et tous ceux qui ne peuvent pas 
attendre seront ses victimes. Il n'est pas d'entreprise plus 
«coûteuse que de vouloir précipiter le cours mesuré du 
temps. Gardons-nous bien aussi de lui devoir des inté- 
rêts. 

50® Entre les cerveaux communs et les têtes sensées, il 
y a une différence caractéristique et qui se produit fré- 
quemment dans la vie ordinaire : c'est que les premiers, 
quand ils réfléchissent à un danger possible dont ils veu- 
lent apprécier la grandeur, ne cherchent et ne considèrent 
que ce qui peut être arrivé déjà de semblable ; tandis que 
les secondes pensent par elles-mêmes à ce qui pourrait 
arriver^ se rappelant le proverbe espagnol qui dit : « Lo 
que no acaece en un ano, acaece en un rato » (Ce qui 
n'arrive pas en un an arrive en un instant). Du reste, la 
différence dont je parle est toute naturelle ; car, pour em- 
brasser du regard ce qui peut arriver^ il faut du juge- 



S60 PARÉNËSES ET MAXIMES 

ment, et, pour voir ce qui est arrivé^ les sens suffisent. 

Sacrifions aux esprits malins ! voilà quelle doit être 
notre maxime. Ce qui veut dire qu'il ne faut pas reculer 
devant certains frais de soins, de temps, de dérangement, 
d'embarras, d'argent ou de privations, quand on peut ainsi 
fermer l'accès à l'éventualité d'un malheur et faire que 
plus l'accident peut être grave, plus la possibilité en de- 
vienne faible y éloignée et invraisemblable. L'exemple le 
plus frappant à l'appui de cette règle, c'est la prime 
d'assurance. Celle-ci est un sacrifice public et général sur 
l'autel des esprits malins. 

51® Nul événement ne doit nous faire éclater en grands 
éclats de joie ni de lamentations, en partie à cause de la 
versatilité de toutes choses qui peut à tout moment mo- 
difier la situation, et en partie à cause de la facilité de 
notre jugement à se tromper sur ce qui nous est salutaire 
ou préjudiciable ; ainsi il est arrivé à chacun, au moins 
une fois dans sa vie, de gémir sur ce qui s'est trouvé plus 
tard être tout ce qu'il y avait de plus heureux pour lui, ou 
d'être ravi de ce qui est devenu la source de ses plus 
grandes soufirances. Le sentiment que nous recomman- 
dons ici, Shakespeare l'a exprimé dans les beaux vers 
suivants : 



I hâve felt so many quirks of joy and grief 
That the flrst face of neither, on the start, 
Gan wornan me unto it. 

(J*ai éprouvé tant de secousses de joie et de douleur que le premier 
aspect et le choc imprévu de Tune ou de l'autre ne peuvent plus mo 
faire descendre à la faiblesse d'une femme.) » {Tout est bien... Acte 3, 
se. 2.) 



DE l'influence DES ÉVÉNEMENTS 261 

L'homme, surtout, qui reste calme dans les revers, 
prouve qu'il sait combien les maux possibles dans la vie 
sont immenses et multiples, et qu'il ne considère le mal- 
heur qui survient en ce moment que comme une petite 
partie de ce qui pourrait arriver : c'est là le sentiment 
stoïque, qui porte à ne jamais être « conditionis hu- 
manœ oblitiis » (oublieux de la condition humaine), mais 
à se rappeler sans cesse la triste et déplorable destinée 
générale de l'existence humaine, ainsi que le nombre infini 
de souffrances auxquelles elle est exposée. Pour aviver ce 
sentiment, il n'y a qu'à jeter partout un regard autour de 
soi : en tout lieu, on aura bientôt sous les yeux cette 
lutte, ces trépignements, ces tourments pour une misé- 
rable existence, nue et insignifiante. Alors on rabattra de 
ses prétentions, on saura s'accommoder à l'imperfection 
de toutes choses et de toutes conditions, et l'on verra 
venir les désastres pour apprendre à les éviter ou à les 
supporter. Car les revers, grands ou petits, sont l'élément 
de notre vie. Voilà ce qu'on devrait toujours avoir présent 
à l'esprit, sans pour cela, en vrai « SujxoXoç », se lamenter 
et se contorsionner avec Beresford à cause des miseries 
of human life^ et encore moins in pulicis morsu Deum 
invocare (invoquer Dieu pour une morsure de puce) ; il 
faut, en « euXapYiç » , pousser si loin la prudence à prévenir 
et écarter les malheurs, qu'ils viennent des hommes ou 
des choses, et se perfectionner si bien dans cet art, 
que, pareil à un fin renard, on évite bien gentiment tout 
accident (il n'est le plus souvent qu'une maladresse dé* 
guisée), petit ou grand. 



262 PARËNËSES ET MAXIMES 

La raison principale pour laquelle un événement mal- 
heureux est moins lourd à porter quand nous Tavons 
considéré à Tavance comme possible et que nous en avons 
pris notre parti, comme on dit, cette raison doit être la 
suivante : lorsque nous pensons avec calme à un malheur 
avant qu'il se produise, comme à une simple possibi- 
lité, nous en apercevons l'étendue clairement et de tous 
les. côtés, et nous en avons alors la notion comme de quel- 
que chose de fini et de facile à embrasser d'un regard ; de 
façon que, lorsqu'il arrive effectivement, il ne peut pas 
agir avec plus de poids qu'il n'en a en réalité. Si, au con- 
traire, nous n'avons pas pris ces précautions, si nous^ 
sommes frappés sans préparation, l'esprit effrayé ne peut^ 
au premier abord, mesurer exactement son étendue, et, ne 
pouvant le voir d'un seul regard, il est porté à le consi- 
dérer comme incommensurable, ou, au moins, comme 
beaucoup plus grand qu'il ne l'est vraiment. C'est ainsi 
que l'obscurité et l'incertitude grossissent tout danger^ 
Ajoutons que certainement, en considérant ainsi à l'avance 
un malheur comme possible, nous avons médité en même 
temps sur les motifs que nous aurons de nous en consoler 
et sur les moyens d'y remédier, ou pour le moins nous 
nous sommes familiarisés avec sa vue. 

Mais rien ne nous fera supporter avec plus de calme les 
malheurs, que de bien nous convaincre de la vérité que 
j'ai fermement établie , en remontant à leurs principes 
premiers, dans mon ouvrage couronné sur le Libre arbi- 
tre; je l'ai énoncée en ces termes : Tout ce qui ar- 
rive, du plus grand au plus petit, arrive nécessaire- 



DE l'influence DES ÉVÉNEMENTS 263 

menL Car Thomme sait bien vite se résigner à ce qui est 
inévitablement nécessaire, et la connaissance du précepte 
ci-dessus lui fait envisager tous les événements, même 
ceux qu'amènent les hasards les plus étranges, comme 
aussi nécessaires que ceux qui dérivent des lois les mieux 
connues et se conforment aux prévisions les plus exactes. 
Je renvoie donc le lecteur à ce que j'ai dit (voyez Le 
monde comme volonté et comme représentation) sûr l'in- 
fluence calmante qu'exerce la notion de l'inévitable et du 
nécessaire. Tout homme qui s'en sera pénétré commencera 
par faire bravement ce qu'il peut faire, puis soutfrira bra- 
vement ce qu'il doit souffrir. 

Nous pouvons considérer les petits accidents qui vien- 
nent nous vexer à toute heure, comme destinés à nous 
tenir en haleine, afin que la force nécessaire pour sup- 
porter les grands malheurs ne se relâche pas dans les jours 
heureux. Quant aux tracasseries journalières, aux petits 
frottements dans les rapports entre les hommes, aux chocs 
insignifiants, aux inconvenances, aux caquets et autres 
choses semblables, il faut être cuirassé à leur égard, 
c'est-à-dire non seulement ne pas les prendre à cœur et 
les ruminer, mais ne pas même les ressentir ; ne nous 
laissons pas toucher par tout cela, repoussons-le du pied 
comme les cailloux qui gisent sur la route, et n'en faisons 
jamais un objet intime de réflexion et de méditation. 

52° Le plus souvent, ce sont simplement leurs propres 
sottises que les gens appellent communément le sort. On 
ne peut donc assez se pénétrer de ce beau passage d^Ho- 
mère (//., XXIII, 313 et suiv.) où il recommande la 



%i PARÉNËSES ET MAXIMES 

« jxTjXiç », c'est-à-dire une sage circonspection. Car, si l'on 
n'expie ses fautes que dans l'autre monde, c'est déjà dans 
celui-ci qu'on paye ses sottises, bien que de temps à autre 
celles-ci trouvent grâce, à l'occasion. 

Ce n'est pas le tempérament violent, c'est la prudence 
qui fait paraître terrible et menaçant : tellement le cer- 
veau de l'homme est une arme plus redoutable que la 
griffe du lion. 

L'homme du monde parfait 'serait celui que l'indécision 
ne ferait jamais rester à court et que rien non plus ne 
ferait se presser. 

53® Le courage est, après la prudence, une condition 
essentielle à notre bonheur. Certainement on ne peut se 
donner ni l'une ni l'autre de ces qualités; on hérite la 
première de son père et la seconde de sa mère; cepen- 
dant, par une résolution bien prise et par de l'exercice, 
on parvient à augmenter la part qu'on en possède. Dans 
ce monde où le sort est d'airain, il faut avoir un caractère 
d'airain, cuirassé contre la destinée et armé contre les 
hommes. Car toute cette vie n'est qu'un combat; chaque 
pas nous est disputé, et Voltaire dit avec raison : « On ne 
réussit dans ce monde qu'à la pointe de Vépée^ et on 
meurt les armes à la main. » Aussi est-ce d'une âme 
lâche, dès que les nuages s'amoncellent ou se montrent 
seulement à l'horizon, de se laisser abattre, de perdre 
courage et de gémir. Que notre devise soit plutôt : 

Tu lie cède molis sed contra audentior ito. 
(Ne cède pas à l'adversité, mais marche hardiment contre elle.) 



DU COURAGE 365 

Tant qu'il n'y a encore que du doute sur l'issue d'une 
chose dangereuse, tant qu'il reste une possibilité pour que 
le résultat soit favorable, ne faiblissez pas, ne songez qu'à 
la résistance; de même qu'il ne faut pas désespérer du 
beau temps, aussi longtemps qu'il reste encore au ciel un 
petit coin bleu. Il faut même en arriver à pouvoir dire : 

Si fractus illabatur orbis 
Impavidum ferient ruinœ. 

(Si le monde s'écroulait brisé, ses ruines le frapperaient sans l'ef- 
frayer.) 

Ni l'existence tout entière, ni à plus forte raison ses 
biens, ne méritent en définitive tant de lâche terreur et 
tant d'angoisses : 



Quocirca vivite fortes, 
Fortiaque adversis opponite pectora rébus. 

(C'est pourquoi vivez vertueux et opposez un cœur ferme à l'ad- 
versité). 



Cependant un excès est possible : le courage peut 
dégénérer en témérité. Pourtant la poltronnerie, dans 
une certaine mesure , est même nécessaire à la conserva- 
lion de notre existence sur la terre; la lâcheté n'est que 
l'excès de cette mesure. C'est ce que Bacon de Verulam 
a si bien exposé dans son explication étymologique du 
ter r or Panicus^ explication qui laisse loin derrière elle 
celle qui nous a été conservée, due à Plutarque [De 
Iside et Osir,^ ch. ih). Bacon la fait dériver de Pan, per- 
sonnifiant la nature ; puis il ajoute : « La nature a mis le 



366 PARÉNËSES ET MAXIMES 

sentiment de la crainte et de la terreur dans tout ce qui 
est vivant pour garder la vie et son essence, et pour éviter 
et chasser les dangers. Cependant cette même nature ne 
sait pas garder la mesure : aux craintes salutaires elle en 
mêle toujours de vaines et de superflues : tellement que 
nous trouverions (si nous pouvions voir Tintérieur) tous 
les êtres, surtout les créatures humaines, remplis de 
terreurs paniques. » Au reste, ce qui caractérise la terreur 
panique, c'est qu'elle ne se rend pas compte distinctement 
de ses motifs; elle les présuppose plus qu'elle ne les con- 
naît, et, au besoin, elle donne la peur elle-même pour 
motif à la peur. 



CHAPITRE VI 



DE LA DIFFÉRENCE DES AGES DE LA VIE 



Voltaire a dit admirablement : 

Qui n'a pas Tesprit de son âge 
De son âge a tout le malheur. 

Il nous faut donc, pour clore ces considérations eudé- 
monologiques, jeter un coup d'oeil sur les modifications 
que rage apporte en nous. 

Dans tout le cours de notre vie, nous ne possédons que 
le présent et rien au delà. La seule différence, c'est, en 
premier lieu, qu'au commencement nous voyons un long 
avenir devant nous, et vers la fin un long passé derrière 
nous; en second lieu, que notre tempérament, mais jamais 
notre caractère, parcourt une série de modifications 
connues, qui donnent chacune une teinte différente au 
présent. 

J'ai exposé dans mon grand ouvrage (vol. II, ch. 31) 
comment et pourquoi, dans Y enfance^ nous sommes beau- 



368 DE LA DIFFÉRENCE DES ÂGES DE LA VIE 

coup plus portés vers la connaissance que vers la volonté. 
C'est là-dessus précisément que repose cette félicité du 
premier quart de la vie qui nous le fait apparaître ensuite 
denière nous comme un paradis perdu. Nous n'avons, 
pendant l'enfance, que des relations peu nombreuses et 
des besoins limités, par suite, peu d'excitation de la 
volonté : la plus grande part de notre être est employée à 
connaître. L'intellect, comme le cerveau, qui à sept ans 
atteint toute sa grosseur, se développe de bonne heure, 
bien qu'il ne mûrisse que plus tard , et étudie cette 
existence encore nouvelle où tout, absolument tout est 
revêtu du vernis brillant que lui prête le charme de la 
nouveauté. De là vient que nos années d'enfance sont 
une poésie non interrompue. Car l'essence de la poésie, 
comme de tous les arts, est de percevoir dans chaque 
chose isolée l'idée platonique, c'est-à-dire l'essentiel, 
ce qui est commun à toute V espèce ; chaque objet nous 
apparaît ainsi comme représentant tout son genre, et un 
cas en vaut mille. Quoiqu'il semble que dans les scènes 
de notre jeune âge nous ne soyons occupés que de 
l'objet ou de l'événement actuel et encore en tant seule- 
ment que notre volonté du moment y est intéressée, au 
fond cependant il n'en est pas ainsi. En elFet, la vie, avec 
toute son importance, s'offre à nous si neuve encore, si 
fraîche, avec des impressions si peu émoussées par leur 
retour fréquent, que, avec toutes nos allures enfantines, 
nous nous occupons, en silence et sans intention distincte, 
à saisir dans les scènes et les événements isolés, l'essence 
même de la vie, les types fondamentaux de ses formes et 



LE BONHEUR DE L'ENFâNGE â69 

de ses images. Nous voyons, comme Texprime Spinoza, 
tous les objets et toutes les personnes sub specie œter- 
nitatis. Plus nous sommes Jeunes, plus chaque chose 
isolément représente pour nous son genre tout entier. Cet 
effet va diminuant graduellement, d'année en année : et 
c'est là ce qui détermine la différence si considérable 
d-impression que produisent sur nous les objets dans la 
jeunesse ou dans Tège avancé. Les expériences et les 
connaissances acquises pendant Fenfance et la première 
jeunesse deviennent ensuite les types constants et les 
rubriques de toutes les expériences et connaissances ulté- 
rieures, pour ainsi dire les catégories sous lesquelles nous 
ajoutons, sans en avoir toujours la conscience exacte, tout 
ce que nous rencontrons plus tard. Ainsi se forme, dès 
nos années d'enfance , le fondement solide de notre 
manière, superficielle ou profonde, d'envisager le monde ; 
elle se développe et se complète par la suite, mais ne 
change plus dans ses points principaux. C'est donc en 
vertu de cette manière de voir, purement objective, par 
conséquent poétique, essentielle à l'enfance, où elle est 
soutenue par le fait que la volonté est encore bien loin de 
se manifester avec toute son énergie, que l'enfant s'occupe 
beaucoup plus à connaître qu'à vouloir. De là ce regard 
sérieux, contemplatif de certains enfants, dont Raphaël a 
tiré si heureusement parti pour ses anges, surtout dans 
sa Madone sixtine. C'est pourquoi également les années 
d'enfance sont si heureuses que leur souvenir est toujours 
mêlé d'un douloureux regret. Pendant que d'une part nous 
nous consacrons ainsi, avec tout notre sérieux, à la con- 



!270 DE LA DIFFÉRENCE DES AGES DE LA VIE 

naissance intuitive des choses, d'autre part TéducatioD 
s'occupe à nous procurer des notions. Mais les notions ne 
nous donnent pas l'essence propre des choses; celle-ci, 
<iui constitue le fond et le véritable contenu de toutes nos 
connaissances, repose principalement sur la compréhen- 
sion intuitive du monde. Mais cette dernière ne peut être 
acquise que par nous-méme et ne saurait d'aucune ma- 
nière nous être enseignée. D'où il résulte que notre valeur 
intellectuelle, tout comme notre valeur morale, n'entre 
pas du dehors dans nous, mais sort du plus profond de 
notre propre être, et toute la science pédagogique d'un 
Pestalozzi ne parviendra jamais à faire d'un imbécile né 
un penseur : non, mille fois noni imbécile il est né, il 
doit mourir imbécile. Cette compréhension contemplative 
4lu monde extérieur nouvellement offert à notre vue 
explique aussi pourquoi tout ce qu'on a vu et appris pen- 
dant l'enfance se grave si fortement dans la mémoire. En 
effet, nous nous y sommes occupés exclusivement, rien ne 
nous en a distraits, et nous avons considéré les choses que 
nous voyions comme uniques de leur espèce, bien plus, 
comme les seules existantes. Plus tard, le nombre consi- 
dérable des choses alors connues nous enlève le courage 
et la patience. Si l'on veut bien se rappeler ici ce que j'ai 
exposé dans le deuxième volume de mon grand ouvrage, 
savoir : que l'existence objective de toutes choses, c'est-à- 
dire dans la représentation pure, est toujours agréable, 
tandis que leur existence subjective ^{{wi est dans le vouloir^ 
est fortement mélangée de douleur et de chagrin, alors 
on admettra bien, comme expression résumée de la chose. 



LE BONHEUR DE L'ENFANGE 271 

ia proposition suivante : Toutes les choses sont belles d la 
vue et affreuses dans leur être (herrlich zu seh'n, aber 
schrecklich zu seyn). Il résulte de tout ce qui précède 
que, pendant Tenfance, les objets nous sont connus bien 
plus par le côté de la vue^ c'est-à-dire de la représenta- 
tion, de l'objectivité, que par celui de Vêtre^ qui est en 
même temps celui de la volonté. Comme le premier est le 
côté réjouissant des choses et que leur côté subjectif et 
effrayant nous est encore inconnu, le jeune intellect prend 
toutes les images que la réalité et l'art lui présentent pour 
autant d'êtres heureux : il s'imagine qu'autant elles sont 
belles à votr^ autant et plus elles le sont à être. Aussi la 
vie lui apparaît comme un éden : c'est là cette Arcadie où 
tous nous sommes nés. Il en résulte, un peu plus tard, la 
soif de la vie réelle, le besoin pressant d'agir et de souffrir, 
nous poussant irrésistiblement dans le tumulte du monde. 
Ici, nous apprenons à connaître l'autre face des choses, 
celle de Vêtre^ c'est-à-dire de la volonté, que tout vient 
croiser à chaque pas. Alors s'approche peu à peu la grande 
désillusion ; quand elle est arrivée, on dit: « L'âge des illu- 
sions est passé *, » et tout de même elle avance toujours 
davantage et devient de plus en plus complète. Ainsi, nous 
pouvons dire que pendant l'enfance la vie se présente 
comme une décoration de théâtre vue de loin, pendant la 
vieillesse, comme la même, vue de près. 

Voici encore un sentiment qui vient contribuer au bon- 
heur de l'enfance : ainsi qu'au commencement du prin- 

1. En français dans le texte. 



272 DE LA DIFFÉRENCE DES AGES DE LA VIE 

temps tout feuillage a la même couleur et presque la même 
forme, ainsi, dans la première enfance, nous nous ressem- 
blons tous, et nous nous accordons parfaitement. Ce n'est 
qu'avec la puberté que commence la divergence qui va 
toujours augmentant, comme celle des rayons d'un cercle. 
Ce qui trouble, ce qui rend malheureuses les années de 
jeunesse, le reste de cette première moitié de la vie si 
préférable à la seconde, c'est la chasse au bonheur, entre- 
prise dans la ferme supposition qu'on peut le rencontrer 
dans l'existence. C'est là la source de l'espérance toujours 
déçue, qui engendre à son tour le mécontentement. Les 
images trompeuses d'un vague rêve de bonheur flottent 
devant nos yeux sous des formes capricieusement choisies, 
et nous cherchons vainement leur type original. Aussi 
sommes-nous pendant la jeunesse presque toujours mé- 
contents de notre état et de notre entourage, quels qu'ils 
soient, car c'est à eux que nous attribuons ce qui revient 
partout à l'inanité et à la misère de la vie humaine, avec 
lesquelles nous faisons connaissance pour la première fois 
en ce moment, après nous être attendus à bien autre 
chose. On gagnerait beaucoup à enlever de bonne heure, 
par des enseignements convenables, cette illusion propre 
à la jeunesse qu'il y a grand'chose à trouver dans le 
monde. Mais au contraire il arrive que la vie se fait con- 
naître à nous par la poésie avant de se révéler par la 
réalité. A l'aurore de notre jeunesse, les scènes que l'art 
nous dépeint s'étalent brillantes à nos yeux, et nous voilà 
tourmentés du désir de les voir réalisées, de saisir l'arc- 
en-ciel. Le jeune homme attend sa vie sous la forme d'un 



LA JEUNESSE âT3 

roman intéressant. Ainsi naît cette illusion que j'ai décrite 
dans le deuxième volume de mon ouvrage déjà cité. Car 
ce qui prête leur charme à toutes ces images, c'est que 
précisément elles ne sont que des images et non des 
réalités, et qu'en les contemplant nous nous trouvons dans 
l'état de calme et de contentement parfait de la connais- 
sance pure. Se réaliser signifie être rempli par le vouloir, 
et celui-ci amène infailliblement des douleurs. Ici encore, 
je dois renvoyer le lecteur que le sujet intéresse au deuxième 
volume de mon livre. 

Si donc le caractère de la première moitié de la vie est 
une aspiration inassouvie au bonheur, celui de la seconde 
moitié est l'appréhension du malheur. Car à ce moment 
on a reconnu plus ou moins nettement que tout bonheur 
est chimérique, toute souffrance, au contraire, réelle. Alors 
les hommes, ceux-là du moins dont le jugement est sensé, 
au lieu d'aspirer aux jouissances, ne cherchent plus qu'une 
condition affranchie de douleur et de trouble ^ Lorsque, 
dans mes années de jeunesse, j'entendais sonner à ma 
porte, j'étais tout joyeux, car je me disais : « Ah ! enfin ! » 
Plus tard, dans la même situation, mon impression était 
plutôt voisine de la frayeur; je pensais : « Hélas ! déjà I » 
Les êtres distingués et bien doués, ceux qui, parla même, 
•n'appartiennent pas entièrement au reste des hommes et 
se trouvent plus ou moins isolés, en proportion de leurs 
mérites, éprouvent aussi à l'égard de la société humame 
ces deux sentiments opposés : dans leur jeunesse, c'est 

1. Dans rage mûr, on s'entend mieux à se garder contre le malheur, 
^ans la jeunesse à le supporter. (Note de l'auteur.) 

ScHOPENHAUER. — Sagesse dans la vie. IB 



374 DE LA DIFFÉRENCE DBS AGES DE LA VIE 

fréquemment celui d'en être délaissés; dans Tâge mur. 
celui d'en être délivrés. Le premier, qui est pénible, pn>- 
vient de leur ignorance; le second, agréable, de leur con- 
naissance du monde, (llela fait que la seconde moitié de la 
vie, comme la seconde partie d'une période musicale, a 
moins de fougue et plus de tranquillité que la première; 
ce qui vient de ce que la jeunesse s'imagine monts et 
merveilles au sujet du bonheur et des jouissances que Von 
peut rencontrer sur terre , la seule difficulté consistant a 
les atteindre, tandis que la vieillesse sait qu'il n'y a rien à 
y trouver : calmée à cet égard, elle goûte tout présent 
supportable et prend plaisir même aux petites choses. 
Ce que l'homme mûr a gagné par l'expérience de la vie, 
ce qui fait qu'il voit le monde autrement que l'adolescent 
et le jeune homme, c'est avant tout Yabsence de préven- 
tion. Lui, le premier, commence à voir les choses simple- 
mont et à les prendre pour ce qu'elles sont; tandis que, 
aux yeux du jeune homme et de l'adolescent , une illusion 
composée de rêveries créées d'elles-mêmes, de préjugés 
transmis et de fantaisies étranges, voilait ou déformait le 
monde véritable. La première tâche que l'expérience trouve 
à accomplir est de nous délivrer des chimères et des 
notions fausses accumulées pendant la jeunesse. En 
garantir les jeunes gens serait certainement la meilleure 
éducation à leur donner, bien qu'elle soit simplement 
négative ; mais c'est là une bien difficile affaire. Il faudrait, 
dans ce but, commencer par maintenir l'horizon de Fenfant 
aussi étroit que possible, ne lui procurer dans ses limites 
que des notions claires et justes et ne 1 elai^r que gra- 



L'AGE MUR 275 

dueliement, après qu'il aurait la connaissance bien exacte 
de tout ce qui y est situé, et ayant toujours soin qu'il n'y 
reste rien d'obscur, rien qu'il n'aurait compris qu'à demi 
ou de travers. Il en résulterait que ses notions sur les 
choses et sur les relations humaines, bien que restreintes 
encore et très simples, seraient néanmoins distinctes et 
vraies, de manière à n'avoir plus besoin que d'extension 
et non de redressement ; on continuerait ainsi jusqu'à ce 
que l'enfant fût devenu jeune homme. Cette méthode 
exige surtout qu'on ne permette pas la lecture de romans; 
on les remplacera par des biographies convenablement 
choisies, comme par exemple celle de FrankHn, ou This- 
toire A' Antoine Reiser par Moritz, et autres semblables. 

Tant que nous sommes jeunes, nous nous imaginons 
que les événements et les personnages importants et de 
conséquence feront leur apparition dans notre existence 
avec tambour et trompette; dans l'âge mûr, un regard 
rétrospectif nous montre qu'ils s'y sont tous glissés sans 
bruit, par la porte dérobée et presque inaperçus. 

On peut aussi, au point de vue qui nous occupe, com- 
parer la vie à une étoffe brodée dont chacun ne verrait, 
dans la première moitié de son existence, que l'endroit, 
et, dans la seconde, que l'envers; ce dernier côté est 
moins beau, mais plus instructif, car il permet de recon- 
naître l'enchaînement des fils. 

La supériorité intellectuelle même la plus grande ne 
fera valoir pleinement sqn autorité dans la conversation 
qu'après la quarantième année. Car la maturité propre à 
l'âge et les fruits de l'expérience peuvent bien être sur- 



I 



â76 DE LA DIFFÉRENCE DES AGES DE LA VIE 

passés de beaucoup, mais jamais remplacés par Tintelli- 
gence; ces conditions fournissent, même à Thomme le 
plus ordinaire, un contrepoids à opposer à la force du 
plus grand esprit, tant que celui-ci est encore jeune. Je 
ne parle ici que de la personnalité, non des œuvres. 

Aucun homme quelque peu supérieur, aucun de ceux 
qui n'appartiennent pas à cette majorité des cinq-sixièmes 
des humains si strictement dotée par la nature, ne pourra 
s'affranchir d'une certaine teinte de mélancolie quand il 
H dépassé la quarantaine. Car, ainsi qu'il était naturel, il 
avait jugé les autres d'après lui et a été désabusé; il a 
compris qu'ils sont bien arriérés par rapport à lui soit par 
la tête , soit par le cœur , le plus souvent même par les 
deux, et qu'ils ne pourront jamais balancer leur compte ; 
aussi évite-t-il volontiers tout commerce avec eux, comme, 
du reste, tout homme aimera ou haïra la solitude, c'est-à- 
dire sa propre société, en proportion de sa valeur inté- 
rieure. Kant traite aussi de ce genre de misanthropie 
dans sa Critique de la raison^ vers la fin de la note gêné- 
raie, au § 29 de la première partie. 

C'est un mauvais symptôme, au moral comme à l'intel- 
lectuel, pour un jeune homme, de se retrouver facilement 
au milieu des menées humaines, d'y être bientôt à son 
aise et d'y pénétrer comme préparé à l'avance ; cela an- 
nonce de la vulgarité. Par contre, une attitude déconte- 
nancée, hésitante, maladroite et à contre-sens est, en 
pareille circonstance, l'indice d'une nature de noble 
espèce. 

La sérénité et le courage que l'on apporte à vivre 



LA VIEILLESSE 277 

pendant la jeunesse tiennent aussi en partie à ce que, 
gravissant la colline, nous ne voyons pas la mort, située 
au pied de l'autre versant. Le sommet une fois franchi, 
nous voyons de nos yeux la mort, que nous ne conaissions 
jusque-là que par ouï-dire, et, comme à ce moment les 
forces vitales commencent à baisser, notre courage faiblit 
en même temps; un sérieux morne chasse alors la pétu- 
lance juvénile et s'imprime sur nos traits. Tant que nous 
sommes jeunes, nous croyons la vie sans fin, quoi qu'on 
nous puisse dire, et nous usons du temps à l'avenant. 
Plus nous vieillissons, plus nous en devenons économes. 
Car, dans l'âge avancé, chaque jour de la vie qui s'écoule 
produit en nous le sentiment qu'éprouve un condamné à 
chaque pas qui le rapproche de l'échafaud. 

Considérée du point de vue de la jeunesse, la vie est 
un avenir infiniment long; de celui de la vieillesse, un 
passé très court, tellement qu'au début elle s'offre à nos 
yeux comme les objets vus par le petit bout de la lunette, 
et à la fin comme vus par le gros bout. Il faut avoir vieilli, 
c'est-à-dire avoir vécu longuement, pour reconnaître com- 
bien la vie est courte. Plus on avance en âge, plus les 
choses humaines, toutes tant qu'elles sont, nous paraissent 
minimes; la vie, qui pendant la jeunesse était là, devant 
nous, ferme et comme immobile, nous semble maintenant 
une fuite rapide d'apparitions éphémères, et le néant de 
tout ici-bas apparaît. Le temps lui-même, pendant la 
jeunesse, marche d'un pas plus lent; aussi le premier 
quart de notre vie est non seulement le plus heureux, 
mais aussi le plus long; il laisse donc beaucoup plus de 



!278 DE LA DIFFÉRENCE DES AGES DE LA VIE 

souvenirs, et chaque homme pourrait, àToccasion, raconter 
4le ce premier quart plus d'événements que des deux sui- 
vants. Au printemps de la vie, comme au printemps de 
l'année, les journées finissent même par devenir d'une 
longueur accablante. A l'automne de la vie comme à 
l'automne de l'année, elles sont courtes, mais sereines et 
plus constantes. 

Pourquoi, dans la vieillesse, la vie qu'on a derrière soi 
paraît-elle si brève? C'est parce que nous la tenons pour 
aussi courte que le souvenir que nous en avons. En effet, 
tout ce qu'il y a eu d'insignifiant et une grande partie de ce 
qu'il y a eu de pénible ont échappé à notre mémoire ; il y 
est donc resté bien peu de chose. Car, de même que notre 
intellect en général est très imparfait, de même notre mé- 
moire Test aussi : il faut que nous exercions nos connais- 
sances, et que nous ruminions notre passé ; sans quoi les 
deux disparaissent dans Fabime de Toubli. Mais nous ne 
revenons pas volontiers par la pensée sur les choses 
insignifiantes, ni d'ordinaire sur les choses désagréables^ 
ce qui serait pourtant indispensable pour les garder dans 
la mémoire. Or les choses insignifiantes deviennent tou- 
jours plus nombreuses, car bien des faits qui au premier 
aibonl nous semblaient importants perdent tout intérêt à 
mesure qu'ils se répètent; les retours, au commencement, 
ne sont que fréquents, mais par la suite ils deviennent in- 
nombnibles. Aussi nous rappelons-nous mieux nos jeunes 
nnnées que celles qui ont suivi. Plus nous vivons long- 
temps, moins il y a d événements qiii vous semblent assez 
graves on assex signilîoatifs pour mériter d'être ruminés, 



DES SOUVENIRS DE LA VIE 279 

<te qui est Tunique moyen d'en garder le souvenir; à peine 
•ont-ils passé, nous les oublions. Et voilà pourquoi le temps 
fuit, laissant de moins en moins de traces derrière soi. 

Mais nous ne revenons pas volontiers non plus sur les 
choses désagréables, alors surtout qu'elles blessent notre 
vanité ; et c'est le cas le plus fréquent, car peu de désagré- 
ments nous arrivent sans notre faute. Nous oublions donc 
également beaucoup de choses pénibles. C'est par l'éli- 
mination de ces deux catégories d'événements que notre 
mémoire devient si courte, et elle le devient, à proportion, 
d'autant plus que l'étoffe en est plus longue. De même que 
les objets situés sur le rivage deviennent de plus en plus 
petits, vagues et indistincts à mesure que notre barque 
s'en éloigne, ainsi s'effacent les années écoulées, avec nos 
aventures et nos actions. Il arrive aussi que la mémoire 
4ît l'imagination nous retracent une scène de notre vie, 
dès longtemps disparue, avec tant de vivacité qu'elle nous 
semble dater de la veille et nous apparaît tout proche de 
nous. Cet effet résulte de ce qu'il nous est impossible de 
nous représenter en même temps le long espace de temps 
qui s'est écoulé entre alors et à présent, et que nous ne 
pouvons pas l'embrasser du regard en un seul tableau ; de 
plus, les événements accomplis dans cet intervalle sont 
oubliés en grande partie, et il ne nous en reste plus qu'une 
-connaissance générale, in abstracto^ une simple notion et 
non une image. Alors ce passé lointain et isolé se présente 
si rapproché qu'il semble que c'était hier; le temps inter- 
médiaire a disparu, et notre vie entière nous paraît d'une 
brièveté incompréhensible. Parfois même, dans la vieil- 



280 DE LA DIFFÉRENCE DES AGES DE LA VIE 

lesse, ce long passé que nous avons derrière nous, et 
par suite notre âge même, peut à un certain moment 
nous sembler fabuleux : ce qui résulte principalement de 
ce que nous voyons toujours devant nous le même présent 
immobile. En définitive, tous ces phénomènes intérieurs 
sont fondés sur ce que ce n'est pas notre être par lui- 
même, mais seulement son image visible, qui existe sous 
la forme du temps, et sur ce que le présent est le point de 
contact entre le monde extérieur et nous, entre Fobjet et 
le sujet. 

On peut encore se demander pourquoi, dans la jeunesse, 
la vie paraît s'étendre devant nous à perte de vue. C'est 
d'abord parce qu'il nous faut la place pour y loger les 
espérances illimitées dont nous la peuplons et pour la 
réalisation desquelles Mathusalem serait mort trop jeune; 
ensuite , parce que nous prenons pour échelle de sa 
mesure le petit nombre d'années que nous avons déjà, 
derrière nous ; mais leur souvenir est riche en matériaux 
et long, par conséquent, car la nouveauté a donné de 
l'importance à tous les événements ; aussi nous y reve- 
nons volontiers par la pensée, nous les évoquons souvent 
dans notre mémoire et finissons par les y fixer. 

Il nous semble parfois que nous désirons ardemment 
nous retrouver dans tel lieu éloigné, tandis que nous ne 
regrettons, en réalité, que le temps que nous y avons 
passé quand nous étions plus jeunes et plus frais. Et voilà 
comment le temps nous abuse sous le masque de Y espace. 
Allons à l'endroit tant désiré, et nous nous rendrons compte 
de l'illusion. 



MOYEN DE VIVRE LONGTEMPS 281 

Il existe deux voies pour atteindre un âge très avancé, 
toutefois à la condition sine qua non de posséder une 
constitution intacte; pour l'expliquer, prenons l'exemple 
de deux lampes qui brûlent : Tune brûlera longtemps, 
parce que, avec peu d'huile, elle a une mèche très mince; 
l'autre, parce que, avec une forte mèche, elle a aussi 
beaucoup d'huile : l'huile, c'est la force vitale, la mèche en 
est l'emploi appliqué à n'importe quel usage. 

Sous le rapport de la force vitale, nous pouvons nous 
comparer, jusqu'à notre trente-sixième année, à ceux qui 
vivent des intérêts d'un capital ; ce qu'on dépense aujour- 
d'hui se trouve remplacé demain. A partir de là, nous 
sommes semblables à un rentier qui commence à entamer 
son capital. Au début, la chose n'est pas sensible : la plus 
grande partie de la dépense se remplace encore d'elle- 
même, et le minime déficit qui en résulte passe inaperçu. 
Peu à peu, il grossit, il devient apparent, et son accroisse- 
ment lui-même s'accroît chaque jour; il nous envahit 
toujours davantage ; chaque aujourd'hui est plus pauvre 
que chaque hier; et nul espoir d'arrêt. Comme la chute 
des corps, la perte s'accélère rapidement, jusqu'à dispa- 
rition totale. Le cas le plus triste est celui où tous deux, 
forces vitales et fortune, celle-ci non plus comme terme de 
comparaison, mais en réalité, sont en voie de fondre simul- 
tanément; aussi l'amour de la richesse augmente avec 
l'âge. En revanche, dans nos premières années, jusqu'à 
notre majorité et un peu au delà, nous sommes, sous le 
rapport de la force vitale, semblables à ceux qui, sur les 
intérêts, ajoutent encore quelque chose au capital : non 



282 DE LA DIFFÉRENCE DES AGES DE LA VIE 

seulement ce qu'on dépense se renouvelle tout seul, mais 
le capital lui-même augmente. Ceci arrive aussi parfois 
pour Targent, grâce aux soins prévoyants d'un tuteur, 
honnête homme. jeunesse fortunée ! triste vieillesse ! 
Il faut, malgré tout cela, ménager les forces de la jeu- 
nesse. Aristote observe {Politique^ liv. der., ch. 5) * que, 
parmi les vainqueurs aux jeux Olympiques, il ne s'en est 
trouvé que deux où trois qui, vainqueurs une première 
fois comme jeunes gens, aient triomphé encore comme 
hommes faits, parce que les efforts prématurés qu'exigent 
les exercices préparatoires épuisent tellement les forces, 
qu'elles font défaut plus tard, dans l'âge viril. Ce qui est 
vrai de la force musculaire l'est encore davantage de la 
force nerveuse dont les productions intellectuelles ne sont 
toutes que les manifestations : voilà pourquoi les ingénia 
prœcocia^ les enfants prodiges, ces fruits d'une éducation 
on serre chaude, qui étonnent dans leur bas âge, devien- 
nent plus tard des têtes parfaitement ordinaires. Il est 
même fort possible qu'un excès d'application précoce et 
forcée à l'étude des langues anciennes soit la cause qui a 
fait tomber plus tard tant de savants dans un état de para- 
lysie et d'enfance intellectuelle. 

J'ai remarqué que le caractère chez la plupart des 
hommes semble être plus particulièrement adapté à un 
des âges de la vie, de manière que c'est à cet âge-là qu'ils 
se présentent sous leur jour le plus favorable. Les uns 
sont d'aimables jeunes gens, et puis c'est fini; d'autres, 

i. ïl y a erreur : ce n'est pas au chapitre 5, mais au chapitre 8, que 
se trouve Tobservation citée par Schopenhauer. (Le trad, ) 



L'AGE ET LE CARACTÈRE 283 

dans leur maturité, sont des hommes énergiques et actifs 
auxquels Tàge, en avançant, enlève toute valeur; d'autres 
enfin se présentent le plus avantageusement dans la vieil- 
lesse, pendant laquelle ils sont plus doux, parce quils ont 
plus d'expérience et plus de calme : c'est le cas le plus 
fréquent chez les Français. Cela doit provenir de ce que 
le caractère lui-même a quelque chose de juvénile, de 
viril ou de sénile, en harmonie avec Tâge correspondant, 
ou amendé par cet âge. 

De même que sur un navire nous ne nous rendons 
compte de sa marche que parce que nous voyons les objets 
situés sur la rive s'éloigner à l'arrière et par suite devenir 
plus petits, de même nous ne nous apercevons que nous 
devenons vieux, et toujours plus vieux, qu'à ce que des 
gens d'un âge toujours plus avancé nous semblent jeunes. 

Nous avons déjà examiné plus haut comment et pour- 
quoi, à mesure qu'on vieillit, tout ce qu'on a vu, toutes 
les actions et tous les événements de la vie laissent dans 
l'esprit des traces de moins en moins nombreuses. Ainsi 
considérée, la jeunesse est le seul âge où nous vivions 
avec entière conscience; la vieillesse n'a qu'une demi- 
conscience de la vie. Avec les progrès de l'âge, cette 
conscience diminue graduellement; les objets passent 
rapidement devant nous sans faire d'impression, sem- 
blables à ces produits de l'art qui ne nous frappent plus 
quand nous les avons souvent vus; on fait la besogne que 
l'on a à faire, et l'on ne sait même plus ensuite si on 
Ta faite. Pendant que la vie devient de plus en plus 
inconsciente, pendant qu'elle marche à grands pas vers 



384 DE LA DIFFÉRENCE DES ÂGES DE LA VIE 

rincouscience complète, par là même la fuite du temps 
s'accélère. Durant l'enfance, la nouveauté des choses 
et des événements fait que tout s'imprime dans notre 
conscience; aussi les jours sont-ils d'une longueur à 
perte de vue. 11 nous en arrive de même, et pour la 
même cause, en voyage, où un mois nous parait plus 
long que quatre à la maison. Malgré cette nouveauté, 
le temps, qui nous semble plus long, nous devient^ dans 
Tenfanco comme en voyage, en réalité souvent plus 
long que dans la vieillesse ou à la maison. Mais in- 
sensiblement l'intellect s'émousse tellement par la longue 
habitude des mêmes perceptions, que de plus en plus 
tout finit par glisser sur lui sans l'impressionner, ce 
qui fait que les jours deviennent toujours plus insigni- 
fiants et conséquemment toujours plus courts ; les heures 
de l'enfant sont plus longues que les journées du vieil- 
lard. Nous voyons donc que le temps de la vie a un 
mouvement accéléré comme celui d'une sphère roulant 
sur un plan incliné ; et, de même que sur un disque tour- 
nant chaque point court d'autant plus vite qu'il est plus 
éloigné du centre, de même, pour chacun et propor- 
tionnellement à sa distance du commencement de sa vie^ 
le temps s'écoule plus vite et toujours plus vite. On 
peut donc admettre que la longueur de l'année, telle que 
l'évalue notre disposition du moment, est en rapport 
inverse du quotient de l'année divisé par l'âge; quand^ 
par exemple, l'année est le cinquième de Tâge, elle paraît 
dix fois plus longue que lorsqu'elle n'en est que le 
cinquantième. Cette différence dans la rapidité du temps 



DIFFÉRENTES LONGUEURS DES AGES DE LA VIE !28S 

a l'influence la plus décisive sur toute notre manière 
d'être à chaque âge de la vie. Elle fait d'abord que l'en- 
fance, quoique n'embrassant que quinze ans à peine, est 
pourtant la période la plus longue de l'existence, et par 
conséquent aussi la plus riche en souvenirs; ensuite elle 
fait que, dans tout le cours de la vie, nous sommes 
soumis à l'ennui dans le rapport inverse de notre âge. 
Les enfants ont constamment besoin de passer le temps, 
que ce soit par les jeuy ou par le travail; si le passe- 
temps s'arrête, ils sont aussitôt pris d'un formidable 
«nnui. Les adolescents y sont encore fortement exposés et 
redoutent beaucoup les heures inoccupées. Dans l'âge viril, 
l'ennui disparait de plus en plus : et pour les vieillards 
le temps est toujours trop court et les jours volent avec 
la rapidité de la flèche. Bien entendu, je parle d'hommes 
et non de brutes vieillies. L'accélération dans la marche 
du temps supprime donc le plus souvent l'ennui dans 
un âge plus avancé; d'autre part, les passions, avec leurs 
tourments, commencent à se taire; il en résulte qu'en 
somme, et pourvu que la santé soit en bon état, le 
fardeau de la vie est, en réalité, plus léger que pendant 
la jeunesse : aussi appelle-t-on l'intervalle qui précède 
l'apparition de la débilité et des infirmités de la vieil- 
lesse : les meilleures années. Peut-être le sont-elles 
en effet au point de vue de notre agrément; mais 
^n revanche les années de jeunesse, où tout fait im- 
pression, où chaque chose entre dans la conscience, con- 
servent l'avantage d'être la saison fertiUsante de l'esprit, 
le printemps qui détermine les bourgeons. Les vérités 



286 DE LA DIFFÉRENCE DES AGES DE LA VIE 

profondes, en efifet, ne s'acquièrent que par Tintuition 
et non par la spéculation, c'est-à-dire que leur première 
perception est immédiate et provoquée par l'impression 
momentanée : elle ne peut donc se produire que tant 
que l'impression est forte, vive et profonde. Tout dépend 
donc, sous ce rapport, de l'emploi des jeunes années. 
Plus tard, nous pouvons agir davantage sur les autres, 
même sur le monde entier, car nous sommes nous- 
mêmes achevés et complets, et nous n'appartenons plus 
à l'impression; mais le monde agit, moins sur nous. Ces 
années-ci sont donc l'époque de l'action et de la produc- 
tion; les premières sont celles de la compréhension et 
de la connaissance intuitives. 

Dans la jeunesse, c'est la contemplation ; dans l'âge 
mûr, la réflexion qui domine; l'une est le temps de la 
poésie, l'autre plutôt celui de la philosophie. Dans la 
pratique également, c'est par la perception et son im- 
pression que l'on se détermine pendant la jeunesse; plus 
tard, c'est par la réflexion. Cela tient en partie à ce 
que dans l'âge mûr les images se sont présentées et 
groupées autour des notions en nombre suffisant pour 
leur donner de l'importance, du poids et de la valeur^ 
ainsi que pour modérer en même temps, par l'habi- 
tude, l'impression des perceptions. Par contre, l'impres- 
sion de tout ce qui est visible, donc du côté extérieur 
des choses, est tellement prépondérante pendant la jeu- 
nesse, surtout dans les têtes vives et riches d'imagination, 
que les jeunes gens considèrent le monde comme un 
tableau; ils se préoccupent principalement de la figure 



TENSION DES FORCES INTELLECTUELLES 287 

et de l'effet qu'ils y font, bien plus que de la disposition 
intérieure qu'il éveille en eux. Cela se voit déjà à la 
vanité de leur personne et à leur coquetterie. 

La plus grande énergie et la plus haute tension des 
forces intellectuelles se manifestent indubitablement pen- 
dant la jeunesse et jusqu'à la trente-cinquième année au 
plus tard : à partir de là, elles décroissent, quoique 
insensiblement. Néanmoins l'âge suivant et même la vieil- 
lesse ne sont pas sans compensations intellectuelles. 
C'est à ce moment que l'expérience et l'instruction ont 
acquis toute leur richesse : on a eu le temps et l'occasion 
de considérer les choses sous toutes leurs faces et de 
les méditer; on les a rapprochées les unes des autres, et 
l'on a découvert les points par où elles se touchent^ 
les parties par où elles se joignent; c'est maintenant^ 
par conséquent, qu'on les saisit bien et dans leur en- 
chaînement complet. Tout s'est éclairci. C'est pourquoi 
Ton sait plus à fond les choses même que l'on savait 
déjà dans la jeunesse, car pour chaque notion on a 
plus de données. Ce que l'on croyait savoir quand on 
était jeune, on le sait réellement dans l'âge mûr; en 
outre, on sait effectivement davantage et l'on possède 
des connaissances raisonnées dans toutes les directions 
et, par là même, solidement enchaînées, tandis que dans 
la jeunesse notre savoir est défectueux et fragmentaire. 
L'homme parvenu à un âge bien avancé aura seul une 
idée complète et juste de la vie, parce qu'il l'embrasse 
du regard dans son ensemole et dans son cours naturel, et 
surtout parce qu'il ne la voit plus, comme les autres, 



288 DE LA DIFFÉRENCE DES AGES DE LA VIE 

uniquement du côté de l'entrée, mais aussi du côté de 
la sortie ; ainsi placé, il en reconnaît pleinement le néant, 
pendant que les autres sont encore le jouet de cette il- 
lusion constante que « c'est maintenant que ce qu'il y a 
de vraiment bon va arriver ». En revanche, pendant 
la jeunesse, il y a plus de conception; il s'ensuit que 
l'on est en état de produire davantage avec le peu que 
l'on connaît; dans l'âge mûr, il y a plus de jugement, 
de pénétration et de fond. C'est déjà pendant la jeu- 
nesse que l'on recueille les matériaux de ses notions 
propres, de ses vues originales et fondamentales, c'est- 
à-dire de tout ce qu'un esprit privilégié est destiné 
à donner en cadeau au monde; mais ce n'est que bien 
des années plus tard qu'il devient maître de son sujet. 
On trouvera, la plupart du temps, que les grands écri- 
vains n'ont livré leurs chefs-d'œuvre que vers leur cin- 
quantième année. Mais la jeunesse n'en reste pas 
moins la racine de l'arbre de la connaissance, bien 
que ce soit la couronne de l'arbre qui porte les fruits. 
Mais de même que chaque époque, même la plus pi- 
toyable, se croit plus sage que toutes celles qui l'ont pré- 
cédée, de même à chaque âge l'homme se croit supé- 
rieur à ce qu'il était auparavant ; tous les deux font souvent 
erreur. Pendant les années de la croissance physique, 
où nous grandissons également en forces intellectifelles 
et en connaissances, Vaujourdhui s'habitue à regarder 
Yhier avec dédain. Cette habitude s'enracine et per- 
sévère même alors que le déclin des forces intellectuelles 
a commencé et que l'aujourd'hui devrait plutôt regarder 



DE LA VARIATION DE L'INTELLECT 289 

l'hier avec considération : on déprécie trop à ce moment 
les productions et les jugements de ses jeunes années. 

Il est à remarquer surtout que, quoique la tète, Fin- 
tellect soit tout aussi inné, quant à ses propriétés fon- 
damentales, que le caractère ou le cœur, néanmoins 
rintelligence ne demeure pas aussi invariable que le 
caractère : elle est soumise à bien des modifications qui, 
en bloc, se produisent même régulièrement, car elles 
proviennent de ce que d'une part sa base est physique 
et d'autre part son étoffe empirique. Cela étant, sa force 
propre a une croissance continue jusqu'à son point cul- 
minant, et ensuite sa décroissance continue jusqu'à l'im- 
bécillité. Mais, d'autre part, l'étoffe aussi sur laquelle 
s'exerce toute cette force et qui l'entretient en activité, 
c'est-à-dire le contenu des pensées et du savoir, l'expé- 
rience, les connaissances, l'exercice du jugement et sa 
perfection qui en résulte, toute cette matière est une 
quantité qui croît constamment jusqu'au moment où, la 
faiblesse définitive survenant, l'intellect laisse tout échap- 
per. Cette condition de l'homme d'être composé d'une partie 
absolument variable (le caractère) et d'une autre (l'intellect) 
qui varie régulièrement et dans deux directions opposées, 
explique la diversité de l'aspect sous lequel il se ma- 
nifeste et de sa valeur aux différents âges de sa vie. 

Dans un sens plus large, on peut dire aussi que les qua- 
rante premières années de l'existence fournissent le texte, 
et les trente suivantes le commentaire, qui seul nous en 
fait alors bien comprendre le sens vrai et la suite, la mo- 
rale, et toutes les subtilités. 

ScHOPENHAUER. — Sagesse dans la vie. !9 



290 DE LA DIFFÉRENCE DES AGES DE LA VIE 

Mais, particulièrement vers son ternie, la vie rappelle 
la fin d'un bal masqué, quand on retire les masques. On 
voit à ce moment quels étaient réellement ceux avec les- 
quels on a été en contact pendant sa vie. En effet, les ca- 
ractères se sont montrés au jour, les actions ont porté 
leurs fruits, les œuvres ont trouvé leur juste appréciation, 
et toutes les fantasmagories se sont évanouies. Car il a fallu 
le temps pour tout cela. Mais ce qu'il y a de plus étrange^ 
c'est qu'on ne connaît et comprend bien et soi-même, et 
son but, et ses aspirations, surtout en ce qui concerne les 
rapports avec le monde et les hommes, que vers la fin de 
la vie. Souvent, mais pas toujours, on aura à se classer 
plus bas que ce qu'on supposait naguère; mais parfois 
aussi on s'accordera une place supérieure : en ce dernier 
cas, cela provient de ce que l'on n'avait pas une connais- 
sance suffisante de la bassesse du monde, et le but de la 
vie se trouvait ainsi placé trop haut. On apprend à con- 
naître, à peu de chose près, tout ce que chacun vaut. 

On a coutume d'appeler la jeunesse le temps heureux, 
et la vieillesse le temps triste de la vie. Gela serait vrai si 
les passions rendaient heureux. Mais ce sont elles qui 
ballottent la jeunesse de çà et de là, tout en lui donnant 
peu de joies et beaucoup de préférences. Elles n'agitent 
plus l'âge froid, qui revêt bientôt une teinte contemplar 
tive : car la connaissance devient libre et prend la haute 
main. Or la connaissance est, par elle-même, exempte de 
douleur; par conséquent, plus elle prédominera dans la 
conscience, plus celle-ci sera heureuse. On n'a qu'à réflé- 
chir que toute jouissance est de nature négative et la 



LÀ VIEILLESSE EST EXEMPTE DE PASSIONS !291 

douleur positive^ pour comprendre que les passions ne 
sauraient rendre heureux et que Tâge n'est pas à plaindre 
parce que quelques jouissances lui sont interdites ; toute 
jouissance n'est que Tapaisement d'un besoin , et Ton 
n'est pas plus malheureux de perdre la jouissance en 
même temps que le besoin, qu'on ne l'est de ne pouvoir 
plus manger après avoir dîné, ou de devoir veiller après 
une pleine nuit de sommeil. Platon (dans son introduction 
à la République) a bien autrement raison d'estimer la 
vieillesse heureuse d'être délivrée de l'instinct sexuel qui 
jusque-là nous troublait sans relâche. On pourrait presque 
soutenir que les fantaisies diverses et incessantes qu'en- 
gendre l'instinct sexuel, ainsi que les émotions qui en ré- 
sultent, entretiennent dans l'homme une bénigne et con- 
stante démence, aussi longtemps qu'il est sous l'influence 
de cet instinct ou de ce diable dont il est sans cesse pos- 
sédé , au point de ne devenir entièrement raisonnable 
qu'après s'en être délivré. Toutefois il est positif que, en 
général et abstraction faite de toutes les circonstances et 
conditions individuelles, un air de mélancolie et de tris- 
tesse est propre à la jeunesse, et une certaine sérénité à 
la vi^Uesse ; et cela seulement parce que le jeune homme 
est encore le serviteur, non le corvéable de ce démon qui 
lui accorde difficilement une heure de liberté et qui est 
aussi l'auteur, direct ou indirect, de presque toutes les 
calamités qui frappent ou menacent l'homme. L'âge mûr 
a la sérénité de celui qui, délivré de fers longtemps portés,, 
jouit désormais de la liberté de ses mouvements. D'autre* 
part cependant, on pourrait dire que, le penchant sexuel 



292 DE LÀ DIFFÉRENCE DES AGES DE LA VIE 

une fois éteint, le véritable noyau de la vie est consumé, et 
qu'il ne reste plus que Tenveloppe , ou que la vie res- 
semble à une comédie dont la représentation, commencée 
par des hommes vivants, s'achèverait par des automates 
revêtus des mêmes costumes. 

Quoi qu'il en soit, la jeunesse est le moment de l'agita- 
tion, l'âge mûr celui du repos : cela suffit pour Juger de 
leurs plaisirs respectifs . L'enfant tend avidement les 
mains dans l'espace, après tous ces objets, si bariolés et 
si divers, qu'il voit devant lui ; tout cela l'excite, car son 
sensorium est encore si frais et si jeune . Il en est de 
même, mais avec plus d'énergie, pour le jeune homme. 
Lui aussi est excité par le monde aux couleurs voyantes 
et aux figures multiples : et son imagination lui attache 
aussitôt plus de valeur que le monde n'en peut offrir. 
Aussi la jeunesse est-elle pleine d'exigences et d'aspira- 
tions dans le vague, qui lui enlèvent ce repos sans lequel 
il n'est pas de bonheur. Avec l'âge, tout cela se calme, 
soit parce que le sang s'est refroidi et que l'excitabilité du 
sensorium a diminué , soit parce que l'expérience , en 
nous édifiant sur la valeur des choses et sur le contenu 
des jouissances, nous a affranchis peu à peu des illusions, 
des chimères et des préjugés qui voilaient et déformaient 
jusque-là l'aspect libre et net des choses, de façon que nous 
les connaissons maintenant toutes plus justement et plus 
clairement; nous les prenons pour ce qu'elles sont, et 
nous acquérons plus ou moins la conviction du néant de 
tout sur terre. C'est même ce qui donne à presque tous 
les vieillards, même à ceux d'une intelligence fort ordi- 



LA VIEILLESSE EST EXEMPTE DE PASSIONS 293 

naire, une certaine teinte de sagesse qui les distingue des 
plus jeunes qu'eux. Mais tout cela produit principalement 
le calme intellectuel qui est un élément important, je di- 
rais même la condition et l'essence du bonheur. Tandis 
que le jeune homme croit qu'il pourrait conquérir en ce 
monde Dieu sait quelles merveilles s'il savait seulement 
où les trouver, le vieillard est pénétré de la maxime de 
l'Ecclésiaste : « Tout est vanité, » et il sait bien mainte- 
nant que toutes les noix sont creuses, quelque dorées 
qu'elles puissent être. 

Ce n'est que dans un âge avancé que l'homme arrive 
entièrement au nil admirari d'Horace , c'est-à-dire à 
la conviction directe, sincère et ferme, de la vanité de 
toutes choses et de l'inanité de toutes pompes en ce 
monde. Plus de chimères! Il ne se berce plus de l'illusion 
qu'il réside quelque part, palais ou chaumière, une féli- 
cité spéciale, plus grande que celle dont il jouit lui-même 
partout, et en ce qu'il y a d'essentiel toutes les fois qu'il 
est libre de toute douleur physique ou morale. Il n'y a 
plus de distinction à ses yeux entre le grand et le petit, 
entre le noble et le vil, mesurés à l'échelle d'ici-bas. Cela 
donne au vieillard un calme d'esprit particulier qui lui 
permet de regarder en souriant les vains prestiges de ce 
monde. Il est complètement désabusé; il sait que la vie 
humaine, quoi qu'on fasse pour l'accoutrer et l'attifer, ne 
tarde pas à se montrer, dans toute sa misère, à travers ces 
oripeaux de foire; il sait que, quoi qu'on fasse pour la 
peindre et l'orner, elle est, en somme, toujours la même 
chose, c'est-à-dire une existence dont il faut estimer la 



29i DE LÀ DIFFÉRENCE DES AGES DE LÀ VIE 

valeur réelle par Tabsence des douleurs et non par la pré- 
sence des plaisirs «t encore moins du faste (Horace, 1. I, 
ép. 12, V. 1 - 4). Le trait fondamental et caractéristique 
do lia vieillesse est le désabusement ; plus de ces illusions 
qui donnaient à la vie son charme et à l'activité leur ai- 
guillon; on a reconnu le néant et la vanité de toutes les 
magnificences de ce monde, surtout de la pompe, de la 
splendeur et de Téclat des grandeurs ; on a éprouvé 
rinfimité de ce qu'il y a au fond de presque toutes ces 
choses que Ton désire et de ces jouissances auxquelles on 
aspire, et Ton est arrivé ainsi peu à peu à se convaincre 
de la pauvreté et du vide de l'existence. Ce n'est qu'à 
soixante ans que l'on comprend bien le premier verset de 
TEcclésiaste. Mais c'est là ce qui donne aussi à la vieil- 
lesse une certaine teinte morose. 

On croit communément que la maladie et l'ennui sont le 
lot de l'âge. La première ne lui est pas essentielle, surtout 
quand on a la perspective d'atteindre une vieillesse très 
avancée, car crescente vita, crescit sanitas et morbus. 
Et, quant à l'ennui, j'ai démontré plus haut pourquoi la 
vieillesse a moins à la redouter que la jeunesse : Tennni 
n'est pas non plus le compagnon obligé de la solitude, 
vers laquelle effectivement l'âge nous pousse, pour des 
motifs faciles à saisir : il n'accompagne que «ceux qui 
n'ont connu que les jouissances des sens et les plaisirs de 
la société, et qui ont laissé leur esprit sans l'enrichir et 
leurs facultés sans les développer. Il est vrai que dans un 
âge avancé les forées intellectuelles déclinent aussi ; mais, 
là où il y en a eu beaucoup, il on restera toujours assez 



LES AVANTAGES DE LA VIEILLESSE 298 

pour combattre l'ennui. En outre, ainsi que nous l'avons 
montré, la raison gagne en vigueur par l'expérience, les 
^connaissances, Texercice et la réflexion; le jugement de* 
vient plus pénétrant, et Tenchaînement des idées devient 
-(îlair ; on acquiert de plus en plus en toutes matières des 
vues d'ensemble sur les choses : la combinaison toujours 
variée des connaissances que Ton possède déjà, les acqui- 
sitions nouvelles qui viennent à l'occasion s'y ajouter, fa- 
vorisent dans toutes les directions les progrès continus 
Ae notre développement intellectuel, dans lequel l'esprit 
trouve à la fois son occupation, son apaisement et sa ré- 
•compense. Tout cela compense jusqu'à un certain point 
l'affaiblissement intellectuel dont nous parlions. Nous sa- 
vons de plus que dans la vieillesse le temps court plus ra- 
pidement; il neutralise ainsi l'ennui. Quant à l'affaiblis- 
î^ement des forces physiques, il n'est pas très nuisible, 
sauf le cas où l'on a besoin de ces forces pour la profes- 
sion que l'on exerce. La pauvreté pendant la vieillesse est 
un grand malheur. Si on l'a écartée et si l'on a conservé 
sa santé, la vieillesse peut être une partie très supportable 
de la vie. L'aisance et la sécurité sont ses principaux be- 
soins : c'est pourquoi l'on aime alors l'argent plus que 
jamais, car il supplée les forces qui manquent. Abandonné 
de Vénus, on cherchera volontiers à s'égayer chez Bac- 
<îhus. Le besoin de voir, de voyager, d'apprendre est 
remplacé par celui d'enseigner et de parler. C'est un bon- 
heur pour le vieillard d'avoir conservé l'amour de l'étude, 
ou de la musique, ou du théâtre et en général la faculté 
d'être impressionné jusqu'à un certain degré par les choses 



296 DE LA DIFFÉRENCE DES AGES DE LA VIE 

extérieures ; cela arrive pour quelques-uns jusque dans 
l'âge le plus avancé. Ce que rhomme a par soi-moi ne lui 
profite jamais mieux que dans la vieillesse. Mais il est 
vrai de dire que la plupart des individus, ayant été de tout 
temps obtus d'esprit, deviennent de plus en plus des auto- 
mates à mesure qu'ils avancent dans la vie : ils pensent, 
ils disent, ils font toujours la même chose, et aucune im- 
pression extérieure ne peut changer le cours de leurs idées 
ou leur faire produire quelque chose de nouveau. Parler 
à de semblables vieillards, c'est écrire sur le sable : l'im- 
pression s'efface presque instantanément. Une vieillesse 
de cette nature n'est plus alors sans doute que le caput 
mortuum de la vie. La nature semble avoir voulu symbo- 
liser Tavènement de cette seconde enfance par une troi- 
sième dentition qui se déclare dans quelques rares cas 
chez des vieillards. 

L'affaissement progressif de toutes les forces à mesure 
qu'on vieillit est certes une bien triste chose, mais néces- 
saire et même bienfaisante ; autrement, la mort, dont il est 
le prélude, deviendrait trop pénible. Aussi l'avantage prin- 
cipal que procure un âge très avancé est Yeuthanasie *, 
c'est-à-dire la mort éminemment facile, sans maladie qui 
la précède, sans convulsions qui l'accompagnent, une 
mort où l'on ne se sent pas mourir. J'en ai donné une des- 
cription dans le deuxième volume de mon ouvrage, au cha-^ 

1. La vie humaine, h proprement parler, ne peut être dite ni longue 
ni courte, car, au fond, elle est Téchelle avec laquelle nous mesurons 
toutes les autres longueurs de temps. — VOupanischad du Véda (vol. 2) 
donne 100 ans pour la durée naturelle de la vie, et avec raison, à mon 
avis ; car j*ai remarqué que ceux-là seulement qui dépassent 90 ans finis- 



LES AVANTAGES DE LA VIEILLESSE 297 

pitre 41. [Car^ quelque longtemps que l'on vive^ l'on ne 
possède rien au delà du présent indivisible ; mais le 
souvenir perd, chaque jour , par l'oubli plus qu'il ne 
s'enrichit par l'accroissement * .] 

La différence fondamentale entre la jeunesse et la vieil- 
lesse reste toujours celle-ci : que la première a la vie, la 
seconde la mort en perspective; que, par conséquent. 
Tune possède un passé court avec un long avenir, et l'autre 
l'inverse. Sans doute, le vieillard n'a plus que la mort de- 



seat par Y euthanasie^ c'est-à-dire qu'ils meurent sans maladie, sans apo- 
plexie, sans convulsion, sans râle, quelquefois même sans pâlir, le plus 
souvent assis, principalement après leur repas : il serait plus exact de 
dire quMls ne meurent pas, ils cessent de vivre seulement. A tout autre 
âge antérieur à celui-là, on ne meurt que de maladie, donc prématuré- 
ment. — Dans l'Ancien Testament (Ps. 90, 10), la durée de la vie hu- 
maine est évaluée à 70, au plus à 80 ans ; et, chose plus importante, 
Hérodote (I, 32, et III, 22) en dit autant. Mais c'est faux et ce n'est que 
le résultat d'une manière grossière et superficielle d'interpréter l'expé- 
rience journalière. Car, si la durée naturelle de la vie était de 70-80 ans, 
les hommes entre 70 et 80 ans devraient mourir de vieillesse; ce qui 
n'est pas du tout : ils meurent de maladies, comme leurs cadets ; or la 
maladie^ étant essentiellement une anomalie, n'est pas la fin naturelle. 
Ce a' est qu'entre 90 et 100 ans qu'il devient normal de mourir de 
vieillesse^ sans maladie, sans lutte, sans râle, sans convulsions, parfois 
sans pâlir, en un mot à' euthanasie. — Sur ce point aussi, VOupanis- 
chad a donc raison en fixant à 100 ans la durée naturelle de la vie. 
(Note de Schopenhauer,) 

i. J'ai cru devoir mettre en italiques et entre crochets [ ] ces quel- 
ques lignes, parce qu'elles ne se rapportent en aucune façon à ce qui 
précède immédiatement ; le lecteur a pu remarquer que le môme cas 
s'est présenté plusieurs fois déjà dans le cours du volume, notamment 
au chapitre 5. Cela s'explique très facilement si Ton admet que ce sont 
là des intercalations plus ou moins heureusement pratiquées par 
M. Frauenstaedt (éditeur des éditions postérieures à la 1"), à qui Scho- 
penhauer a légué ses manuscrits et ses nombreuses notices. Je suis 
d'autant plus porté à croire mon explication la vraie, que des personnes 

autorisées, entre autres M. de Gr ch, m'ont affirmé que la 1'* édition 

ne contient aucune de ces incohérences ni de ces trop fréquentes re- 
dites, dans des termes presque identiques , que l'on peut également 
constater. Pour ma part, malheureusement, je n'ai eu sous les yeux, 
comme texte pour la traduction, que les 2*' et 3» éditions. {Note du 
traducteur.) 



:298 DE LA DIFFÉRENCE DES AGES DE LA VIE 

vant soi ; mais le jeune a la vie; et il s^agit maintenant do 
savoir laquelle des deux perspectives offre le plus d'incon- 
vénients, et si, à tout prendre, la vie n'est pas préférable 
à avoir derrière que devant soi ; TEccIésiaste n'a-t-il pas 
déjà dit : « Le jour de la mort est meilleur que le jour de 
la naissance » (7, 2)? En tout cas, demander à vivre long- 
temps est un souhait téméraire. Car « quieii larga vida 
vive mucho mal vide » (qui vit longtemps voit beaucoup 
^le mal), dit un proverbe espagnol. 

Ce n'est pas, comme le prétendait l'astrologie, les exis- 
tences individuelles, mais bien la marche de la vie de 
l'homme en général, qui se trouve inscrite dans les pla- 
nètes; en ce sens que, dans leur ordre, elles correspon- 
dent chacune à un âge, et que la vie est gouvernée à tour 
de rôle par chacune d'entre elles. — Mercure régit la 
dixième année. Comme cette planète, l'homme se meut 
avec rapidité et facilité dans une orbite très restreinte ; la 
moindre vétille est pour lui une cause de perturbation; 
juais il apprend beaucoup et aisément, sous la direction 
du dieu de la ruse et de l'éloquence. — Avec la vingtième 
année commence le règne de Vénus : l'amour et les femmes 
le possèdent entièrement. — Dans la trentième année, 
c'est Mars qui domine : à cet âge, l'homme est violent, 
fort, audacieux, belliqueux et fier. — A quarante ans, ce 
sont les quatre petites planètes qui gouvernent : le champ 
de sa vie augmente : il est frugi^ c'est-à-dire qu'il se 
consacre à l'utile, de par la vertu de Cérês; il a son foyer 
domestique, de par Vesta; il a appris ce qu'il a besoin de 
savoir, par l'influence de Pallas, et, pareille à Junon, 



LES PLANÈTES ET LES AGES DE LA VIE 399 

répouse règne en maîtresse dans la maison ^ — Dans la 
<3inquantième année domine Jupiter : Thomme a déjà sur- 
vécu à la plupart de ses contemporains, et il se sent supé- 
rieur à la génération actuelle. Tout en possédant la pleine 
jouissance de ses forces, il est riche d'expérience et de con- 
naissances : il a (dans la mesure de son individualité et de 
sa position) de Tautorité sur tous ceux qui Tentourent. Il 
n'entend plus se laisser ordonner, il veut commander à 
.son tour. C'est maintenant que, dans sa sphère, il est le 
plus apte à être guide et dominateur. Ainsi culmine Ju- 
piter et, comme lui, l'homme de cinquante ans. — Mais 
<?nsuite, dans la soixantième année, arrive Saturne et, 
avec lui, la lourdeur, la lenteur et la ténacité du plomb : 

But old folks, many feign as they were dead ; 
Unwieldy, slow, heavy and pale as lead. 

(Mais beaucoup de vieillards ont Pair d*être déjà morts ; ils sont 
pâles, lents, lourds et inertes comme le plomb.) — (Shakespeare, Roméo 
et Juliette^ acte 2, se. 5.)) 

— Enfin vient Uranus : c'est le moment d'aller au ciel, 
comme on dit. — Je ne puis tenir tompte ici de Neptune 
(ainsi l'a-t-on nommé par irréflexion), du moment que je 
ne puis pas l'appeler de son vrai nom, qui est Eros. Sans 
quoi j'aurais voulu montrer comment le commencement se 
relie à la fin, et de quelle manière nommément Eros est 
■en connexion mystérieuse avec la Mort, connexion en vertu 



i. Environ 62 planètes télescopiques ont encore été découvertes de- 
puis; mais c'est là une innovation dont je ne veux pas entendre 
parler. Aussi j'en use à leur égard comme les professeurs de philoso- 
phie en ont usé vis-à-via de moi : je n'en veux rien savoir, car elles 
discréditent la marchandise que j'ai en boutique. (Noie de Fauteur.) 



300 DE LA DIFFÉRENCE DES AGES DE LA VIE 

de laquelle FOrcus ou FAmenthès des Egyptiens (d'après 
Plutarque, de Iside et Osir.^ ch. 29) est le « XafA^avcov )rat 
SiSouc » , par conséquent non seulement « Celui qui prend » , 
mais aussi « Celui qui donne; » j'aurais montré comment la 
Mort est le grand réservoir de la vie. C'est bien de là, oui 
de là, c'est de VOrcus que tout vient, et c'est là qu'a déjà 
été tout ce qui a vie en ce moment : si seulement nous 
étions capables de comprendre le tour de passe-passe par 
lequel cela se pratique ! alors tout serait clair. 



FIN 



TABLE DES MATIERES 



iKTRODUCTIOM V 

CHAPITRE I". — Division fondambntale 1 

CHAPITRE II. — Db ce que l'on est 15 

I. — La santé de Tesprit et du corps 13 

II. — La beauté 24 

III. — La douleur et Fennui. — L'intelligence. 25 

CHAPITRE III. — De ce que l'on a 51 

CHAPITRE IV. — De CE que l'on représente 63 

I. — De l'opinion d'autrui 63 

II. — Le rang , 77 

IIL — L'honneur 78 

IV. — La gloire : 126 

CHAPITRE V. — PARÉNisBS et maximes 149 

I. — Maximes générales 150 

II. — Concernant notre conduite envers nous 

même 164 

III. — Concernant notre conduite envers les 

autres 215 

IV. — Concernant notre conduite en face de 

la marche du monde et en face du 

sort 251 

CHAPITRE VI. — De la différence des âges de la vie 267 



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L'Idéalisme anglais. 1 yol. 

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L'âme et la vie. 1 vol. 

Critique et historié delà philosophie. 1 vol. 

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Le Spiritualisme dans l'art. 1 vol. 

La Science de l'invisible. 1 vol. 

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Les Problèmes de la nature. 1 vol. 

Les Problèmes de la vie. 1 vol. 

Les Problèmes de l'âme. 1 vol. 

La Voix, l'Oreille et la Musique. 1 vol. 

L'Optique et leâ Arts. 1 vol. 

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La philosophie individualiste. 1 vol. 

Charles de Rémusat. 

Philosophie religieuse. 1 vol. 

Albert Ifeinolne. 

Le Vitalisme et l'Animisme de Stahl. 1 vol. 

De la Physionomie et de la Parole. 1 vol. 

L*Habitude et l'InsUnct. 1 vol. 

Mllsand. 

L'Esthétique anglaise. John Ruskin. 1 vol. 

A. Véra. 

Essais de philosophie hégélienne. I vol. 

Beaussire. 
Antécédents de l'hégélianisme dans la phi- 
losophie française. t vol. 
Best. 
Le Protestantisme libéral. 1 vol. 

Francisque BonilUer. 
De U Consetence. 1 vol. 

Ed. Aaber. 
Philosophie de la Médecine. i vol. 

LebliUs. 
Matérialisme et spiritualisme. i vol. 

Ad. Gamier. 

De la morale dans l'antiquité. 1 vol. 

Sehœbel. 

Philosophie de la raison pufe. 1 vol. 

Tlssandler. 

Des sciences occultes. | vol. 

J. Holesehott. 

La circulation de la vie. 2 toI. 

BHehner. 

Science et nature. 2 vol. 

Ath. Coqnerel fils. 

Transformations du christianisme, i vol. 
La Conscience et la Foi. l vol. 

Histoire du Credo. 1 yol 



Joies LeTaUois. 

Déisme et Christianisme. { voL 

Camille Selden. 

La Musique en Allemagne. i yol. 

Fontanès. 

Le Christianisme moderne, Lessing. 1 yol. 

Saigey. 

La Physique moderne. | yoL 

Hariano. 
La Philosophie contemp. en Italie. 1 roU 

E. Faivre. 
De la variabilité des espèces. 1 voL 

J. Staart HIU. 
Auguste Comte et le PosiUvisme. 1 voL 

Ernest Bersot. 
Libre philosophie. | vol. 

Albert RéTlUe. 

Ledogme de la divinité de J.-C.2« éd. 1 voU 

1^. de FonvleUe. 
L'Astronomie moderne. i voL 

C. Coii^et. 
La morale indépendante. l vol. 

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Philosophiederarohitectnre en Grèce, i vol. 

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La science de la Religion. 1 vol 

Ph. Gauekler. 
Le Beau et son histoire. 1 vol. 

L.-A. Dumont. 
Haeckel et l'évolution. t vol. 

Bertauld. 
L'ordre social et Tordre moral. 1 vol. 

Philosophie sociale. { vol. 

Th. Ribot. 

La philosophie de Schopenhauer. 1 vok 

A. Herzen. 

Physiologie de la volonté. 1 vol. 

Benthani et Grote. 

La religion naturelle. i vol 

Hartmann (E. de) 

La Religion de l'Avenir. 2 édit. ^ vol. 
Le Darwinisme. 2e édit. i voL 

Lotze (H.) 
Psyohologie physiologique. i vol. 

Schopenhauer. 
Essai sur le libre arbitre. i vol. 

Le Fondement de la morale. i vol. 

Pensées et fragments. | vol. 

Uard. 
Logiciens anglais contemporains. i vol. 

Harion. 
Locke,d'aprèsdesdocumentsnonveaaz. 1 vol. 

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Lessciences naturelles et l'inconscient, l vol. 

Haeckel. 

Les preuves du transformisme. 4 vol. 

La psychologie cellulaire. l vol. 

Pi y Har^aU. 
Les nationalités. \ vol 

Barthélémy S'-Hllalre. 
De la métaphysique. i vol. 

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mea idées, traduit de l'anglais par M^. £. 

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zelles et Gerschel. 2 vol. in-8. 17 fr. 60 

lAÏÏs snr^ le progrès, traduit de rangla« 
nar M. Burdeau. l vol. m-8. 1877. 7 rr. ou 

BsSis de poUtlone. 1 vol. in^, traduit Par 
M. Burdeau. 1878. , . „ , 7 .*J' î" 

£ssaU sclentiflaues. 1 vol. m.8, traduit par 
M Burdeau. 1879. .. * 

De réduoatlon physiqne, Intelleotnello et mo- 
rale. 1 vol. in-S. î- édition, 1879. 5 fr. 

Introduction à U science sociale. 1 vol. in-8. 

fie édition. ,110 o #w în 

Classification dos sciences. 1 vol. in-18. Sfr.so 
les bases de la morale évolutionnlsU. t vol. 

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blèmes de la vie, problèmes de lame). 

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ports avec la morale. 2e «»d. S vol. SO fr. 

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l'anglais par M. Compayré. S vol. SO fr. 

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de l'anglais par M. (îazelles. 10 fr. 

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Les légistes et leur influence sur la société 
française. 1 vol. in-8. 1877. 6 fr. 

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La philosophie de l'inconscient, traduit de 
l'allemand par M. D. Nolen, avec une pré- 
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précédée d'une Introduction sur 1 histoire 
de la sociologie. 1878. 7 fr. 50 
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U philosophie de l'histoire en Pranço, tra- 
duit de 1 anglais par M. Ludovic Oa"»^- 
1 vol. in-8. 1878. ^ ^„ 7 fr. 50 

La philosophie de l'hlstoiro en Allemagne, 
traduit de l'anglais par M. Ludovic Cm- 
rau. 1 vol. in-8. 1878. 7 fr, 50 

Llard. 

La soienoe positive et la métaphysique. 1 vol. 

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Guyau. 

La morale anglaise contemporaine. 1 vol. 

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Huxley. 

Hume, sa vie, sa phUosophio, traduit de Tan- 
fflais avec pré&ce par M G. Compayré. 
r vol. in-8. 5 fr. 

E. NaTllle. 

La logique de l'hypothèse. 1 vol. in-8. 1880. 

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E. Vaeherot. 

Essais de philosophie critique. 1 vol. in-8. 

I 1864 ^ 

La religion. 1 vol. in-8. 1860. 7 fr. 50 

H. Harlon. 

Se la solidarité morale, i vol. in-8. I88O. 5 fr. 

E Colsenet. 
La vie Inconsciente de l'esprit, i vol. in-s. 

1880. ^ "• 

Sehopenhauer. 

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CATALOGUE 



DES 



LIVRES DE FONDS 



OUVRAQES HISTORIQUES 



ET PHILOSOPHIQUES 



TABLE DES 

Pages. 

Collection historique des giian ds 

philosophes 2 

Philosophie ancienne 2 

Philosophie moderne 2 

Philosophie écossaise 3 

Philosophie allemande. .... 3 

Philosophie allemande con- 
temporaine à 

Philosophie anglaise contem- 
poraine 5 

Philosophie italienne con- 
temporaine 5 

Bibliothèque de philosophie con- 
temporaine 6 

Bibliothèque d*histoire contem- 
poraine 10 



MATIÈRES 

Pages. 

Bibliothèque scientifique inter- 
nationale.^ 12 

Ouvrages divers ne se trouvant 
pas dans les bibliothèques. . la 

Enquête parlementaire sur les 

ACTES DU gouvernement DE LA 

Défense nationale 20 

Enquête parlementaire sur l'in- 
surrection DU 18 MARS 21 

Œuvres d'Edgar Quinet 22 

Bibliothèque utile 23 

Revue poutique et littéraire . . 26 

Revue scientifique 27 

Revue philosophique 30 

Revue historique 30 

Table alphabétique des au- 
teurs 31 



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LIBRAIRIE GERMER 6AILLIÈRE ET 

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et accompa^ée de noies. 1870, 

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— Traité du elel, 1866; traduit en 
français pour la première fois. 1 fort 
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apocryphe : Du Mondes 1863. 1 fort 
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la destruetlom des eboses, trad. 
en français et accomp. de notes.per- 
pétuelles. 1866. 1 v.gr. in-8. 10 fr. 

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M. Barthélémy Saint-Hilaire. 2 vo- 
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et ses rapporta avec les doctrines 
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tique de r École d'Alexandrie^ 

par M. Vacherot. 3 vol. in-8. 2d f r. 

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thélémy Saint-Hilaire. 1 v. in-8. 6 fr. 

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Malebranche , par M. OllÉ- 
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taire^ par M. Ern. Bersot. 1 Vel. 
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VOLTAIRE. i.es sciences au X¥II1<» 
siècle. Voltaire physicien, par 
M. Em. Saiget. 1 vol. in-8.. 5 fr. 

BOSSDET. fissal sur la philoso- 
phie de Bossuet, par Nourrisson, 
1 vol. in-8 & fr. 

RITTER. Histoire de la philoso- 
phie moderne, traduite par P. 
Ghallemel-Lacour. 3 vol. in-8. 20 fr. 



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mystique en France au xvili® 
«iècle. 1 vol. in-18..,. 2 fr. 50 

DAMIRON. Mémoires pour servir à 
l'histoire de la philosophie an 
XTiii^ slèele. 3 voU in -8 . 15 fr . 



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losophte, suivi de frag^ment» iné- 
dits, par Jules Gérard. 1 fort vol 
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philosophie de l'esprit humain, 

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losophie, traduits de l'anglais par 

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tique de la raison pure, trad. par 
J. TissoT. 1 volume in-8. . . 6 fr. 

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raison pratique, traduit par M. J. 
Barni. 1 vol. in-8 (Epuisé.) 

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droit, suivis du projet de paix 
perpétuelle^ traduction par M. Tis- 
SOT. 1 vol. in-8 , 8 fr. 

— Même ouvrage , traduction par 
M. Jules Barmi. i vol. in-8 ... 8 fr . 

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morale, augmentés des fondements | 
de la métaphysique des mceurs, tra- 
duct. par M. TissoT. 1 v. in-8. 8 fr. 

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M. Jules Barni avec une introduction 
analytique. 1 vol. in-8. . : . . . 8 fr. 

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M. TissoT. 1 vol. in-8.- 4 fr. 

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par M. TissGT. 1 vol. in«8.. 6 fr. 

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tephyMque future qm se pré- 
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de M. TissoT. 1 vol. in-8 ... 6 fr . 

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Grimblot. 1 vol. in-8 9 fr. 

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duct-on par A. Véra. 2 volumes 
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de Hegel, par A. Véra. 1 volume 
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lienne, par A. VÉRA. 1 vol. 2 fr. 50 

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phie, par M. VÉRA. i volume 
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nisme dans la philosophie 
fkrançaise, par Beaussire. 1 vol. 
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duit de l'allemand par Alex. Buchner 
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niisme de 9tahl, par Albert 
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XIIL" siècle dans ses repré- 
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LANGE. i<a philosophie de liange, 

par M. D. Nolen. 1 vol. in-18. 

(Sous presse,) 

LOTZE(H.). S>rinclpes généraux de 
psychologie phystologlque,trad. 

par M. Penjon. 1 vol. in-18. 2 fr. 50 

STRAUSS. li'anctenne et la nou- 
velle fol de Strauss, étude cri- 
tique par VÉRA. 1 vol. in-8. 6 fr. 

MOLESCHOTT. I.a Circulation de la 
vie, Lettres sur la physiologie, en 
réponse aux Lettres sur la chimie 
de Liebig, traduction de l'allemand 
par M. Gazelles. 2 volumes in-18 . 
Pap. vélin 10 fr. 

SGHOPENHAUER. Essai sur le lihre 
arbitre, traduit de l'allemand. 1 vol. 
in-18 2fr. 50 

— liO fondementL de la morale, 

trad. de l'allemand par M. Burdeau, 
1 vol. in-18 2fr. 50 

— Essais et fragments, traduit de 
l'allemand, et précédé d'une vie 
de Schopenhauer, par M. Bourdeau. 
1vol. in-18 2 fr. 50 

— Philosophie de Schopenhauer, 

par Th. Ribot. 1 vol. in-18. 2 fr. 50 

RIBOT (Th.). MM psychologie alle- 
mande contemporaine (Her- 
bart, Beneke, Lotze, Fechner , 
WuKDT, etc.). 1 vol. in-8. 7 fr. 60 






PHILOSOPHIE ANGLAISE CONTEMPORAINE 



STUART MILL. I.A philosoiilife do 
HamlHon. 1 fort vol. in-8. 10 fr. 

— Mes Méniolres. Histoire de ma 
vie et de mes idées. 1 v. in-8. 5 fr. 

«— Système de logique déduc- 
tive et inductive. 2 v. ia-8. 20 fr. 

— Essais sur la Religion. 1 vol. 
in-8 5fr. 

— lie positivisme anglais, étude 
sur Stuart Mtll, par H. Taine. 1 vo- 
lume in.l8 2 fr. 50 

HERBERT SPENCER. i.os premiers 
Principes. 1 fort vol. in-8. 10 fr. 

— Prlnelpes de psychologie. 
2 vol. in-8 20 fr. 

— Principes de Mologle. 2 forts 
volumes in-8 20 fr. 

— Introduction à. la Science 
sociale. 1 V. in-8 cart. 5^ éd. 6 fr. 

— Principes de soclolosle. 2 vol. 
in-8 17 fr. 50 

— Classification des Sciences. 
1vol. in-18 2 fr. 50 

— De l'éducation intellectnelle, 
morale et physique. 1 vol. 
in-8 5 fr. 

— Essais sur le progrès. 1 vol. 
in-8 7fr.50 

— Essais de politique. 1vol. 

7 fr. 50 

— Essais scientlllques. 1 vol. 

7 fr. 50 

— liOS bases de la morale. In-8. 6f. 

BAIN. Des Sens et de l'intelli- 
gence. 1 vol. in-8, traduit de 
l'anglais par M. Gazelles. 10 fr. 

- — Eia logique inductive et dé- 
ductive, traduite de l'anglais par 
M. GoMPATRÉ. 2 vol. in-8.. 20 fr. 

-» li'esprit et le coriM. 1 vol. 
in-8, cartonné, 2" édition. . 6 fr. 

— liO science de l'éducation. 
In-8 6 fr. 

DARWIN. €h. Darwin et ses pré- 
curseurs français, par M. de 
QUATREFAGES. 1 vol. in-8. . 5 fr. 

— Descendance et Darwinisme, 



par Oscar Schmidt. 1 volume in-8, 

cart 6 fr. 

DARWIN. liC Darwinisme, ce qu'il y 
a de vrai et de faux dans cette doc- 
trine, par E. DE Hartmann, trad. par 
G.GutROULT, 1 vol. in-18. 2 fr. 50 

— liO Darwinisme, par ËM. Per- 
rière. 1 vol. in-18 4 fr. 50 

— lies récifs de corail, leur struc- 
ture et leur distribution. J. vo/ume 
in-8 8 fr. 

GARLYLE. I^'ldéallsme anglais, 
étude sur Carlyle, par H. Taine. 
1 vol. in-18 2fr. 50 

RAGEHOT. I^ois scientlllques du 
développement des nations 
dans leurs rapports avec les prin- 
cipes de la sélection naturelle et de 
l'hérédité. 1 vol. in-8, 3« édit. 6 fr. 

RUSKIN (John). i.'esthétiqne an- 
glaise, étude sur J. Ruskin, par 
MiLSAND. 1 vol. in-18 ... 2 fr. 50 

MATTHEW ARNOLD. I.a crise reli- 
gieuse, traduit de l'anglais. 1 vol. 
in-8. 1876 7 fr. 50 

FLINT. La philosophie do This- 
tolre en France et en Alle- 
magne, traduit de Tanglais par 
M. L. Garrau. 2 vol. in-8. 15 fr. 

RIBOT (Th.). I.a psychologie an- 
glaise contemporaine (James 
Mill, Stuart Mill, Herbert Spencer, 
A. Bain^ G. Lewes, S. Bailey, J.-D. 
Morell, J. Murphy), 1875. 1 vol. 
in-8, 2» édition 7 fr. 50 

LIARD. i.es logiciens anglais con- 
temporains (Herschell, Wbewell, 
Stuart Mill, G. Bentham, Hamilton, 
de Morgan, Beele, Stanley Jevons). 
1 vol. in-18 2 fr. 50 

GUY AU. La morale anglaise con- 
temporaine. Morale de l' utilité et 
de révolution. 1 vol. in-8. 7 fr. 50 

HUXLEY. Hume, sa ¥ie, sa philo- 
sophie, trad. de l'anglais et précédé 
d'une préface par M. G. Gompatré. 
1 vol. in-8 5 fr. 



PHILOSOPHIE ITAIiIENNE CONTEMPORAINE 

SIGILIANI. Prolégomènes * lai état actuel. 1vol. în-18. 2 fr. 50 
psychogénie moderne, traduit MARIANO. lia philosophie eon- 



de l'italien par M. A. Herzén. 

1 vol. in-18 2 fr. 50 

ESPINAS. I.a philosophie expé- 



temporalne en Italie, essais de 

philos, hégélienne. Innl 8. 2 fr. 50 

TAINE. lia philosophie de rart 



rlmentale en Italie, origines, 1 en Italie. 1 vol. in-18. 2 fr. 50 



— 6 — 



BIBLIOTHÈQDK 



PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE 

Vohutiét' in-i8 à 2 fr. 50 e. 
Cartonnés : 3 fr. ; reliés : &fr. 



H. Tnlse* 

Li PosiTiYisiu; AKGLAis, étude 
surStoariMBI. 2« édit. 

L'iDtALHlCE AHGLAIS, étude SUr 

Garlyle. 
Philosophie de l'art. 3* édit. 
Philosophie de l'art eh Italie, 

3« édition. 
De l'Idéal dahs l'art. 2* édit. 
Philosophie de l'art dahs les 

Pats-Bas. 
Philosophie de l'art eh Grèce. 

Paul Jamet. 

Le Matériausme cohtehporaih, 

2« édit. 
La Crise philosophique. Taine, 

Renan, Yacherot, Littré. 
Le Geryeau et la Pbhséx. 
Philosophie de la r^yolution 

frahçaise. 
Saint-Simon et le Saint-Siho- 

H18HE. 

Dieu, l'Homme et la Béatitude 
{OËuvre inédite de Spinoza») 

OdyiMe Bar«t. 

Philosophie de l'histoire. 

Ala«x. 

Philosophie de M. Gousih. 

Ad. Franek. 

Philosophie du droit, pénal. 

2« édit. 
Philos, du droit ecclésustique. 
La Philosophie mystioub en 

France au xviix* siècle. 

Charles de Hlématat. 

Phoosophib rbuoieuse. 
Cluirlea I<évéqiie. 

Le Spiritualisme dans l'art. 
La Science de l'inyisible. 

Emile Salsset. 
L'Amret la Vie, suivid'une étude 
sur l'Esthétique française. 



Critique et histoire de la phi- 
losophie (frag. et dise.). 

Aossaie Ejingel. 

Lbs Problèmes de la nature* 
Les Problèmes db la yie. 
Les Problèmes de l'ame. 
La Voix, l'Oreille et la Mu- 
sique. 
L'Optique et les Arts. 

ChallemeUBiaeeiir. 

La Philosophie indiyidualiste. 

il. B&eluBer. 

SciENCB ET Nature. 2 vol. 

Alberé HiemolBe. 

Le Vitalisme et l'Animisme db 

Stahl. 
De la Physionomie bt dÎe la 

Parole. 
L'Habitude et l'Instinct. 

■Illsantl. 

L'Esthétique anglaise, étude sur 
JohnRuskin. 

A. Téra. 

Essais de philosophie hégé- 
lienne. 

Beaaaslre. 

Antécédents de l'hegélianisme 
dans la philos. fbançaise. 

Best. 

Le Pbotestantisme libéral. 

Franelsqne Bonllller. 

De la Conscience. 

E4. A«ber. 

Philosophie de la médecine. 

liOlilals. 

Matérialisme et Spiritualisme, 
avec Préface de M. E. Littré. 

Ad. Garnler. 

De la Morale dans l'antiquité. 
Préface de Prévost* Paradol. 



_ 7 — 



PBILOSOPBIE de la RAIlOlf pvai. 

TlBflantiler. 
Des Sciences occultes et du 
Spiritisme. 

Ath. Coqnerel mu. 
Origines et Transformations du 

Christianisme. 
La Conscience et la Foi. 
Histoire du Credo. 

Jules Iie¥all«Ui« 
MiSME ET CHUSnànSME. 
CmmMIke Selden. 
La Musique en âllem a6NE. Ëtude 
wwt M ondelflMhB. 



Max MAlier. 

La Science de la Religion. 

Iléon Damont. 
Haeckel et la Théorie de l**- 

YOLOTION EN ALLEMAGNE. 
Bertauld. 
L'ORMB SOaAL ET L'ORDRE MO* 
MAL. 

De la philosophie sociale. 

Th. Mlbot. 

Philosophie de Schopenhauer. 

Al. Herzem. 

Physiologie de la volonté. 

Bentham et Grote. 

La Relhuoh hatuiuille. 



Le Christianisme moderne. Étude 
sur LessHi^. 

illuart Sun. 

Auguste Comte et là Philoso- 
phie positive. 2* aditioa. 



hk PSILOO^PH» COHTEMPORAIIIE 

EN Italie. 

0ais0y. 

La Physique moderne, 2^ tirage. 

E. Faivre. 
De la variabilité des espèces. 

Eni«a4 Beraot. 
Libre philosophie. 

A. Révtlla. 

Histoire du dogme de la divinité 

DE Iésub-Gmrht. 2^ éditioa. 

L'ASTRONOMIB MODERNE. 
ۥ Coisnet. 
La Morale indépendante. 

E. BouUny. 

Philosophie de l'architecture 
en Crèce. 

Et. Taeherot. 
La Science et la Conscience. 
Ém. de liaveleye. 

Des formes de gouvernsmeiiî« 
Herbert Bpeneer, 

Clasmfication des Sciences. 

Gauckler, 
Le Beau et son histoire. 



La Reugion de l'avenir. 2^ édit. 
Le Darwinisme. 3« édition. 

H. liOtse. 

Psychologie physiologique, 

Sohopenhauer . 

Le libre arbitre. 
Le fondement de la morale. 
Pensées et Fragments. 
La sagesse dans la vie. 
lilard. 

Les logiciens anglais contemp. 

Marien. 
J. Locke. Sa vie, son œuvre. 

O. Seiinildt. 

Les Sciences naturelles et la 

philosophie de l'inconscient. 

Uaockel. 

Les preuves du transformisme. 

KssAis de psychologie cellu* 

laire« 

PI Y. ISarcaU. 
Les nationalités. 

Barthélémy Salnt-Bilaire* 

De la MÉTAPBTSIQUS. 
A. E0pfna0. 

La Philosophie eepéruisiitau 
en Itaub. 

p. iliefUaiiI. 

Psychogénie moderne. 
B. Nolen. 

La Philosophie de Lange. 

l^Sous presse,) 



Les volumes suivants de la collection Iu-18 sont épuisés; il en 
reste quelques exemplaires sur papiar vélin, caiionoés, tranelio 
supérieure dorée : 

LETOUHNEAU. Physlole«le des passioiM. 1 vol. 5 fr. 

MOLëSCHOTT. lA CtreiaaiiaB de la vie. 2 voL i^ fr, 

BEAUQUIËR. Phiiesophie de la nuisi^iae. 1 vol. 5 fr. 



— 8 — 

BIBLIOTHÈQUE DE PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE 

rORKAT IN- 8 

Volumes à 5 fr. , 7 fr. 50 el 1 fr. Gart. , 1 fr. en plus par vol. ; reliure, 2 fr . 

JULES BARNI. 
I«a morale dans la démoeratle. 1 vol. 5 fr. 

A6ASSIZ. 
De respèee et de» elassifleatlons, traduit de l'anglais par 
M. Vogeli. 1 vol. 5 fr. 

STUART MILIi. 

Ea phlloflophle de Bamiiton, trad. par M. Gazelles.l fort vol. iO tt. 

Mes mémoireB. Histoire de ma vie et de mes idées, traduit de Tanglais 
par M. £. Gazelles. 1 vol. 5 fr. 

Système de logique déductive et inductive. Exposé des principes de 
la preuve et des méthodes de recherche scientifique^ traduit de l'anglais 
par M. Louis Peisse. 2 vol. 20 te. 

Essais sar la Religion, traduits par M. E. Gazelles, i vol. 5 fr. 

DE QUATRE7AGES. 
Ch, Darwin et ses préenrsenrs français, i vol. 5 fr. 

HERBERT SPENCER. 
lies premiers prinelpes. i fort vol., traduit par M. Gazelles. 10 fr. 
Principes de psyeholosle^ traduit de l'anglais par MM. Th. Ribot et 

Espinas. 2 vol. 20 fr. 

Principes de biologie, traduit par M. Gazelles. 2 vol. in-8. 

1877-1878. 20 fr. 

Prinelpes de soelolosie : 

Tome I", traduit par M. Gazelles. 1 vol. in-S, 1878. 10 fr. 

Tome H, traduit par MM. Gazelles et GerscheL 1 vol. in-8, 

1879. 7 fr. 50 

Essais sar le progrès, traduit de l'anglais par M. Burdeau. 1 vol. 

in-8. 1877. 7 (r. 60 

Essais de politique. 1 vol. in-8, traduitparM. Burdeau. 1878. 7 fr. 50 
Essais seientiOques. 1 vol. in-8, traduitpar M. Burdeau. 1879. 7 (r. 50 
De réducstlon physique, Intellectuelle et morale. 1 volume 

in-8, 2« édition. 1879. 5 fr. 

Introduction à, la science sociale. 1 vol. in-8, b^ éàit. 6 fr. 

liCS données de la morale dans la théorie de l'évolution. 1 vol. 

in-8. 6 fr. 

ClasslOcatlon des sciences. 1 vol. in-18. 2 fr. 50 

AUGUSTE LAUGEIi. 
liCS problèmes (Problèmes de la nature, problèmes de la vie, problè- 
mes de l'âme). 1 fort vol. 7 fr. 50 

ÉMIIiE SAI6ET. 

lies sciences an ILTlll" siècle» la physique de Voltaire. 

i vol. 5 tr, 

PAUL JANET. 

Histoire de la science politique dans ses rapports avec la morale. 

2* édiUon, 2 vol. 20 fr. 

I<es causes Anales. 1 vol. in-8. 1876. 10 fr. 

De ruérédlté. 1 vol. in-8. 10 fr. 

TH. RIBOT. 
I«a psyctaolocie anglaise contemporaine (école expérimentale). 
1 vol. in-8, 2« édition. 1875. 7 fr. 50 



— 9 — 

IM psychologie allemaiicle eontemporalne (école expérimentale). 

1 vol. in-8. 1879. 7 fr. 50 

HENRI RITTER. 
Histoire de la ptailosoplile moderne, traduction française, précédée 
d'une introduction par M. P. Ghallemel-Lacour. 3 vol. in-8. 20 fr. 

AIiF. FOUILLÉE. 
I<a Ulierté et le déterminisme. 1 vol. in-8. 7 fr. 50 

DE IiAVELEYE 
De la propriété et de ses formes primitives, i vol. in-8. 

2« édit. 1877. 7 fr. 50 

BAnsr (AIiEX.). 
lia logique indnetive et déduetive, traduit de l'anglais par 

M. Gompayré. 2 vol. 20 fr. 

I<es sens et l*intelllcenee. 1 vol., traduit par M. Gazelles. 10 fr. 
liOs émotions et la volonté. 1 fort vol. (Sous presse,) 
Ii^esprlt et le eorps. 1 vol. in*8, à^ édit. 6 fr. 

lA seience de rédncation. 1 vol. in-8, 2^ édit. 6 fr. 

MATTHEW ARNOLD. 
I.a crise rellglease. 1 vol. in-8. 1876. 7 fr. 50 

BARDOUX. 
lies légistes et leur inllnenee sur la société française. 1 vol 

in-8. 1877. 5 fr. 

HARTMANN (E. DE). 
I^a philosophie de rinoonscient, traduit de Tallemand par M. D. 
Nolen, avec une préface de l'auteur écrite pour l'édition française. 

2 vol. in-8. 1877. 20 fr. 
IiA philosophie allemande du Xi:C slèele, dans ses principaux 

représentants, traduit par M. D. Nolen. 1 vol. in-S. {Sous presse.) 

ESPINAS (ALF.). 
Des sociétés animales. 1 vol. in-8, 2* éd., précédée d'une Intro- 
duction sur V Histoire de la sociologie. 1878. 7 fr. 50 

FUNT. 
Eia philosophie de l'histoire en France, traduit de l'anglais par 

M. Ludovic Carrau. 1 vol. in-8. 1878. 7 fr. 50 

lia philosophie de l'histoire en Allemaisne, traduit de l'anglais 

par M. Ludovic Garrau. 1 vol. in-8. 1878. 7 fr. 50 

UARD. 
lA science positive et la métaphysique. 1 v. in-8. 1879. 7 fr. 50 

GUTAU. 
lia morale anglaise contemporaine, i vol. in-8. 1879. 7 fr. 50 

HUXIiEY 
Hume, sa vie et ses travaux, traduit de Tanglais et précédé d'une 
introduction par M. G. Compayré. 1 vol. in-8. 5 fr. 

E. NAVILLE. 
I^a logique de l*hypothèse. 1 vol. iu-8. « 5 fr. 

VAGHEROT (ET.). 
Essais de philosophie critique. 1 vol. in-8. 7 fr. 50 

lia relislon. 1 vol. in-8. 7 fr. 50 

MARION (H.). 
De la solidarité morale, essai de psychologie appliquée. 1 vol. 
in-8. 5 fr. 

GOLSEI^T (ED.). 
liU vie inconsciente de l'esprit. 1 vol. in-8. 5 fr. 

MAUDSLEY. 
I^a pathologie de l'esprit^ traduit de l'anglais par M. GerhondI 

1 vol. in-8. (Sous presse,) 



- 10 — 

BIBLIOTHÈQUE 

D'HISTOIRE CONTEMPORAINE 

Vol.m.i8à3fr.50. 
Vol. iii-8 à 5 et 7 fr. Gart. i fr. en plus par vol.; reliure 2 tr. 



EUROPE 

HISTOIRB DB L'EUROPB PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE, par H. iê 

Sybel. Traduit de rallemand par M"* Dosquet. 3 vol. in-8. . . SI « 

Chaque volume léparément 7 » 

FRANGE 

Histoire de la Révolution française, par Carîyle. Traduit de l'anglala. 

3 vol. in-18; chaque Tolume 3 50 

Napoléon I* et son historien M. Thiers, par Barni, i vol. iii-18. 3 50 
Histoire de la Restauration, par de Roehau, 1 vol. in-18, traduit de 

l'allemand 3 50 

Histoire de dix ans, par Louis Blanc^ 5 vol. in-8 25 a 

Chaque volume séparément 5» 

— 25 planches en taille-douce. Illustrations jtourVHistoirededixans, 6 • 
Histoire de huit ans (1840-1848), par Elias RegnauU. 3 vol. in-8.. 15 » 

Chaque volume séparément 5 » 

— 14 planches en taille-douce . Illustrations pour V Histoire de huit ans, 4 fr. 
Histoire du sbgono empire (1848-1670), par TaxUe Delord. 6 volâmes 

iii-8 42 a 

Chaque volume séparément 7 « 

La Guerre de 1870-1871, pwBoert, d'après le colonel fédéral suisse Rustow. 

1 vol. in-18 3 50 

La Frange politique et sociale, par Aug. LaugeU i volume ia-8. 5 » 
Histoire des colonies françaises, par P. Gaffarel, 1 vol. in-8. . . 5 fr. 

ANGLETERRE 

Histoire gouvernementale de l'Angleterre, depuis 1770 jusqu'à 1830, par 

sir G. Comewal Lewis, 1 vol. in-8, traduit de Tanf lais 1 fr. 

Histoire de l'Angleterre, depuis la reine Anne Jusqu'à nos jours, par 

H. Reynald, 1 vol. in-18 3 50 

Les quatre Georges, par Thackeray, trad. de l'anglais par Lefoyer. 1 vol. 

in-18 3 50 

La Constitution anglaise, par W. Bagehot, traduit de l'anglais. 1 vol. 

iu-18 3 50 

Lombart-Street, le marché financier en Angleterre, par W. Bagehot. i vol. 

in-18 , 3 60 

Lord Palmerston et lord Russel, par Aug. Laugel. i Volume in-18 

(1876) 3 50 

Questions constitutionnelles (1873-1878).— Le Prince-Époux.— Le Droit 

électoral, par E. W. Gladstone. Traduit de l'anglais, et précédé d'une 

introduction, par Albert Gigot» i vol. in-8 5 fr. 

ALLEMAGNE 

La Prusse contemporaine bt ses institutions ^ par K. HiUebrand. 1 vol. 

in-18 3 50 

Histoirb DB LA PRUSSE , depuÎB la mort de Frédéric II jusqu'à la ba- 

Uille de Sadowa, par Eug. Véron. 1 vol. in-18 3 50 

Histoire de l'Allemagne, depuis la bataille de Sadowa jusqu'à nos jours, 

par Eug, Véron. 1 vol. in-18 3 50 

L'Allemagne contemporaine, par Ed. BourlùUm. i vol. I0-I8. ... 8 50 



— iî — 

AUTRICHE-HONGRIE 

Histoire de L'Autriche, depuis la mort de Marie-Thérèse jusqu'à nos jours, 
par L. Atseline. 4 volume ln-48 3 30 

Histoire des Hongrois et de leur littérature politique de 1790 à 4615, par 
Bd. Sayoui. 1 wl. in-i8 3 50 

ESPAGNE 

L'Espagne contemporaine, journal d'un yoyagenr, par Umis TcmU. i toI. 

in-18 3 50 

Histoire de l'Espagne, depuis la mort de CSiarles III jusqu'à nos 

jours, par H. Reifnald. 1 vol. in-18 3 50 

RUSSIE 

La Russie contemporaine, par Herbert Barry , traduit de l'anglais. 1 vol. 

in-48 3 50 

Histoire contemporaine de la Russie, par M. F. Brunetière. 4 volume 

in-18 {Soui presse.) 3 50 

SUISSE 

La Suisse contemporaine, par H. Dixon. 1 vol. in-lS, traduit de l'an- 
glais 3 50 

Histoire du peuple suisse, par Daendliker, traduit de l'allemand par 
madame Jules Favre, et précédé d'une Introduction de M. Jules Favre. 
1 vol. in-8 5 fr. 

ITALIE 

Histoire de l'Italie, depuis 1815 jusqu'à nos jours, par Blie Sorin. 
1 vol. in-8 {Sous presse.) 3 50 

AMÉRIQUE 

Histoire de l'Amérique dc Sud, depuis sa conquête jusqu'à nos jours, par 
Alf. Deberle. 1 vol. in-18 3 50 

Histoire de L-AMÉRiaus du Nord (États-Unis, Canada, Mexique), par Ad. 
Cohn. 1 vol. in-18 {Sous presse.) 

Les Etats-Unis pendant la guerre, 1861-1864. Souvenirs personnels, 
par Aug. Laugel. 1 vol. in-18 3 50 

BUS* Deiipoifl. Le Vandalisme révolutionnaire. Fondations littéraire!, 
scientifiques et artistiques de la Convention. 1 vol. in-18 3 50 

Victor Meunier. Science et Démocratie. 2 vol. in-18, chacun sépa- 
rément 3 50 

Jules Barnl. Histoire des idées morales et poLiTiauBS en France au 
xviii* SIÈCLE. 2 vol. in-18, chaque volume 3 50 

— Napoléon I« et son historien M. Thiers. 1 vol. in-18. ... 3 50 

— Les Moralistes français au xvin* siècle. 1 vol. in 18. . . . 3 50 

lÈmlle Hoiitégué. Les Pays-Bas. Impressions de voyage et d'art. 1 vol. 
in-18 3 50 

Emile Ileausslre. La xiuerre ÉTRANoàRB et la guerre civile. 1 vol. 
in-18 3 50 

S. Clamaseran. La France républicaine. 1 volume in-18. . . 3 50 

K. Duvergler de Hauranne. La Républicub conservatrice. 
1 vol. in-lf 3 50 



ÉDITIONS ËTRAKCIÈBES 



Éditions anglaises, 

AcGosTB Lauobl. The United States dn- 
riog the war. In-8. 7 shill. 6 p. 

Albbrt RiviuB. History of the doctrine 
of the deity of Jesns-^Ibrist. 3 sh. 6 p. 

B.Tami. Ital7(NapIe8etRome).7sh. 6p. 

H. Tau k. hyTbe Philosop of art. 3 sh. 



Paux. Jaiikt. The Ifaterialiam of présent 
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PERRIÈRE (En.). I^es apètres, essai d'histoire religieuse, d'après 
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FOUILLÉE. Voyez p. 2 et 9. 

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sallennes. 1 vol. grand in-8 (1876). 3 fr. 

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PtJISSANT (Adolphe). Beerutement des armées de terre 
et de mer, loi de 1872. 1 vol. in-4. 12 fr. 

Béorganisatlon des armées active et territoriale, lois de 

1873-1875. 1 vol. in-4. 18 fr. 

HAMRERt (E.) et P. ROBERT. I^es oiseaux dans la nature, 

description pittoresque des oiseaux utiles. 1 vol. in-folio avec 

20 chromolithographies, 11 'gravures sur bois hors texte, et de 

nombreuses gravures dans le texte, dans un carton. . 50 fr. 

— Le même, reliure riche. 60 fr. 

RÉGAMEY (Guillattine). Anatomie des formes du eheval, à 

Tuiage des peintres et des sculpteurs. 6 planches en chromo- 
lithographie, publiées sous la direction de Feux Riu;AMEY, avec 
texte par le D'' Kubff. 8 fr. 

REYMOND (WUliam). «stota^de rarâ. 187A, i vol. iur^. 5 fr. 
RIBOT (Paul). Matérialisme et splrltunllmie. 187^,10-8. 6fr. 



— 19 — 

SALETTA. Pri|»elpe« de lost%i«e punitive. Ia-8. 3 Ir. 50 

SËCRÊTAN. PhttoMpMe d» la nuerté^ l*hi8toîre, l*idée. 

3« édition, 1879, 2 vol. in-8. 10 fr. 

SIEGFRIED (Jules). I«ami8èrey««ii ^Isloli^ aem cansetf, ««■ 

remèdes. 1 vol. ^andin-lB. S*' édition (1879). 2 fr. 50 

SIÈREBOIS. Antopflie de l'Ame. Identité du matérialisme et du 

vrai spiritualisme. 2« édit. 1873, 1 vol. in-18. 2 fr. 50 

SIÈREBOIS. i<a merale fouillée dans ses fondements. Essai d'an- 

thropodieée. 1867, 1 vol. iii-8. 6 fr. 

8MEE (A.). Bien Jardin, géologie, botanique, histoire naturelle» 

1876, 1 magnifique yol. gr. in-8, orné de 1300 fig. et 52 pi. hors 

texte. Broché, 15 fr. Gartonn. riche^ tranches dorées. . 20 fr. 
SOREL (Albert). I.e ftrailéde Parle dm «O nepamtore «»«•• 

1873, 1 vol. în-B. à fr. 50 

THUUÊ. Mm Cette et la M. 1B67, 2« édit.« i vol. in-^. 3 fr. 50 
THULIÉ. I<a maale raleennanle da deeteor Campasne^ 

1870, brocfa. in-8 de 132 pages. 2 fr. 

TIBERGHIEN. I<ee eommandemente de rhamaalté. 1872. 

1 vol. in-18. 3 fr. 

TIBERGHIKN* EeuMlcaernent ei ptrtieeoptato. In-18. â fr. 

TiBERGHIEN.lAeeleiieederAme. 1 v.in-12,3<' édit. 1879. 6 fr. 

TIBERGHIEN. FJémente de morale unlT. 1 v. in-124879. 2 fr. 

TISSAMDIER. Ètadee de Vbéedieée. ia69,tti«^de 270 p. A ir. 

TiSSOT. Prinelpee de morale. In-8. 6 fr, 

TÏSSOT. Voyez Kant, page 3. 

VAGHEBOT (Et.). lia eclenee et la métaphyelque. 3 vol. 
in-iS. lOfr, 50 

VAGHEBOT. Voyez pages 2 et 7. 

VAN DER REST. Platon et Ariietote* In-8^ 1876. 10 fr. 

VÉRA. StrMMe et l'aneieane et la neuveHe fol. In-8. 6 fr. 

VÉRA. Cevour et l'ÉsIlee libre dans FÉtat libre. 187 A« 

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VÉRA. i:<*lleseuaiiieme .et la pkUeeophle. Ia-18. 3 fr. 50 

VÉRA. Mélangée phUoeophlquee. 1 vol. in-8^ 1862. 5 fr. 

VÊRA. Platanie, Arteteteiie et Heselil de medio termine 
doetrina. 1 vol. in-8. 16^5. 1 fr. 50 

VËRÂ. introduction à la phUoeoplile de Hef^. 1 vol. in-8, 
2' édition. 6 fr. 50 

VILLIAUMÉ. La palltHine. moderne, iB78, în-8. 6 fr. 

VOITURON (P.^. liO llbéralleme et lee Idéee reliffieutsee. 

1 vol. in-12. à fr. 

WEBER. Histoire de la philos, enrop. In-8, 2^ édit. 10 fr. 

YUNG (Eugène), nenrl l¥, éeriTain. 1 vrt. in-8. 1855. 5 fr. 
ZEVORT (Edg.). i«e llnr«nle d'Arseneon, et le Ministère des 

affaires étrangères de 17dA à 17d7. 1 vol. in-8. 6 fr^ 



— 20 — 
nODfiTE PUUIIUNTAIRI SDK ISS ACTES SD GOUVEMEHERT 

« 

DE LA DÉFENSE NATIONALE 

DÉPOSITIONS DES TÉMOINS : 

TOME PREMIER. Dëpoiitionf ôé MM. Thieri, mariehal Mttc-Mahon, maréchal 
Le BcBtif, Benedetti, dae de Gramont, de Talhonât, amiral Rigault de Genooilly, 
baron Jérôme Darid, général de Palikao, Jolei Brame, Dréollef etc. 

TOME II. DépoiitioM de MM. de Chandordjr, Laurier, Creieon, Dréo, Rane, 
Rampont, Steenaoken, Ferni<jae, Robert, Schneider, BniTet, Lebreton et Hébert, 
Bellangé, eolonel Alavoine, Geryais, Béoherelle, Robin, Mnller, Boatefoy, 
Meyer, Clément et Simonneau, Fontaine, Jacob, Lemaire, PetetinjGnjot-Montpay- 
roux, général Somnaio, de Legge, colonel Yabre, de Criienoy, eolonel Ibos, etc. 

TOME m. Dépoiitione militaires de MM. de Freyeinet, de Serres, le général 
Lefort, le général Dncrot, le générai Yinojr, le lieutenant de yaistean Farcj, 
le commandant Amet, ramiral Pothaau, Jean Brnnet, le général de Bean- 
fort>d'HautpoQl, le général de Valdan, le général d'Aurelle de Paladines, le géné- 
ral Chaniy, le général Martin des Pallieras, le général de Sonit, etc. 

TOME lY. Dépositions de MM. le général Bordone, Mathieu, de Laborie, Lnee- 
ViUiard, Castillon, Debusschère, Darcj, Chenet, de La Taille, Baillehache, de 
Graneey, L'Hermite, Pradier, Middleton, Frédéric Morin, Thoyot, le maréchal 
Basaine, le générai Boyer, le maréchal Canrobert, etc. Annexe à la déposition 
de M. Testebn, note de M. le colonel Denfert, note de la Commission, etc. 

TOME Y. Dépositions complémentaires et réclamations. — Rapports de la 

Préfecture de police en 1870-1871. — Circulaires, proclamations et bulletins 
u Gonyernement delà Défense nationale.— Suspension du tribunal de la Rochelle; 
rapport de M. de La Borderie ; dépositions. 

ANNEXE AU TOME Y. Deuxième déposition de M. Cresson. Érénements 
de Nîmes, affaire d*AIn Yagont. — Réclamations de MM. le général Bellot et 
Engelhart. — - Note de la Commission d'enquête (1 fr.). 

RAPPORTS : 

TOME PREMIER. M. Chaper, les procès-rerbanx des séanees du GouTer* 
nement Je la Défense nationale. — M. de Sugny^ les érénements de Lyon 
sons le GouT. de la Défense nat. — M. de ReuéguitTf les actes du Gour. de la 
Défense nat. dans le sud-ouest de la France. 

TOME II. M. Saint'Mare Girardin, la chute du leeond Empire. — M. de 
Sxignyt les événements de MarseiUe sous le Gonv. de la Défense nat. 

TOME III. M. le comte i)ani, la politique du Gou reniement de la Défense 
nationale à Paris. 

TOME lY. M. Chaper, de la Défense nat. au point de rue militaire à Paris. 

TOME Y. BoreavnLajanadiet l'emprunt Morgan. — M. de la Borderie^ le camp 
de Coulie et l'armée de Bretagne. — M. de 2a SicotUref l'affaire de Dreux. 

TOME YI. M. de Rainnevillef les actes diplomatiques du Gout. de la Défense 
nat. — M. i4. Lallié^ les postes et les télégraphes pendant la guerre. — M. DeUoL 
la ligne du Sud-Ouest. — M. Perrot^ la défense en prorinoe (l'*par/<e). 

TOME YII. M. Perrott les actes militaires du Gout. de la Défense nat. en 
prorince {impartie: Expédition de l'Est). 

TOME YIII. M. de la Sicotière, sur l'Algérie. 

TOME IX. Algérie, dépositions des témoins. Table générale et analytique 
des dépositions des témoms avec renvoi aiu rapports (10 fr.)» 

TOME X. M. Boreau-la^anaditf le Gouvernement de la Défense nationale k 
Tours et à Bordeaux ($ £r.). 

PIÈGES JUSTIFICATIVES : 

TOME PREMIER. Dépêches télégraphiques officielles, première partie. 
TOME DEUXIÈME. Dépêches télégraphiques ofncielles, deuxième partie. * 
Blèces justificatives du rapport de M. Saiut-Marc Girardin. 

Prix de chaque voluiie flft fr. 

Prix dc l'enquête complète en 18 yolumbs. . . • ««t. fr. 



-. 21 — 

Rapi^orto siir les aete« da CtonTememeiit de la Dérense 
nationale , me Tendant «éi^arément t 

E. RESSÉ<}U1EK. — Tonlouse sons le Goqt. de la Défense nat. Ia-4. 2 fr. SO 
SAINT-MARC GIRARDIN. — La ehute da second Empire. In-4. 4 fr. 50 

Piiee$ just^leatives du raj^^t de M, Saint-Marc Girardin. 1 vol. in-i. 5 ir. 
DE SUGNY.— Marseille sons le Goav. de la Défense nat. In-4. iO f r.' 

DE SUGNT. — Lyon sons le Gouv. de la Défense nat. In-4. 7 f r. 

DâRU. — La politique da Gour. de la Défense nat. à Paris. In-4. 15 fr. 

CHAPER.^Le Goar. delà Défense à Parisan point de yne militaire. In-4'. 15 fr. 
CHAPER. — Proqès-yerbaaz des séances du Goay. de la Défense nat. In-4. 5 fr. 
DOREAU-LAJANADIE. — L'emprunt Morgan. In-4. 4 fr. 50 

DE LA BORDERIE. — Le camp de Conlie et l'armée de Bretagne.In-4. iO fr. 
DE LA SICOTIÉRE. — L'affaire de Dreux. Id-4. 2 fr. 50 

DE LA SICOTIËAE. — L'Algérie sons le Gouvernement de la Défense nationale. 
S Toi. in-4. 22 fr. 

DE RAINNEYILLE. Actes diplomatiques du Gouv. de la Défense nat. 1 roL 
in-4. 3 fr. 50 

LALLIÉ. Les postes et les télégraphes pendant la guerre. 1 roi. in-4. 1 fr. 50 
DELSOL. La ligue du Sud-Ouest. 1 vol. iQ-4. 1 fr. 50 

PERROT. Le Gouvernement de la Défense nationale en proyince.2 vol. in-4. 25 fr. 
BOREAU-LAJANADIE. Rapport -sur les actes de la Délégation du Gouver- 
nement de la Défense nationale à Tours et à Bordeaux. 1 vol. in 4. 5 fr. 
Dépêchée UUgraphique offieielkê. 2 vol. in-4. 25 fr. 
Prώi^verbaux de la Commune. 1 vol. in-4. 5 fr. 
Table générale et analytique des dépositions des témoins. 4 vol. ia-4. 3 fr. 50 



LES ACTES DU GOUVERNEMENT 

DE Là 

DÉFENSE NATIONALE 

(du 4 SEPTEMBRE 1870 AU 8 FÉVRIER 1871) 

ENQUÊTE PARLEMENTAIRE FAITE PAR L*ASSEMBLÊE NATIONALE 
RAPPORTS DE LA COMMISSION ET DES S0US-C0MMISSI0>S 

TÉLÉGRAMMES 

PIÈCES DIVERSES — DÉPOSITIONS DES TÉMOINS — PIÈGES JUSTIFICATIVES 

TABLES ANALYTIQUE, GÉNÉRALE ET NOMINATIVE 

7 forts ▼oluxnes in-4. — Chaque Tolume séparément 16 fr. 

Xj'ouT-raee complet en 'V volumes : 1 1 9 £r. 

Cette édition populaire réunit^ en sept volumes avec une Table analytique 
par volume, tous les documents distribués à l'Assemblée nationale. — 
Une Table générale et nominative termine le 7* volume. 



ENQUÊTE PARLEMENTAIRE 

SDR 

L'INSURRECTION DU 18 MARS 

1* RAPPORTS. — 2* DÉPOSITIONS de MM. Tbiers, maréchal Mao-Mahon, général 
Trochn, J. Favre, Ernest Picard, J. Ferry, général Le F\à, général Vinoj, colonel 
Lan^rt, colonel Gaillard, générial Appert, Floquet, général Cremer, amiral Saisset, 
Schœlcher, amiral Pothnaa, colonel Langlois, etc. — 3« PIÈCES JUSTIFICATIVES, 

1 vol. gnnd in-4<*. — Prix : fl« fr. 



COLLECTION ELZÉTIRIEHHE 

MÂZZINI. Lettres de Joseph MasBliil à Daniel Stern (1864 
1872), avec une lettre avtofrapfaiée. 3 Àr. 50 

HÀX MULLER. Amrnmr Alienuuad, traduit de falleniaiid. i voK 
in-18. 3 fr. 50 

COKLIEU (le D'). Ea mer* ûem roM de Franee^ d^uis Frail^ 
çois \" jii9<}u'à la Révohitron française, études médicales et his- 
toriques. 1 vol. in-18. 3 fr« 5<0 

CLâMÂGERAN. li'Algévie, imprestioM de voyaif^. i toi. in^S. 

3 fr. 50 

SITUÂRT MILL (J.). li» RépuMt^iiie de «9dè, traduit de Tan- 
glais, avec préface par M. Sadi Carnot. 1 vol. in-lS (1875). 

3fr. 50 

RIBERT (liéonce). Espril de la Caïuititatto» du 25 février 
1875. 1 vol. in-18. 3 fr. 50 

MOEL (E.). Mémelres d*an linbéelfe, précédé d'une préfitee 
de M. lÀttré. 1 vol. in-18, 3« édition (1879). 3 fr. 50 

PELLETAN (Eug.). Jaronssean, le Paatevr du dé»e«4. 1 vol. 
in-18 (1877). Couronné par l'Académie française. 6«édrt. 3fr. 50 

PELLËTAN (Eug.). Elisée, voyage d'an homme à la re- 
eherehe de lui-même. 1 vol. in-18 (1877). 3 fr. 50 

PELLETAN (Eug.). lin roi philosophe, Frédéric le Grand. 
1 vol. in-18 (1878). 3 fr. 50 

E. DTJYERGIER DE HAURANNE (M""'). Histoire populaire de 
la Révolution française. 1 v. in-18, 2<> f dit., 1879. 3 fr. 50 

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^ne des dieux. (Nonvelle édition.) 

II. — Les Jésnites. — Lllllramonta- 
nisme. — Introduction à la Philoso- 
phie de l'histoire de rHttmairîtë. (Nou- 
velle édition, avec préface inédite.) 

III. — Le Christianisme et la Révo- 
lution françaiée. Examen de la Vie 
de Jésus-Cbrist» par Strauss. — 
Philosophie de l'histoire de France. 
(Nouvelle édition.) 

IV. — Les Révolutions d'Italie. (Nou- 
velle édition.) 

V. — Marnix de Sainte-Aldegonde. — 
La Grèce moderne et ses rapports 
avec l'Antiquité. 



VI. — Les Romains. ~ Allemagne d 
Italie. — Mélanges. 

VII. — Asfaavérus. — Les Tablettes 
du Juif errant. 

VIII. — Prométhée. •— Les Esclaves. 

IX. — Mes Vacances «n Espagne. — 
De l'Histoire de la Poésie. — Des 
Epopées françaises inédites dm 
XII* siècle. 

X. — Histoire de mes idées. 
XL — L'Enseignement du peuple. ~ 

La Révolution religieuse au xix* siè- 
cle. — La Croisade romaine. — Le 
Panthéon» — Plébiscite et Concile. 
— Aux Paysans. 

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--23 - 
BIBLIOTHÈQUE UTII-iE 

LISTE DES OUVRAGES PAR ORDRE D'APPARITION 

le vol. de 190 p., br. 60 cent. — Cart. àFangl. 1 Ir. 

I. — Morand. Introd. à l'étude des Sciences physiques. 2*^ édît. 

II. — Cruvellhler. Hygiène générale. 6* édition. 

III. — CorlMiii. De renseignement professionnel. 2* édition. 

IV. — lé. Plehat. L'Art et les ArUstes en France. 3« édition. 
y. — Bûches. Les Mérovingiens. 3* édition. 

YI. — BuclieB. Les Garlovingîens. 

YII. — F. Bforin. La France au moyen âge. 3* édition. 

YIII. — BasIMe. Luttes religieuses des premiers siècles. &^ éd. 

IX. — Bastide. Les guerres de la Réforme. 4* édition. 

X. — E. Pellelan. Décadence de la monarchie firançaise. 4® éd. 

XI. — li. Brotmer. Histoire de la Terre. 4* édition. 

XII. — Sanson. Principaux faits de la chimie. 3* édition. 

XIII. — Tnrek. Médecine populaire, à^ édition. 

XIV. — BforUi. Résumé populaire du Code civil. 2« édition. 
XY. — ZalKirowski. L'homme préhistorique. 2^ édit« 
XYI. — A. OU. L'Inde et la Chine. 2« édit. 

XVII. — Catalan. Notions d'Astronomie. 2* édition. 
XYIII. — Cristal. Les Délassements du travail. 

XIX. — Victor Meunier. Philosophie soologique. 

XX. — Cl. Jourdan. La justice criminelle en France. 2*éditioQ« 

XXI. — Ch. Balland. Histoire de la maison d'Autriche. 3* édit» 

XXII. — E. BespcMS. Révolution d'Angleterre. 2* édition» 
XXIU. — B. Castinean. Génie de la Science et de l'iodustrie, 

XXIV. — n. lieneveux. Le Budget du foyer. Economie domestique. 

XXV. — lé. Combes. La Grèce ancienne. 

XXVI. — Fréd. I^ock. Histoire de la Restauration. 2^ édition. 

XXVII. — li. Brothler. Histoire populaire de la philosophie. 

XXVIII. — K.Marsolié. Les Phénomènes de la mer. 4^ édition. 

XXIX. — li. Collas. Histoire de l'Empire ottoman. 2® éditioa. 

XXX. — Knrcher. Les Phénomènes de l'atmosphère. 3<> édition. 

XXXI. — E. Raymond. L'Espagne et le Portugal. 2® édition. 

XXXII. — Ensène Moël. Voltaire et Rousseau. 2* édition. 

XXXIII. — A. ott. L'Asie occidentale et l'Egypte. 

XXXIY. — Ch. Richard. Origine et fin des Mondes. 3* édition. 

XXXV. — Enfantin. La Vie éternelle. 2* édition. 

XXXVI. — li. Brothler. Causeries sur la mécanique. 2* édition. 

XXXVII. — Alfk'ed Boneaud. Histoire de la marine française. 

XXXVIII. — Fréd. I<ock. Jeanne d'Arc. 

XXXIX. — Carnet. Révolution française. — Période de création 
(1789-1792). 

XL. — Camot. Révolution française. — Période da conservation 

(1792-1804). 
XLI. — Zurcher et Marsollé. Télescope et microscope. 
XLII. — Bleney. Torrents, Fleuves et Canaux de la France. 
XLIII. — p. Seechi, ^ivoir, Briot et Belannay. Le SoieU» les 

Étoiles et les Comètes. 
XLIV. — Stanley Jetons. L'Économie politique.. 
XLV. — Em. Ferrière. Le Darwinisme. 2® édit. 
XLVI. — H. liOneYeux. Paris municipal. 
XLVII. — BoiUot. Les Entretiens de Fontenelle sur la pluralité 

des mondes, mis au courant de ia science. 
XLVIII. — E. ZoTort. Histoire de Louis-Philippe. 



— 24 — 

XLll. — Ceikle. Géographie physique (avec figures). 

L. -— ZaborowskI. L'origine du langage. 

LI. — H. Blersy. Les colonies anglaises. 

LU. — Albert l<évy. Histoire de Pair. 

LUI. — Geikle. La Géologie (avec figures). 

LIV. — Eaborowski. Les Migrations des animaux et le Pigeon 
voyageur. 

LY. — F. Paolhan. La Physiologie d'esprit (avec figures). 

LVI. — Karchcr et Margollé. Les Phénomènes célestes. 

LYU. — Girard de RiaUe. Les peuples de rÂfriqueetde l'Amé- 
rique. 

LVllI. — Jacques Bertillon. La statistique humaine de la 
France (naissance, mariage, mort). 

LIX. — Paul Gairarel. La défense nationale en 1792. 

LX. — Berberi Spencer. De l'éducation. 

LXl, — Jules Barnl. Napoléon I<»^ 

BIBJLilOTJEiÈQIJE UTIJL.E 

LISTE DES OUVRAGES PAR ORDRE DE MATIÈRES 

le vol. de 190 p., br. 60 cent. — Cart. à Fangl. 1 fr. 

I. — HISTOIRE DE FRANCaS 

Bnehea. Les Mérovingiens. 

BnehcB. Les Carlo vingiens. 

S, Basilde. Luttes religieuses des premiers siècles. 

J. Bastide. Les Guerres de la Réforme. 

F. iforin. La France au moyen âge. 

Fréd. lioek. Jeanne d'Arc. 

Euff. Pelleta». Décadence de la monarchie française. 

Carnet. La Révolution française, 2 vol. 

Fréd. lioek. Histoire de la Restauration. 

Air. Doneand. Histoire de la marine française. 

C Zevort. Histoire de Louis-Philippe. 

P. Ciairarel. La défense nationale en 1792. 

Jules Barnl. Napoléon I<'^ 

n. — PAYS ETRANGERS. 

E. Raymond. L'Espagne et le Portugal, 
li. Collas. Histoire de l'empire ottoman. 
li. Combes. La Grèce ancienne. 

A. oct. L'Asie occidentale et l'Egypte. 

A. ott. L'Inde et la Chine. 

Ch. Boliand. Histoire de la maison d'Autriche. 

Kus. Bespols. Les Révolutions d'Angleterre. 

H. Blersy. Les colonies anglaises. 

III. — PHILOSOPHIE. 

EnranCin. La Vie éternelle. 

Euff. lioël. Voltaire et Rousseau. 

liéon Brothler. Histoire populaire de la philosophie. 

Victor Meunier La Philosophie zoologique. 

Kaborowski. L'origine du langage. 

F. Paulhan. La Physiologie de l'esprit (avec figures) 

IV. — DROIT. 
Morin. La Loi civile en France. 
Ci. jourdan. La Justice criminelle en France. 



— 25 — 

V. — SCIENCES. 
BenJ* Oastlneau. Le Génie de la science. 
Znreher et Marsollé. Télescope et Microscope. 
Zureher et Bfargollé. Les Phénomènes célestes. 
Zureher. Les Phénomènes de l'atmosphère. 
Morand. Introduction à l'étude des sciences physiques. 
CruTellhler. Hygiène générale. 
Brothler. Causeries sur la mécanique. 
Brolhter. Histoire delà terre. 
itaunaon. Principaux faits de la chimie. 
Tarek. Médecine populaire. 
Catalan. Notions d'astronomie (avec figures). 
E. Margollé. Les Phénomènes de la mer. 
€h. Richard. Origines et Fins des mondes. 
Zaborowflkl. L'Homme préhistorique. 

Zaborowski. Les Migrations des animaux et le Pigeon voyageur. 
H. Bleray. Torrents, Fleuves et Canaux de la France. 
P. meeehi, uroir et Briot. Le Soleil, les Étoiles et les Comètes. 
Em. Ferrière. Le Darwinisme. 

Boillot. Les Entretiens de Fontenelle sur la pluralité des mondes. 
Geikle. Géographie physique (avec figures). 
Geikle. La Géologie (avec figures). 
Alliert liévy. Histoire de l'air (avec figures). 
Cilrard de RiaUe- Les peuples de l'Afrique et de TÂmérique. 

VI. — ENSEIGNEMENT. 
ECONOMIE POLITIQUE. — ARTS. 
Corbon. L'Enseignement professionnel. 
Cristal. Les Délassements du travail. 
H. licneveux. Le Budget du foyer. 
H. liCneYeiix. Paris municipal. 
liaarent Plehat. L'Art et les Artistes en France. 
Slanley Jovoiui. L'Economie politique. 
Jaeqnes Bertillon. La statistique humaine de la France. 
Herbert Speneer. De Téducatioa. 

BIBLIOTHÈQUE POPULAIRE 

BABMI (Jules). Manuel répabllealii. 1 vol. in-18. 1 fr. 

MARAIS (Aug.). Garibaldl et rarmée des TosseB. 1 vol. 

in-18. 1 fr. 50 

FRIBOCRG (E.). Le paupérisme parisien. 1 fr. 25 

ÉTUDES CONTEMPORAINES 

BOUILLET (Ad.). lies iM^urseols sentllshommoa. — Ii*arniée 
d'Henri ▼. 1 vol. in-18. 3 fr. 50 

— Types nouveaux et Inédits. 1 vol. in-18. 2 fr. 50 

— Ei^arrlère-ban de Tordre moral. 1 vol. in-18. 3fr. 50 
YALMONT (V.). li'esplon prussien, roman anglais, traduit par 

M. J. DuBRiSÀY. 1 vol. in-18. 3 fr. 50 

B013RL0T0N (Edg.) et ROBERT (Edmond). M.m Commune et 
ses Idées à travers riiistoire. 1 vol. in-18. 3 fr. 50 

GHASSERIAU (Jean). Du principe autoritaire et du prin- 
cipe rationnel. 1873. 1 vol. in-18. 3 fr. 50 
NâQUëT (Alfred). I^a iftépubllque radicale. In-18. 3 fr. 50 
ROBERT (Edmond). I.es domestiques. In-18 (1875). 3 fr. 50 
LOURD AU. i^<9 sénat et la magistrature dans la démocra- 
tie française. 1 vol. in-i8 (1879). 3 fr. 50 
FIAUX. lia femme, le marlase et le divorce, étude de 
sociologie et de physiologie. 1 vol. in-18. 3tr. 50 



— 26 — 



REVUE 

Poiitiqoe et Littéraire 

(Revue des coars UitArairei, 

2* série.) 

Directeur : 



REVUE 

Seieitiiqoe 

(Revue des cours scientifiques, 

2» série.) 

Directeurs : 



YVmCi. I ei €h. miCflUBV. 






La septième année de la Revue des Coars littéraires et 
de ia Rewe des Cours MioAtiflqves, terminée à.la fin de Juin 
i87i, clôt la première série de cette publication. 

La deuxième série a commencé le 1*' juillet 1871, et depuis 
cette époque chacune des années de la collection commence 
à cette date. 

RETIJB POLITI^VE KT IJlTTfiRAlRB 

La Revue politique continue à donner une place aussi large 
à la littérature, à Thistoire, à la philosophie» etc., mais elle 
a agrandi son cadre, afin de pouvoir aborder en même temps 
la politique et les questions sociales. En conséquence, elle a 
augmenté de moitié le nombre des colonnes de chaque numéro 
(dS colonnes au lieu de 32). 

Chacun des numéros^ paraissant le samedi, contient régu- 
lièrement : 

Une Semaine politique et une Causerie politique, où sont ap- 
préciés, k un point de vue plus général que ne peuvent le 
faire les journaux quotidiens^ les faits qui se produisent dans 
la politique intérieure de la France» discussions pariemen- 
taires^ etc. 

Une Causerie littéraire où sont annoncés, analysés et jugés 
les ouvrages récemment parus : livres, brochures, pièces de 
théâtre Importantes, etc. 

Tous les mois la Revue politique publie un Bulletin géogra-^ 
pkique qui expose les découvertes les plus récentes et<apprécie 
les ouvrages géographiques nouveaux de la France et de 
l'étranger. Nous n'avons pas besoin d'insister sur Timportance 
extrême qu'a prise la géographie depuis que les Allemands 
en ont fait un instrument de conquête et de domination. 

De temps en temps une Revue diplomatique explique^ au 
point de vue français, les événements Importants survenus 
dans les autres pays. 



— 27 — 

On accusait avec raison les Français de oe pas observer 
avec assez d'attention ce qui se passe à l'étranger. La Revue 
remédie à ce défaut. Elle analyse et traduit les livres, articles, 
discours ou conférences qui ont pour auteurs les hommes les 
plus éminents des divers pays. 

Gomme au temps où ce recueil s'appelait ia Revue des cours 
littéraires (1864-1870), il continue à publier les principales 
leçons du Collège de France, de la Sorbonne et des Facultés 
des départements. 

Les ouvrages importants sont analysés, avec citations et 
extraits, dès le lendemain de leur apparition. £n outre, la 
Revue politique publie des articles spéciaux sur toute question 
que recommandent à ^attention des lecteurs, soit un intérêt 
public, soit des recherches nouvelles. 

Parmi les. collaborateurs nous citerons : 

Articles politiques, — MM. de Pressensé, Gh. Bigot, Anat. 
Bunoyer, Anatole Leroy-Beaulieu, Qamageran. 

Diplomatie et pays étrangers, — MM. Van den Berg, G. de 
Varigny, Albert Sorel, Reynald, Léo Quesnel, Louis Léger, 
Jesienki. 

Philosophie. — MM. Janet, Garo, Gh. Lévèque, Yéra, Th. Ribot, 
E. Boutroux, Nolen, Huxley. 

Morale, -^ MM. Ad. Franck, Laboulaye, Legouvé, Bhintschli. 

Philologie et archéologie. — MM. Max MiiUer, Eugène Benoist^ 
L. Havet, £. Ritter, Maspéro, George Smith. 

Littérature ancienne, — MM.Egger, Havet, George Perrot, Gaston 
Boissier, Geffroy. 

Littérature française, — MM. Gh. Misard, Lenient, Edouard Four- 
nier, Bersier, Gidel, Jules Glaretie, Paul Albert, H. Lemaître. 

Littérature étrangère. — MM. Mézières, Bûchner, P. Btapfer, 
A. Barine. 

Histoire, — MM. Alf. Maury, Littré, Alf. Rambaud, G. Monod. 

Géographie^ Economie politique, — MM. Levasseur, Himly, 
Vidal'Lablache, Gaidos, Debidour, Alglave. 

Instruction publique. — Madame G. Goîgnet, MM. Buisson, £m. 
Beaussire. 

Beaux-arts, — MM. Gebhart, Justi, Schnaase, Vischer, Gh. Bigot. 
Critique littéraire, — MM. Maxime Gaucher, Paul Albert. 
. Notes et imjsre^sùms.— MM. Louis Ulbach, Pierre et Jean. 

Ainsi la Revue politique embrasse tous les sujets. Elle con- 
sacre à, chacun une place proportionnée à son importance. 
Elle est, pour ainsi dire, une image vivante, animée et Adèle 
de tout le mouvement contemporain. 

RKWIJE SCUBJ1T1F19IJE 

Mettre la science à la portée de tous les gens éclairés sans 
rabaisser ni la fausser, et, pour cela, exposer les grandes 
découvertes et les grandes théories scientifiques par leurs au- 
teurs mêmes ; 



— 28 — 

Suivre le mouTement des idées philosophiques dans le 
monde savant de tous les pay? ; 

« 

Te] est le double but que la Revue scientifique poursuit de- 
puis dix ans avec un succès qui Ta placée au premier rang des 
publications scientifiques d'Europe et d'Amérique* 

Pour réaliser ce programme, elle devait s'adresser d'abord 
aux Facultés françaises^ et aux Universités étrangères qui 
comptent dans leur sein presque touà les hommes de science 
éminents. Mais, depuis deux années déjà, elle a élargi son 
cadre afin d'y faire entrer de nouvelles matières. 

En laissant toujours la première place à l'enseignement 
supérieur proprement dit, la Revue scientifique ne se restreint 
plus désormais aux leçons et aux conférences. Elle poursuit 
tous les développements de la science sur le terrain écono- 
mique, industriel, militaire et politique. 

Elle publie les principales leçons faites au Collège deFrance^ 
au Muséum d'histoire naturelle de Paris, à la Sorbonne, à 
l'Institution royale de Londres, dans les Facultés de France, 
les universités d'Allemagne, d'Angleterre, d'Italie, de Suisse, 
d'Amérique, et les institutions libres de tous les pays. 

Elle analyse les travaux des Sociétés savantes d'Europe et 
d'Amérique, des Académies des sciences de Paris, Vienne, 
Berlin, Munich, etc., des Sociétés royales de Londres et 
d'Edimbourg, des Sociétés d'anthropologie, de géographie, 
de chimie, de botanique, de géologie, d'astronomie, de méde- 
cine, etc. 

Elle expose les travaux des grands congrès scientifiques, 
les Associations française, britannique et américaine^ le Congrès 
des naturalistes allemands, la Société helvétique des sciences 
naturelles, les congrès internationaux d'anthropologie pré- 
historique, etc. 

Enfin, elle publie des articles sur les grandes questions de 
philosophie naturelle, les rapports de la science avec la poli- 
tique, l'industrie et l'économie sociale, l'organisation scienti- 
fiquedes divers pays,les sciences économiques etmilitaires, etc. 

Parmi les collaborateurs nous citerons ; 

Astronomie, météorologie. — MM. Faye, Balfour-Stewart» 
Janssen, Normann Lockyer, Vogel, Laussedat, Thomson, Rayet, 
Briot, A. Herschel, etc. 

Physique. — MM. HelmholU, Tyndall, Desains, Mascart, Car- 
penter, Gladstone, Fernet, Bertin, Breguet. 

Chimie. — MM. Wurii, Berthelot, H. Sainte-Claire Deville, Pas- 
teur, Grimaux, Jungfleisch, Odling, Dumas, Troost, Peligot, 
Gahours, Friedel, Frankland. 

Géologie. — MM. Hébert, Bleicher, Fouqué, Gaudry, Ramsay, 
Sterry-Hunt. Gontejean, Zittel, Wallace, Lory, Lyell, Daubrée. 



- 29 — 

Zoologie. — MM. Agassis, Darwin, Haeckel, Milne Edwards, 
Perrier, P. Bert, Yaa Beneden, Lacaie-Duthiers, Giard, A. Moreau, 
£• Blanchard. 

Anthropologie. — MM. Broca, de Quatrefagea, Darwin, de Mor- 
tillet, Virchow, Lubbock, K. Yogt. 

Botanique* — MM. Bâillon, Cornu, Faivre, Spring, Chatin, 
YanTieghem, Duchartre. 

Physiologie y anatomte. — MM. Ghauveau, Charcot, Moleschott, 
Onimus, Ritter, Rosenthal, Wimdt, Pouchet, Gh. Robin, Yulpian, 
Yirchow, P. Bert, du Bois-Reymond, Helmholti, Marey, Bdicke, 
Ch. Richet. 

Médecine. — MM. Ghauveau, Gornil , Le Fort, Yerneuil, Broca, 
Liebreich, Lasègue, G. Sée, Bouley, Giraud-Teulon, Bouchardat, 
Lépine, L. H. Petit. 

Sciences militaires. — MM. Laussedat, Le Fort, Abel, Jervois, 
Morîn, Noble, Reed, Usquin, X***, 

Philosophie scientifique. — MM. Alglave, Bagehot, Garpenter, 
Hartmann, Herbert Spencer, iubbock, Tyndall, Gavarret, Ludwig^ 
Th. Ribot. 

Prix d'abonnement : 



Une seule Revne Bëparëment 

Six mois. Un an. 

Paris 12' 20' 

Départements. 16 25 
Étranger.. •• 18 30 



Les deux Revues ensemble 

Six mois. Un an. 

Paris 20' 36 

Départements. 25 42 
étranger.. .. 30 50 



L'abonnement part du 1^' juillet, du 1*' octobre, du 1"' janvier 

et du 1®' avril de chaque année. 

Chaque volume de la première série se vend : broché ...... 15 fr • 

relié 20 fr. 

Ghaque année de la 2« série, formant 2 vol . , se vend : broché . • 20 fr . 

relié.. •• 25 fr. 

Port des volumes à la charge du destinataire. 

Prix de la eolleeéloa de la première série : 

Prix de la collection complète de la Revue des cours littéraires ou de 
Ia Revue des cours scientifiques (1864-1870), 7 vol. ïn-à. 105 fr, 

Prix de la collection complète des deux Revues prises en même temps • 
Uvol. in-A 182 fr. 

Prix de la eolleeéloa eonipiete des denz séries : 

Revue des cours littéraires et Revue politique et littérairey ou Revue 
des cours scientifiques et Revue scientifique (décembre 1863 — juil- 
let 1880), 26 vol. in-A 285 fr. 

La Revue des cours littéraires et la Revue politique et littéraire^ avec 
la Revue des cours scitintifiques et la Revue scientifique^ 50 volumes 
in-4 508 fr. 



- 30 - 

REVUE PHILOSOPHIQUE 

DE LA FRANGE ET DE L'ETRANGER 

Paraissant tous les moU 

Blrfsée par TH. MBOT 

Agr^ë de philosophie, Docteur èf lettres 

(4- année, 1880.) 

La Revue raiLOSoraïQUE paraît tous les dkms, depuis le 
1" janvier 1976, par livraisons de 6 à 7 feuilles grand in-8, et 
forme ainsi à la fin de chaque année deux forts volumes d'environ 
680 pages chacun. 

CHAQUE NUMÉRO DE LA REVUE CONTIEHT : 

i^ Plusieurs articles de fond; 2<* des analyses et comptes rendus des 
nouveaux ouvrages philosophiques français et étrangers ; 3° un compte 
rendu aussi complet que possible des publications périodiques de l'é- 
tranger pour tout ce qui concerne la philosophie; à^ des notes, docu- 
ments, observations, pouvant servir de matériaux ou donner lieu à des 
vues nouvelles. 

Prix d'abonneinent : 

Un an, pour Paris • 30 fr. 

— pour les départements et l'étranger.. ...... 33 fr. 

La livraison 3 fr. 



iW» 



REVUE HISTORIQUE 

Paraissant tous les deux mois 

DIrIsée par MM. «ABBlEIi MOIVOB et OIJ9TAT1S FAttlVlEZ 

(4« année, 1880.) 

La Revue historique parait tous les deux mois, depuis le 
l**" janvier 1876, par livraisons grand in-8 de 15 à 16 feuilles, 
de manière à former à la fin de l'année trois beaux volumes de 
500 pages chacun. 

chaque LIVRAISON CONTIENT : 

I« Pluflieun artielês de fond, comprenant chaonn^ «'il est possible, 
un travail complet. — II. Des Mélanyes et Variétés^ composés de docu<- 
ments inédits d'une étendue restreinte et de courtes notices sur des 
points d'histoire curieux ou mal connus. — III. Vn Bulletin historique de 
la France et de rétrange;r^ fournissant , des renseignements aussi complets 
que possible sur tout ce qui touche aux études historiques. IV. Une ana- 
lyse des publications périodiques de la France et de l'étranger, au point 
de vue des études fatstoriques. — V. Des Comptes rendus critiques des 
livres d'histoire nouveaux. 

Prix d'abonnement : 

Un an, pour Paris 30 fr. 

— pour les départements et l'étranger. ....... 33 fr. 

La livraison ^ * -, ,, 6 fr. 



TABLE ALPHABÉTIQUE DES AUTEUBS 



Agassiz. 8 j 

Alaux. 6^ 14 

Aristote. 2 

Arnold (Matthew). 5, 9 
Arréat. i4 

Asseline (L.). il 

âuber (Ed.). 6 

Audiffret-Pasquier(d'). ià 
fiagebot. 5, 10, 12 

Bain. 5, 9, 12, 13 

Balfour StewarU 13 

Barbier. 16, 19 

Bardoux. 9 

Barni(J.), 3,8,9,11,14,20 
Barot (Odysse). 6 

fiarry (Herbert), 11 

Barth. St-Hilaire. 2,7,14 
Bastide. 23, 24 

Bautain. 14 

Beaussire. 4, 6, 11 

Bénard (Ch.). 3, 4, 14 
Beneden (Van). 13 

Bentham. 7 

Berkeley. 3 

Bemstein. 13 

Bersier. 15 

Bersot. 2, 7 

Bertauld. 7 

Bertauld (P. A.). 14 
Berthelot. 13 

Bertillon (Jacquet). 25 
Blanc (Louis). iH 

Blanchard. 14 

Blanqui. 14 

Blaserna. 13 

Blerzy. 23, 24, 25 

Baert. 10 

Boillot. 24, 25 

Boreaa-Lajanadie. 21 
Borély. 14 

Bossuet. 2 

Bost. 6 

Bouchardat. 14 

Bouillet (Ad.). 25 

BouiUier(Franciflque)3, € 
Bourbon del Monte. 14 
Bourdeau. 4 

Bourdet (Eug.). 14 

Bourloton (Ed.). 10, 25 
Boutmy (E.). 7 

Boutroux. 14 

Brialmont (le général). 13 
Breguet. 28 

Briot. 23» 25 

Brothier (L.). .23, 2à 
Broca« 18 

Brucke. 13 

Bvunetière. 17 

Bûchez. 23, 24 

Buchner (Alex.). 4 

Buchner (L.). 4, 6 



Burdeau. 
Cadet. * " 
Carotte. 
Carlyle. 
Carnot. 
Carnot (Sadi). 
Carrau (L..). 
Carlhailac. 
Catalan. 



4, 8 

14 

14 

5, 10 

23, 24 

22 

5, 9 

13 

23, 25 



Cazelles. 4, 5, 8, 9 
Ceniuschi. 15 

ChaUemel-Lacour ,2, 4,6,9 
Chantre. 13 

Chaper. 21 

Chasles (Phil.). 14 

Chasseriau (Jean). 25 
Chrétien. 4 

Clamageran (J.). 11, 22 
Clavel. 14 

Cohn (Ad.). Il 

Coignet (C). 7 

Collas (L.). 23, 24 

Combes (L.). 23, 24 

Compayré. 5, 9^ 10 

Comte (Aug.). 5 

Conta. 15 

Cooke. 13 

Coquerel (Ch.). 15 

Coquerel fils (Ath.) .7,15 
Corbon. 15, 23, 25 

Corlieu. 22 

Cormenin (de). 15 

CornewaI Lewis. 10, 15 
Gortambert (Louis). 15 
Cristal. 23^ 25 

Cniveilhier. 23, 24 

Baendliker. i 1 

Damiron. il 

Baru« . 21 

Darwin. 5 

Dauriac. 15 

Davy. 15 

Deberle (AIL). 11 

Delaunay. 23^ 25 

Dclbœuf. 15 

lUeleuze. 15 

Delondre (Aug.)« â 

Delord (Taxilo). 10 

Delsol. 21 

Besmarest. 15 

Despois (Eug.). 11, 23^24 
Destrem (J.). 15 

Dixen (H.). 11 

Dollfus (Chv). 15 

Boneaud (Alfred). .23» 24 
Bosquet (Mlle). 10 

Draper. 13 

Bubost (Antonin). 10 
Dufay. 7 

Dugald Stewart. 3 

Bumoiit(L.).4».7, 13, 16 



Du Potet. 16 

Dupuy (Paul). 16 

Du val- Jouve. ^ 16 

Duvergier de Haaraime 

(E.). 11 

Duvergier de Hauranno 

(M«* E.). 22 

Eliphas Lévi. 16 

Eniantin. 23» 24 

Epicure. 2 

Espinas. 5, 8, 9 

Evans (John). 16 

Fabre (Joseph). 2, 16 
Fagniez. 39 

Faivre (E.). 7 

Fau. 16 

Fauconnier. 16 

Favre (Jules). 11 

Ferbus (N.). 16 

Ferrière(E.). 5, 16,23,25 
Ferron (de). 16 

Fiaux. 25 

Fichte. 8 

Flint. 5, 9 

Foncin. 16 

Fontanès. 4, 7 

Fonvielle (W. de). 7 

Foucher (de Careil).2, 16 
Fouillée. 2, 9, 16 

Fox (W.-J.). , 16 
Franck. 3, 6 

Frédériq. 16 

Fribou^-g. 10, 25 

Fuchs. 13 

Gaffarel. 10 

Gamîer (Ad.). 6 

Gastineau. 16, 23^ 24 
Gauckler. 7 

Geikie. 24, 25 

Oerschel. 8 

Gérard (Jules). 3, 16 
Germond. 9 

Girard de Kialle. 24, 25. 
Gouet (Amédée). 16 

Grimblot. 3 

Grote. 7 

Guéroult (G.). 4,5 

Guichaxd (V.). 16 

Guillaume (deMoissey) 16 
Guy au. 2, 5, 9 

Haeckel. 4 

Hamilton (W.)« 3 

Bartmann(E. de). 4,5,7^ 9 
Hartmann. 13 

Eagel. 2, 3,4 

flalmholtz. 13 

Herbert Spencer. 5^ 7, S« 

1, 132 
Henea (Al.). 5^ 7, 16 
HBlebrand (K:). 1B 

Humbold (G. de). & 



Hasson. 3 

Huxley. 5, 9, 13 

Issaurat. 17 

Janet(Paul).2,A,6,8,li 
Joly. 13 

Joyau. 17 

Jonrdan (G.). 23, 2à 
JozoD. 17 

Kant. 2, 3 

Laborde. 17 

La Borderie (de). 21 
Lachelier. 17 

Lacombe. 17 

LalUé. 21 

Lambert. 17 

Lange. à 

Langlois. 17 

La Sicotière (de). 21 
Laugel(Ang.). 6,8, 11 
Laussedat. 17 

Laveleye(E.de). 7,9,17 
Lavergne (Bernard). 17 
Le Berquier. 15, 17 
Leblais. 6 

Ledru. 17 

Leibnii. 2, 3 

Lemer. 17 

Lemoine (A.) . A^ 6 

Leneveux (H.). 23 

Leasing. à 

Létoumeau. 7 

Levallois (J). 7 

Lévéque (Ch.). 6 

Lévi (Eliphas). 1 5 

Lévy (A.). 24, 25 

Liard. 5, 7, 9 

Uttré. 5, 17, 23 

Lock (Fréd.). 23, 2A 
Locke (J.). 2,7 

LoUe (H.). A, 7 

Lourdau. 25 

Lubbock (sir John) . 17,18 
Luys. 13 

Magy. 18 

Maine de Biran. 3 

Malebranche. 2 

Marais. 25 

Marc-Aurèle. 2 

Marey. 12 

Margall (Pi y.). 7 

Margelle. 23, 24, 25 
Mariano. 5, 7 

Marion. 2, 7 

Maudsley. 9, 13 

Max MuUer. 22 

Mazzlni. 22 

Menière. 18 

Mervoyer. . 14 

Meunier (V.). 11,23,24 
Michaut(N.). 18 

Mflsand. 5, 6 18 



— 32 -- 

Miron. ^ 18 

MoleschoU. 4, 7 

Monod (Gabriel). . 30 
Montégut. 11 

Morand. 23, 24 

Morin (Fr.). 18, 23, 24 
MuUer (Max). 7 

Munaret 13 

Naquet (Alfred). 25 

NaviUe (E.). 9 

Nicolas. 3 

Noël (E.). 22, 23, 24 
Nolen(D.). 2,3,4,7,9,18 
Nourrisson. 2, 18 

Oger. 18 

OUé-Laprune. 2, 18 

Ott (A.). 23, 24 

Paris (comte de). 18 
Paulhan. 24 

Peisse (Louis). 3, 5, 8 
PelleUn (Eug.). 18, 22, 

23, 24 

Penjon. 18 

Perez (Bernard). 18 

Perrol. 21 

Petroz(P.). 18 

Pettigrew. 12 

Pichat (L.). 23, 25 

Platon. 2 

Poey (André). 18 

PouUet. 18 

Pressensé (de). 15 

Puissant (Ad.). 18 

Quatrefages(de). 5, 8,13 
Quinet (Edgar). 22 

Rainne ville (de). 21 

Rambert. 19 

Raymond (E.). 23, 24 
Régamey. 18 

Regnault (Elias). 10 
Rémusat (Gh. de). 6 

Res9éguier (de). 21 

Réville (A.). 7, 11 

Reymond (William). 19 
Reynald (H.). 10, 11 
Ribert (Léonce). 22 

Ribot (Th.) 4, 5, 7, 8, 
9, 19, 30 
Richard (Ch.). 23, 25 
Richet (Gh.). 29 

Richter (J.-P.)- ^ 

Ritter. 2, 9 

Robert (Edmohd). 25 
Robert (P.). 19 

Rochau (de). 10 

Rolland (Gh.). 23, 24 
Rosenthal. 13 

Ruskin (John). 5 

Rustow. IC 

Saigey (Em.';. 2, 7, 8 



Saint-Marc G rardia. 21 
Saint-Robert (Je). 13 
SainUSimon. 6 

Saisset (£m.). 6 

Saletta. 19 

Sanson. 23, 24 

Sayous (Ed.). 11 

Schelling. 8 

Schmidt(0sc.).4,5,7,l2 
Schœbel. 7 

Schopenhauer. 4, 7 

Schutzenberger. 13 

Secchi(leP.;. 12,23,25 
Selden (Gamille). 7 

Siciliani. 5, 7 

Siegfried (Jules). 19 
Siérebois. 19 

Smee (Alf.). 19 

Socrate. 2 

Sorel (Alberl). 19 

Sorin (Elie).. Il 

Soury (J.). 4 

Spinoza. 2, 6 

Stahl. 4 

Stanley Jevons. 13, 23,25 
Strauss. 4 

Stuart Mill. 3,5,6,7,8,22 
Sugny (de). 21 

Sybel (H. de). 10 

Tackeray. 10 

Taine (H.). 5, 6, 11 
Teste (L.). il 

Thulié. 19 

Thurston. 13 

Tiberghien. 19 

Timon. 15 

Tissandier. 7, 19 

Tissot. 2, 3, 19 

Turck. 23, 24 

Tyndall (J.). 12 

Vacherot. 2, 7, 19 

Valmont (V.). 22 

Van der Rest^ 2, 19 
Véra. 3,4,6,19 

Véron (Eug.). 10 

Viiliaumé. 19 

Vogel. 13 

Vogeli. 8 

Yoituron. 19 

Voltaire. 2 

Weber. 1 9 

Wilhney. 13 

Wolf. 23, 25 

WurU. 13 

Wyrouboflf. 5, 17 

Yung. 19, 26 

Zaborowski. 23, 24 

Zevort. 24 

Zimmermann. 19 

Zurcher. 23, 25 



PARIS. — . IMPRIMSniB B. MARTINET, RUS MIGNON, S